samedi 23 août 2008

À Twois-Ivièwes, en 1984, quand Céline Dion chantait «Une colombe»


C'était en 1984. Céline Dion chantait Une Colombe au stade olympique, devant le pape Jean-Paul Deux.

Bruce Springsteen, lui, chantait Born in the USA, un hymne aux prolétaires bien plus qu'un hymne chauvin.

Pour les gars de mon patelin, qui ne comprenaient pas trop l'anglais, l'hymne de Springsteen voulait seulement dire que les Américains étaient number one et que l'on ne voulait pas vivre toute sa vie en losers.

La mode était donc à gueuler Born in the USA tout en portant des vêtements dits «rebelles» pour une raison qui m'échappe.

Les jeans et les chemises des rockers du ghetto de mon enfance, Notre-Dame-des-Sept-Allégresses à Twois-Ivièwes, étaient bariolées aux couleurs du drapeau étasunien. C'était ça, le look «rebelle», au temps de Ronald Reagan et Brian Mulroney.

Moi, j'étais encore aux couleurs de Paul Piché, la chemise à carreaux et les bottes Kodiak à embouts d'acier galvanisé au cas où il y aurait de la bagarre, sait-on jamais. J'étais encore un jeune garde bleu de la révolution tranquille.

Je m'apprêtais à muter en punk bon chic bon genre, trop propre pour faire vrai, mais ça c'est une autre histoire. Nous sommes encore en 1984, pendant la visite du pape. Et je suis un petit bum du quartier, plus en théorie qu'en pratique.

En 1984, comme c'est le cas aujourd'hui encore, Twois-Ivièwes était la capitale nationale du chômage. Les usines qui restaient debout étaient subventionnées à l'os pour maintenir une apparence d'industrie. Ça faisait dur. Le monde crevait de faim. Des pères de famille se pendaient dans les sheds. Des mères de familles passaient out en gobant des pilules. Sale époque.

En 1984, c'était aussi le 350e anniversaire de la fondation de Twois-Ivièwes. J'avais même participé à un quizz historique télévisé, du genre Génie en herbes, qui s'appelait Salut Trois-Rivières!

Comme j'étais une bolle en histoire, on m'avait foutu là avec trois autres étudiants, dont mon meilleur ami, Frank Bill Bull, mon partenaire de brosse invétéré, un Charlie Chaplin de visage comme de gabarit, un vrai comique au naturel. Avant le quizz, nous avions calé un peu de rhum Captain Morgan. Pendant le quizz, ça faisait bégayer Frank Bill Bull quand venait le temps d'épeler des noms de lieux. Maudite boisson!

Maudite émission itou. Le feu avait pris dans le studio, dans le panneau de contrôle situé sous la table derrière laquelle j'étais assis. Le panneau de contrôle faisait broche à foin et le foin avait pris en feu. Nous avions tout de même gagné la partie. Cependant, comme c'était tourné en différé, l'animateur du quizz nous dit qu'on allait recommencer la partie le lendemain. Il ajouta qu'il faudrait nous vêtir de la même manière et que nous allions reprendre seulement les cinq dernières minutes où l'on nous voyait dans un nuage de boucane, ce qui ne pouvait pas passer à la télé pour des raisons esthétiques. En portant les mêmes vêtements, pour reprendre les cinq dernières minutes, nous gagnerions quand même la partie. Captain Morgan nous avait aidé à prendre une confortable avance.

Le lendemain, les étudiantes de l'autre équipe étaient toutes vêtues différemment de la veille. Elles étaient rusées. On a tout repris depuis le début et, sans l'aide de Captain Morgan cette fois-là, nous avons stupidement perdu.

Je ne suis pas là pour me plaindre de ce foutu quizz. Pardonnez-moi cette digression, mais je vous raconte 1984 tel que je l'ai vécu. Et je ne veux pas y revenir deux fois. Donc, aussi bien régler le cas de 1984 tout de suite.

1984, c'était aussi le pire creux de vague du mouvement indépendantiste québécois. René Lévesque, roi Lear désabusé, fumait cigarette sur cigarette. Il s'allumait avec son botche et il crachait vert. Pierre-Marc Johnson allait bientôt devenir Premier ministre. La social-démocratie québécoise s'acoquinait avec les conservateurs fédéraux. Reagan au pouvoir. C'était vraiment un temps nul à chier.

