samedi 27 septembre 2008

NE PERDEZ PAS VOTRE TEMPS À DAWSON CREEK

AVANT-PROPOS

Je suis revenu de Whitehorse sur le pouce en 1993.

J'avais le mal du pays. J'avais aussi mal à la mâchoire de parler tout le temps en anglais. Je voyageais seul, anonymement, comme Forrest Gump, avec quelques livres de plus, en tête, et autour des os.

Je voyageais avec peu de choses, bien sûr. J'avais appris que l'on gagne à voyager léger sur le pouce: un sac à dos pouvant contenir un gros sac de noix et fruits mélangés, un carnet d'esquisses et des crayons, un sac de couchage, un peu de linge de rechange, un kit de toilette, le Livre d'or de la poésie française, les récits sur le Klondike de Jack London, un baladeur avec quelques cassettes: CCR, The Doors, Bob Dylan, Bob Marley, Lee Scratch Perry, U2, The Clash, Johnny Hooker and Canned Heat, Robert Johnson, Bessie Smith, Léo Ferré, Georges Brassens, Jacques Brel, Plume Latraverse et Stephen Faulkner. C'était mon kit de survie.

Ma tactique pour faire du pouce était fort simple. D'abord une pancarte avec le sigle des Canadiens de Montréal. Je n'avais qu'à sourire un peu, ce qui me vient tout naturellement sans efforts, et je n'attendais jamais plus d'une heure.

CHAPITRE UN: JUSQU'À DAWSON CREEK AVEC UN TCHÈQUE

Le premier jour de ma randonnée, un Tchèque m'embarque dans sa van. Il fait la livraison entre Whitehorse et Grande Prairie. Il ne parle pas très bien anglais, puisqu'il vient tout juste d'arriver au pays. Nous communiquons moitié par gestes, moitié par comptines d'enfant: yes, no, all right, beautiful trees, nice landscape, women in Dawson Creek are nice, Milan Kundera and Vaclav Havel, yes, yes, number one, etc.

Il a une tête de Tchèque. Même si je n'ai jamais rencontré de Tchèque auparavant. Je me dis que ça doit être ça un Tchèque, concentré sur sa route, sympathique, pas une face de boeuf de l'Ouest en train de chiquer ses factures. Même qu'il ressemble un peu à Bob Denver, celui qui faisait Gilligan dans Les joyeux naufragés. Qui pourrait détester Bob Denver? Je vous le demande.

Donc, le Tchèque me mène jusqu'à Dawson Creek, sur la frontière entre la Colombie-Britannique et l'Alberta. J'y passe deux jours, le temps de visiter un peu le Mile Zero de l'Alaska Highway.


CHAPITRE DEUX: UNE SOIRÉE AU BAR DU WINDSOR HOTEL À DAWSON CREEK

Je loue une chambre dans un hôtel dont le nom m'échappe, le Windsor Hotel probablement, puisque tous les hôtels cheap s'appellent Windsor au Canada.

C'est un hôtel tout ce qu'il y a de plus banal. Et, dans cet hôtel, comme par hasard, il y a le bar où se tiennent les jeunes de 20 à 30 ans.

Je jure un peu dans le décor avec mes cheveux longs, ma barbe et mon collier faits de griffes d'ours. Je suis peut-être dans un bar de rednecks, sait-on jamais.

Je commande une bière en tentant d'amenuiser l'effet of my strong quebecer accent.

-Ail! que je dis à la serveuse. Guimi he molsonne quenédienne, hé, plize.

-What? qu'elle me répond, sans rire, avec un air de boeuf. Arf! Est même pas belle! que je me dis. Et je lui répète:

-A Molson Canadian, eh!

Des blonds aux yeux bleus avec la nuque rasée se tournent vers moi. Ils ont détecté mon accent. Ils s'inquiètent. Le plus beef de la bande, qui pourrait passer pour le frère jumeau de Johnny Rougeau, me regarde en pleine face et me lance tout d'une traite:

-Hey! Are you French? Franzèze thou parler? Ha! Ha! Calizzzz! Tabeurrenak!

-C'est ça, c'est ça, calice, tabarnak...

-What did you say?

-Nice to meet you.

-Me too, I'm John.

-I'm Gaétan.

-Ga... wpfwtr.... what?

Je lui explique mon nom et là le type se fout de ma gueule avec sa bande de morons. Il me parle à toute vitesse et profite du fait que je ne comprends pas son charabia de moron local tout du coup.

