lundi 11 août 2008

La Dame aux sacs


On l'appelait la Dame aux sacs dans tout Trois-Rivières et même par-delà ses frontières. Petite, vieille, maquillée de gros traits comme les clowns au cirque, les cheveux teints en noir de jais, fichu sur la tête, dos recourbé, doigts crochues par l'arthrite qui, toujours, portaient des sacs - la Dame aux sacs était sans contredit une figure extrêmement célèbre du centre-ville.

Pour ce qui est de sa figure, puisqu'il faut compléter la description, eh bien elle ressemblait à ce tableau que j'ai brossé au début de ma carrière d'artiste-peintre, il y a trois ans de cela.
Il est ici, à gauche de mon texte. Ne me dites pas que vous ne le voyez pas. Blogger offre un service impeccable. Faites réparer votre ordi si vous ne voyez pas l'image.

Je vous jure, c'est elle tout crachée ce tableau, et je ne dis pas ça parce que c'est moi qui l'ai peint, hého! je ne suis pas si vantard. D'ailleurs, personne ne me l'a encore acheté.

Évidemment, sa valeur vient juste d'augmenter. Mon tableau intitulé La Dame aux sacs vaut maintenant 200 piastres. À moins que vous ne vous sentiez généreux à l'extrême, du genre à acheter toute ma production des dernières années. Je vous fais ça pour, grosso modo, 20 000 dollars. Vous en ferez 200 000 de plus, au moins, parce que mes oeuvres prendront de la valeur seulement si quelqu'un les achète tout d'un bloc, mettons un musée ou bien une compagnie de chemins de fer, voire un dépanneur.

Je connais le marché de l'art et j'aimerais bien trouver de sympathiques crosseurs bourrés de fric capables de faire démarrer ma carrière au plan strictement pictural, histoire de ne pas avoir à vous écrire l'histoire de la Dame aux sacs, une manière de sublimer mon dénuement dans un quelconque exercice littéraire.

La Dame se promenait donc avec ses sacs, contenant Dieu sait quoi, de la cathédrale à la bibliothèque, puis de la bibliothèque au MacDonald's de la rue des Forges, où elle s'arrêtait le temps de boire un café, et elle retournait ensuite à la maison, sinon vers le Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap, car elle était pieuse en s'il-vous-plaît.

Plus pieuse que ça, tu montes tout de suite au Ciel sans perdre ton temps sur Terre, dans la salle d'attente.

Les mauvaises langues prétendent qu'elle portait toujours des sacs parce que c'était une sorte de mortification qu'elle s'était imposée. Les vipères disent qu'elle montrait toujours ses seins aux passants, dans la rue, quand elle était jeune. Elle passait aux côtés des badauds et -zipzap!- elle ouvrait tout grand son manteau et montrait ses tétines.

J'ai peine à le croire. Bien que tout soit possible. Vous allez voir pourquoi.

La Dame aux sacs vivait dans un misérable 3 et demi situé dans un sous-sol. Elle vivait juste en dessous d'un bar fréquenté par de joyeux drilles qui gueulaient toute la nuit, jusqu'aux petites heures du matin. Était-ce une autre mortification que la Dame aux sacs s'imposait? Allez savoir.

Quand je la croisais, elle me saluait tout le temps, gentiment, avec une douceur et une politesse vraiment hors du commun. Au fond, c'était une grande dame.

-Bonjour monsieur!

-Bonjour m'dame, que je lui répondais.

-Je vous souhaite de passer une très belle journée et que le bon Dieu vous bénisse!

-Merci, vous aussi...

Elle disait ça à tout le monde et tout le monde croyait qu'elle était folle à lier. Comme s'il était plus conforme de dire va chier mon hostie pis mange un char de marde.

C'est vrai que la Dame aux sacs n'aidait pas toujours sa cause.

Un jour d'automne, j'allais en savoir un peu plus sur la vie de cette figure insolite du centre-ville de Trois-Rivières.

