vendredi 22 août 2008

LA JUSTICE AVEC UN GRAND J


J'ai vu la Justice une fois dans ma vie.

La Justice avec un grand J.

C'était à Prince George, une petite ville au nord de la Colombie-Britannique. Au printemps de 1993, si je me souviens bien.

J'étais en voyage désorganisé avec deux hippies rencontrés à Vancouver. Ce fût tout un voyage, mes amis. Nous étions montés jusqu'en Alaska, en passant par le Yukon.

Nous nous trouvions tous trois à Prince George, une ville forestière, pour se reposer de la route pendant au moins une soirée. Nous avions loué un espace sur un terrain de camping pour planter nos tentes. Bien sûr, nous pouvions planter nos tentes dans la nature. Mais il faisait encore froid la nuit et se laver à l'eau glaciale n'était pas toujours apprécié. Au terrain de camping de Prince George, nous pourrions à tout le moins prendre une bonne douche et boire une ou deux bières auprès du feu tout en jouant de la musique.

C'était la saison du treeplanting qui débutait. Des tas de treeplanters avaient dressé leur tente sur le terrain de camping où nous étions ce soir-là. Ils devaient être près de deux cents.

Deux d'entre eux, des Québécois, vinrent me demander du feu.

-Sorré bodé botte dou you have fayeur?

-Vous parlez français? demandé-je.

-Comment tu sais ça? J'ai-tu un si gros accent qu'ça, me dit le plus grand des deux, un punk, avec un mohawk vert.

L'autre avait la boule à zéro. Tous deux portaient des tee-shirts de groupes punk déchirés. Je leur offris du feu à même une brindille plongée dans le feu de camp et, plutôt que d'allumer une cigarette, mes compatriotes allumèrent un joint. Je ne sais pas ce qu'ils ont à fumer tout le temps sur la côte Ouest, mais c'est comme ça. Il faut bien se faire aux coutumes locales de chaque tribu.

Donc, mes deux Québécois fumèrent leur joint et me racontèrent leur vie de treeplanter. Cela semblait infernal. Il fallait produire son quota, sans quoi la compagnie ne te payait rien, considérant qu'elle t'offrait de la nourriture et une place pour aller chier assis. Ils passaient toute la journée sous la pluie ou le vent fort, les deux pieds dans la vase, à planter des pousses de conifères ou de feuillus. Ils toussaient. Avaient toujours froid. Et le foreman gueulait tout le temps.

Comme ils m'expliquaient les dures réalités de leur métier et l'impasse de leur vie, un gros camion rouge fit son entrée sur le terrain de camping.

-Hostie! dit le punk chauve. C'est l'foreman! J'espère qu'i' m'parlera pas parce que j'suis gelé tight en tabarnak! Hoo man! It's too crazy! I'm flying out!-Calme-toé Buzz, lui dit le punk au mohawk vert, alias Jean-Daniel. J'vais lui parler au foreman. Pis y'est ben mieux d'nous payer le christ de sale!

Le foreman, un gros cave à la mine sévère d'imbécile malheureux, stoppa son camion dans un nuage de poussière. Puis il monta dans la boîte de son pick-up et, porte-voix à la main, il gueula ses ordres quotidiens.

-Some of yours didn't work enough and won't be paid! gueula-t-il. We're not a charity organization! You've got to work hard if you really want to keep your job. Otherwise, you'll be fired!Quel crétin! Pas de bonjour comment ça va. Juste grimper dans son pick-up et gueuler des ordres à cent personnes. Ce gros christ de niaiseux ne se rendait pas compte du danger auquel il s'exposait, me disais-je. Personne n'aime ça se faire traiter comme de la merde. Et il faut toujours s'attendre à ce que la majorité ne soit pas toujours silencieuse et amorphe.

Comme ce soir-là, justement. Le soir où j'ai vu qu'il y avait une Justice ici-bas. Une Justice avec un gros fucking J.

Le gros con continuait de gueuler ses ordres dans son porte-voix quand je vis trois camions foncer à pleine trombe vers son camion. Il devait bien y avoir une vingtaine de personnes. Tous de gros types avec de très gros bras.

Ils freinèrent devant le pick-up du foreman. Deux d'entre eux grimpèrent dans la boîte du pick-up. Le plus gros des deux, un colosse de type ukrainien, 6 pieds 5 pouces, trois cents livres, prit le porte-voix tandis que l'autre crissait un puissant coup de pied au cul du foreman et le sortait manu militari de la boîte du pick up. C'était comme dans un film muet des années folles.

-Ok guys! dit le colosse aux treeplanters, dans le porte-voix. You've got rights! You don't have to let them piss you off, y'know. So, if you want to stand up in front of those goddam cocksuckers, let me tell you, guys, there's no way like to sign up your card. The union will work for you, guys, for your rights, for your fuckin' money! Those ass-holes won't do nothing against you, guys! They will pay you, that's for sure!

-Yes sir! Hurray! les treeplanters gueulaient comme des malades en signant les cartes de membres du syndicat.

C'était le plus beau soir de ma vie, je vous jure. J'avais rêvé de voir ça une fois dans ma vie, des travailleurs qui se réveillent, qui ne se font plus engueuler par des trous de cul vulgaires et grossiers, sans politesse, sans rien de ce qui fait un grand homme quoi.

Le foreman, dépité, s'en allait sous le mépris absolu des treeplanters. Il avait l'air encore plus trou du cul. Ah! le pitoyable destin des boss de bécosse...

Il se faisait traiter de tous les noms, de sale porc répugnant, de crosseur, de lèche-bottes, de liche-cul, de tout ce que vous voudrez. La mine basse, se massant les fesses d'une main pour engourdir la douleur, il s'appela un taxi à l'accueil pour revenir à la maison. Il comprenait que ce n'était pas le temps de jouer au fanfaron. Il aurait pu finir pendu à un arbre. Pendu à un arbre par des treeplanters en colère, ç'aurait été une fin de carrière tragique.

Je ne sais pas ce qui s'est passé par la suite puisque le lendemain matin nous reprenions la route.

Je ne suis plus jamais repassé par Prince George.

Je me plais tout de même à croire que ce soir-là, j'aurai vu la Justice au moins une fois dans ma vie.