-Ar' ya' a fuckin' jerk, ya, huh?

-No... No... que je réponds. Thank you very much. Croyant qu'il me demande si je préfère la Molson ou la Moose Head.

Ils rient de plus en plus forts.

-Thank you very much! He said thank ya very much! Ha! Ha! Ha! He's really a' jerk, eh, guys?

-Yes... que je réponds, ne comprenant pas tout de suite ce qu'ils baragouinent, ma traduction simultanée biologique étant plutôt affectée ce soir-là.

Ils se foutent de ma gueule totalement, ces maudits Vikings.

Le double anglo de Johnny Rougeau me dit que c'est sûr que je vais partir tout seul à la fermeture du bar, que pas une chick ne va s'intéresser à moi, moi le jerk, l'idiot qui ne comprend rien, qui dit merci beaucoup quand on le traite comme une merde. Je me cale deux ou trois onces de fort, puis, mon anglais s'améliore de plus en plus.

-Ok, guys, que je leur dis, par bravade et aussi parce que je suis un peu réchauffé. I'm gonna make love with two girls tonight because I've got latin blood! Let me tell ya something my friends, women know that French is the language of love!

-Oooh! me réponds Johnny Redneck. Did you hear that? It sounds like Pépé the pew! From Bugs Bunny, y'know? Ha! Ha! Ha! Geez... Two girls for this big boy!

L'hostie de redneck me compare à la mouffette dans Bugs Bunny... La mouffette qui parle avec un accent français, dans la version anglaise originale.

Y'a une toune de Red Hot Chili Pepper qui se met à jouer. Ma toune, tiens. Ce sera la mienne ce soir-là: Give It Away.

Give it away, give it away, give it away, now!
I can't tell if I'm a kingpin or a pauper!

On ne danse pas seul sur une piste de danse, dans le Grand Nord canadien. Tu passes pour un homo. Or, je ne m'en rappelle plus. Je danse seul comme si j'étais dans un bar sur le Plateau Mont-Royal. Et le monde me regarde de travers.

C'est encore le grand square dance à Dawson Creek, en 1993. Tu dois aller chercher une demoiselle par la main pour danser sur Red Hot Chili Pepper ou Nirvana. Et, en plus, tu n'es pas sensé slamer à Dawson Creek, ni de giguer comme Morrison sur la piste de danse, comme un maudit gars de couleur qui a le diable au corps, la crinière au vent. Mademoiselle, pardon, voulez-vous danser sur cette admirable toune de Nirvana? Ça ne colle pas!

Les doormen viennent me voir pour me dire de me calmer. Je dis ok, sans plus. Et deux filles s'approchent de moi pour danser. Une belle blonde et une belle brune. Les deux plus belles du bar, sérieusement, même si je ne suis pas assez moche pour que cela soit étonnant.

Elles se présentent. Et quand elles m'entendent leur répondre avec mon accent français, je vois leurs yeux revirer trois fois dans leurs orbites.

-Aoh! You're French! French is the language of love! I know a bit of French, me répond la brune. F'oulez-f'ous coutcher avec moâ cé souar?

-Yes! que je réponds, pas fou. Et je remercie tout de suite intérieurement Nanette Workman pour cette leçon de français aux anglaises...

La brune me trouve drôle. La blonde aussi. Puis les deux m'invitent à aller prendre un café quelque part, tout de suite. On ne s'entend pas parler et elles ont envie de m'entendre parler, en ce samedi soir monotone, parmi des mecs qui restent entre mecs à rire et boire un coup sans se soucier des femmes, sinon pour en parler sans jamais rien risquer.

La brune et la blonde m'accrochent par le bras. Ça ne fait pas trois danses que j'exécute que je sors du bar comme une rockstar. Évidemment, je ne résiste pas à l'envie de saluer Johnny Redneck avant que de m'en aller, juste pour le gosser un peu et imposer un juste respect des Québécois et autres Canadiens français.

-I've told ya that I'll be with two girls tonite and I was right. Have a good nite, guys!

-You're just a fucking prick, man! A fucking prick! que me répond Johnny Redneck, avec une pointe certaine de jalousie et un zeste d'admiration.

-Latin blood, buddy, nothing else than latin blood... French is the language of love!

On se serre quand même la main. Je ne suis pas rancunier.

Puis les deux filles me reprennent les bras et nous sortons, tous trois ensemble, de ce lieu de perdition et d'alcool frelaté.