La Dame aux sacs s'était cassé une hanche en chutant sur le trottoir. Milène, la préposée du stationnement adjacent, l'ange gardien des éclopés du centre-ville, la seule personne qui la surveillait un peu, avait appelé l'ambulance. Milène avait même été lui rendre visite à l'hôpital, la pauvre vieille.

Évidemment, la Dame aux sacs n'avait pas de famille et il lui fallait tout de même du linge de rechange. Elle pria donc Milène de lui ramener quelques affaires. Elle lui laissa les clés de son appartement.

Comme je passais dans le coin, Milène, qui surveillait son stationnement comme d'habitude, me salua tout en manifestant l'intention de me communiquer quelque chose d'insolite.

-Gaétan, fiou! Tu ne croiras jamais ça...

Elle avait les yeux exorbités comme si elle avait vu quelque chose d'extraordinaire. Mais quoi?

Elle me parla de la Dame aux sacs, de sa chute, de sa visite à l'hôpital, puis de son logement...

-Viens voir ça, Gaétan. J'ai encore ses clés. Tu croéras pas ça!

Curiosité journalistique ou curiosité tout court, je ne me fis pas prier pour entrer dans l'intimité de la Dame aux sacs.

Tout d'abord, la vitre de son logement, dans le sous-sol du bar, était tapissée de prières, de chapelets et de spéciaux chez Super Calice... Le steak haché en spécial était entouré de prières au bon Père Frédéric et de litanies en tous genres. Bizarre.

Cette bizarrerie n'était rien au vu de ce que j'allais voir lorsque Milène ouvrit très grande la porte du loyer de la Dame aux sacs.

Je n'avais jamais vu un tel amoncellement de papiers et de sacs de publipostage, empilés jusqu'au plafond, partout dans l'appartement. Et quand je dis partout, c'était vraiment partout. Il ne restait plus qu'un étroit couloir d'un mètre carré menant vers la salle de bain. Pour s'y rendre, il fallait passer par-dessus le lit de la Dame aux sacs, un lit qu'elle s'était fait dans le couloir d'un mètre carré, une couverture déposée sur des piles de papier entourées de ficelle.

J'avais peine à circuler. J'étais bien trop gros pour le petit couloir de papier. Je me suis pourtant rendu jusqu'à la salle de bain. Il y avait des piles de papier et de journaux partout. La cuisine n'existait plus: juste du papier. Il n'y avait qu'une seule lumière, une vieille lampe. Les plinthes de chauffage ne fonctionnaient plus, heureusement, car tout le bloc aurait flambé. Les plinthes étaient disparues sous des montagnes de papier: des prières, de la publicité, juste des cochonneries quoi.

Ses sacs servaient sans doute à la ravitailler en papier. La Dame aux sacs vivait dans une grotte de papier. Elle s'était fait un nid de papier, tiens, comme une guêpe.

Évidemment, suite à sa visite à l'hôpital, les services sociaux commencèrent à se poser des questions sur le mode de vie et le bon jugement de la Dame aux sacs. Pour tout dire, elle a été placée. Ne me demandez pas comment ça s'est fait. Je sais seulement qu'on ne la voit plus, désormais, dans les rues du centre-ville.

Son logement est maintenant occupé par un autre original qui fait jouer à pleins tubes des émissions pré-enregistrées du docteur Mailloux.

Il n'y a plus de prières tapissées dans la fenêtre son ancien logement et tout le papier a été évacué de la maison. Mais la folie est restée, je vous jure, parce que le type qui reste là m'a l'air un peu sauté. Il crie souvent «Nameutapeuteu!» et personne ne sait ce que ça veut dire. Bref, c'est un fou.

Un jour ou l'autre, je sortirai mes pinceaux pour le peindre.

Et après l'avoir peint, je raconterai son histoire, parce que ça ne se vend pas, un tableau ou une paire de chaussures, s'il n'y pas une belle petite histoire derrière.

Tout bon vendeur sait ça. Tout bon crosseur aussi.