Pour la venue du pape, à Twois-Ivièwes, les autorités incompétentes avaient fait quelques rénovations de dernière minute. On avait peint et replâtré la moitié du tunnel de la rue St-Maurice, celle que le pape pourrait voir, bien entendu.

On avait laissé le plâtre décrépit et les graffitis sur l'autre moitié. Tout le long du passage du pape avait été passé au peigne fin, repeint, revampé, décoré des drapeaux jaune et blanc du Vatican. Comme dans un pays du Tiers-Monde, où l'on met de gros panneaux publicitaires pour cacher le bidonville, quoi. Et ce qu'on cachait, en fait, c'était mon quartier.

Jean-Paul Deux arriverait à la gare de Twois-Ivièwes vers 14h00. Puis, à bord de sa papemobile blindée, il emprunterait les rues Champflour, St-Maurice, Notre-Dame, jusqu'au Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap où l'attendrait une marée de vieillards et de bons catholiques, dont mes parents, bénévoles pour l'événement.

J'étais à cette époque athée comme une roche. Aujourd'hui, je suis athée comme un oiseau. Comme quoi je m'approche moi aussi du Ciel, à ma manière.

J'ai le même âge que Céline Dion. Elle est née en 1968, comme moi. Pourtant, en 1984, je n'étais pas du genre à chanter Une colombe devant le pape. J'écoutais 1812 de Tchaïkovski tout en lisant des pamphlets révolutionnaires de la collection des classiques anarchistes édités par la maison d'édition Spartacus. J'étais un original. Et je m'amusais à faire pomper mes parents en disant que le pape pouvait bien manger de la marde pour son opposition au sexe avant le mariage, à l'usage de moyens de contraception, à l'interdiction de l'avortement. Et je mettais toute la gomme, bien sûr, en reprenant tous les sales coups de l'église catholique, de Paul de Tarse à nos jours. J'étais assez con pour avoir lu la Bible et la critiquer du tac au tac, avec Voltaire dans ma manche et Nietzsche dans l'autre.

Mes parents, bénévoles pour l'événement, contenaient en quelque sorte les curieux qui s'entassaient sur les trottoirs tout au long du trajet de la papemobile.

Pendant ce temps, avec mes copains délinquants, sur nos bicyclettes, nous nous amusions à sacrer à voix haute en nous criant des insanités, juste pour troubler un peu les chastes oreilles des dévots.

-Yes! Hostie d'trèfle! Le pape va v'nir à Twois-Ivièwes, i' va mettre d'la dèche partout! Tabarnak! Calice! Ciboire! Sacrement! St-Chrême! Christ!

Pour mes lecteurs d'outre-mer, cela signifie à peu près ceci: «Oui! Ducon-Lajoie! Le pape va éjaculer à Trois-Rivières! Il va répandre son sperme partout! Tabernacle! Putain d'enfoiré de mes deux! Suce-balustre! Curé! Calotté!»

Évidemment, quand le pape passa devant nous, nous lui tendîmes le majeur pour répondre à ses salutations de la main.

-Fuck you l'pape tabarnak! disais-je avec mes potes qui portaient tous des pantalons d'édu en coton ouaté, avec leur surnom écrit en grosses lettres de vinyle blanc sur le côté: Ti-Kas, Ti-Ouin, Ti-Caille. Je me gardais une petite gêne à ce sujet. Boutch, c'était mon surnom, avait un peu plus de classe, que voulez-vous. Je ne l'écrivais pas sur mes pantalons.

Le pape ne pouvait pas nous en vouloir. C'était évident que nous provenions d'un milieu défavorisé, là où la croyance n'est pas toujours très vivace, où l'incrédulité et l'athéisme font des ravages irréparables.

J'ai terminé mon récit, tiens. Ça s'est encore écrit tout seul, les deux doigts dans le nez.

C'était la fois où j'ai vu le pape Jean-Paul Deux. Et je n'ai rien trouvé d'autre à lui montrer que mon majeur, tendu bien haut.

Demain, ou bientôt, je vous raconterai la fois où j'ai vu Élisabeth Deux. Ce sera pissant aussi.

J'suis pas méchant, juste un peu con. Je m'excuse si cela vous offense. Je n'avais même pas encore 18 ans. Hého. Si t'es pas un peu con à cet âge-là, tu seras toute ta vie un crétin de premier ordre.

Je n'en veux plus au pape Deux. Ma blonde s'appelle aussi Carole. Ça dit tout.

***

Je me relis et je me dis, en moi-même, hostie qu'j'ai pas d'allure...

Ok. Bye!