CHAPITRE TROIS: LE SEXE APRÈS LE MARIAGE À DAWSON CREEK

Bon, là, vous vous demandez si j'ai fait un cunnilingus avec ces filles, hein? Je vais vous décevoir: non.

La blonde est partie prétextant un mal de tête. La brune me voulait pour elle seule et la blonde s'était éclipsée.

Elle avait un nom de type russe, genre Budinski, la brune. Elle était infirmière en chef à l'hôpital. Plutôt bien proportionnée, pas maigre, avec un peu de poigne et un visage d'ange pour faire travailler l'imagination.

Nous sommes d'abord allés prendre un café dans un resto vingt-quatre heures.

Je lui ai raconté mes aventures. Elle m'a raconté sa vie.

Puis la Budinski m'a fait monter à bord de sa voiture pour me ramener à l'hôtel. Et là, parle parle, jase jase. J'ai peine à interpréter les signes de consentement mais je me risque, une main sur la cuisse, puis sur les hanches, les seins, plutôt volumineux. Elle se laisse faire et bientôt participe. On fait du necking devant le bar des rednecks. Puis tout s'arrête subitement, au moment où la vapeur me sort par les oreilles et que je mouille mes boxers.

-Stop... Gitan! Stop!

-What's happening?

-Stop... Would you like to have children? What d'ya think about the marriage?

Les enfants? Le mariage?

Elle m'explique qu'elle sent qu'elle tombe en amour avec moi et qu'elle ne voudrait pas tout gâcher. Nous pourrions avoir des enfants ensemble, nous marier, et tout gâcher ça pour une stupide partie de jambes en l'air...

Et là, elle me parle d'un Algérien trop entreprenant qui l'avait presque violée... et qui parlait avec un accent français lui aussi. Et là, moi, mes mains, eh bien je ne sais plus où les mettre!

-I really love ya Gitan...

Ça me trouble un peu. Je suis quand même perdu au milieu de nulle part, à Dawson Creek, et je me sens seul depuis quelques jours, c'est certain. Seul au monde. Sans but précis. Et là, il y a cette belle brune aux yeux doux qui prétend m'aimer alors qu'elle ne me connaît même pas. Elle me parle d'enfants, de mariage et d'un Algérien trop entreprenant... Et moi, je réprime ma bandaison, comme si j'étais coupable de je ne sais trop quoi. Je dégonfle mentalement mon pneu. Puis je lui dis tout bonnement:

-I've got to go...

Elle me retient par la main, comme dans les films.

-You look like Gérard Depardieu, qu'elle me dit. I really like to know you better Gitan... But it takes time, y'know? It takes time for that... D'ya understand?

Je ne comprends rien. Je referme la portière de sa voiture et je monte à ma chambre pour me coucher.

Je ne dors pas. Je pense à elle. Elle que je ne connais pas encore et que je connaîtrai sans doute un jour. Elle, hostie, une vraie femme quoi. En chair et en os.

ÉPILOGUE

Le lendemain matin, je remets mes clés à la réception de l'hôtel.

Et je quitte à jamais Dawson Creek, cette ville de rednecks et d'agace-pissettes...

Je respire du bon air frais sur la Yellowhead Highway 16. Yellowhead à cause des fleurs de moutardier qui pousse tout le long de la route. Je sais maintenant d'où nous vient la moutarde...

Follow the yellow bricks road!
Follow the yellow bricks road!

Que je me chante, une toune du Wizard of Oz, en riant de bon coeur, le pouce tendu.

Un cow-boy m'embarque, six pieds sept, trois cents livres, le cure-dent au bord des lèvres.

Gordon Lightfoot chante Early Morning Rain dans son vieux camion Ford tout bosselé.

Et en avant pour de nouvelles aventures!

Monte le volume, cow-boy!

-I like Gordon Lightfoot! que je lui dis.

Le cow-boy ne dit rien, monte le volume et s'allume un joint qu'il me tend, par pure gentillesse.

-I really...poof! poof!... I... poof! poof! really like Gordon Lighfoot! Pooof! Poof! Ouf! que j'ajoute.

-All righty then! poof! poof! qu'il réplique. Way to go Frenchy! poof! poof! Waaaa! Geez...

Je me sens bien, libre et heureux, malgré tout.

Grande-Prairie, de l'autre côté de la frontière, en Alberta, sera mon prochain arrêt.

Grande-Praire, here I come.

***

In the early morning rain
With a dollar in my hand...