lundi 18 août 2008

LE FOU QUI SOUHAITAIT PASSER POUR FOU



J'ai vécu quelques années sur le Plateau Mont-Royal, à deux pas de l'hôpital Louis-Hippolyte-Lafontaine, célèbre pour son aile psychiatrique regorgeant de personnages tous plus ou moins insolites.

J'allais souvent m'asseoir sur un des bancs du Parc Lafontaine pour lire quelques pages sous le vent à peu près frais de la métropole. Évidemment, il m'arrivait de discuter avec des gens qui traînaient de ce côté. Dont ce gars sans nom qui, j'allais l'apprendre ce jour-là, était mon voisin de l'étage au-dessus.

Il tenait à se faire appeler King Kong, et ça je n'ai jamais su pourquoi. D'abord il ne ressemblait pas du tout à King Kong. En fait, il ressemblait à un gars sorti de prison, comme vous pouvez le voir ci-dessus sur ma caricature qui met un peu de couleurs dans ce texte. Il y a des gens qui n'aiment pas lire et, moi, bon prince, je pense à tout. J'ai donc dessiné un type en train de gueuler qu'il est un fou et qu'il veut son chèque. Vous vous demandez pourquoi? Soyez patients, j'y viens tout de suite.

King Kong ressemblait donc plus à Charles Manson qu'au roi des gorilles. Il m'avait abordé dans le parc pour avoir du feu, puis pour des cigarettes. Je n'avais pas pu les lui refuser. King Kong avait un couteau de chasse dans ses mains et il sculptait une pièce de bois, un visage à deux faces ou quelque chose du genre.

À Montréal, quand un type te demande du feu avec un couteau de chasse dans les mains, tu ne prends pas de chance. Tu lui donnes ce qu'il te demande. Surtout si tu te trouves à deux pas du pavillon psychiatrique.

Je lui ai donc donné du feu et deux ou trois cigarettes puis King Kong m'a dit qu'il me voyait souvent.

-J'reste juste en haut d'chez-vous. Ouin.

-Ah ouais? m'étonné-je.

-Ouin. Et là j'ai un christ de problème. Je n'ai pas de téléphone. Et il faudrait que j'appelle mon agente de BS. As-tu du papier à rouler, man? J'roulerais bien un joint de hasch...

-Je n'ai pas de papier à rouler mais j'ai le téléphone. Si tu veux appeler ton agente, pas de trouble, lui dis-je sans savoir dans quoi je m'embarquais.

-Hostie t'es cool toé man! Tiens, on va s'griller quelques plombs...

Il mit quelques petites crottes de hasch au bout de sa cigarette et inhala pleinement la fumée démoniaque. Il me tendit sa cigarette s'attendant à ce que j'inhale moi aussi. J'ai dû refuser mais je ne m'en souviens plus vraiment. Je n'ai jamais fumé de drogue, ni même inhalé. Si Bill Clinton peut dire ça, moi aussi.

Donc, nous nous sommes rendus chez-moi, tous les deux un peu frostés, pour permettre à King Kong de loger un coup de fil à son agente d'aide sociale, communément appelée l'agente de BS (BS comme dans Bien-être Social).

King Kong tenait mordicus à se faire passer pour fou afin d'augmenter ses prestations d'aide sociale. Cela ne faisait pas une demie-heure que je le connaissais et je me doutais bien qu'il n'était pas tout à fait sain d'esprit. J'allais donc être témoin d'une injustice, une fois de plus.

King Kong composa donc le numéro de son agente, Mireille Levasseur qu'elle s'appelait, ça je m'en souviens, d'autant plus que King Kong m'avait dit qu'elle ressemblait à Mireille Mathieu et qu'il souhaitait vivre une relation tantrique avec elle.

Cela faisait trente minutes que je le connaissais et il aurait voulu baiser toutes les femmes que nous avions croisées dans ce court laps de temps. Qu'elles soient belles ou moches, c'était le tantrisme avant tout pour King Kong.

King Kong, évidemment, se grillait d'autres plombs de hasch tout en attendant que Mireille soit en ligne. Il m'en offrait. Je n'inhalais rien et faisais seulement semblant, au cas où l'envie me prendrait de devenir président des États-Unis.

Puis la Mireille fût enfin au bout du fil. King Kong lui déballa toute une histoire.

-J'suis un fou moé hostie d'tabarnak! J'veux mon chèque calice! Vous allez voir que j'suis fou si vous m'croyez pas! J'vais rentrer dans votre bureau pis j'va's chier à terre! J'va's m'crosser dans tes papiers! J'va's manger tes formulaires!

King Kong hurla toutes sortes d'insanités puis invita finalement Mireille à dîner au Resto-Pop, sur la rue Ontario, où l'on t'offre un repas complet pour cinquante cents.

-Let's go Mireille, fais pas ta stuck-up! Viens m'voir au resto à midi, aujourd'hui, pis j'va's t'aimer mon beau p'tit bebé d'amour!

Ce King Kong était vraiment fou. Pourtant Mireille refusait de gonfler son chèque en conséquence. De même qu'elle refusait d'aller se faire courtiser dans un resto populaire.

-Mangez d'la marde gang d'hosties de crosseurs! hurla finalement King Kong avant de raccrocher.

Puis il me regarda, l'air apaisé.

-Ils ne veulent pas me donner de supplément sur mon chèque d'aide sociale. Ils ne croient pas que j'suis fou.

Je le croyais sur parole, pourtant.

Je le croirais encore plus au cours des jours suivants. D'autant plus qu'il venait me quémander des cigarettes ou de l'argent à tous les jours en me racontant toutes sortes de conneries qui ne tenaient pas debout. Comme je suis sensible à la misère humaine, je donnais mes bouteilles vides à ce pauvre fou ainsi que quelques clopes.

Un jour, King Kong vint cogner à ma porte pour me soutirer de quoi s'acheter une bouteille de vin.

Il était accompagné d'une jolie femme, un vrai mannequin, un visage d'ange, de longs cheveux, des seins opulents. Elle était dans la vingtaine et contrastait énormément avec lui, un vieux bouc dans la quarantaine passablement édenté.

Elle ressemblait à une fée, c'est pas mêlant.

King Kong l'avait rencontrée à l'aile psychiatrique de l'hôpital Louis-Hippolyte-Lafontaine, où il était allé pour passer une série de tests afin de prouver qu'il était fou auprès de son agente du bureau de l'aide sociale.

-Négatif! m'a dit le doc. Il paraît que j'suis pas fou, man. Croirais-tu ça? m'a-t-il dit d'emblée pour jeter quelques explications sur sa plus récente apparition.

-J'ai passé tous les tests, ajouta-t-il. Rien à faire tabarnak! Le doc dit que j'suis sain d'esprit.
J'suis rentré d'moi-même la semaine passée. J'étais à l'urgence et j'disais «houba houba» pour qu'ils m'enferment et me fassent déclarer fous. Ben ces hosties de faux-culs ont trouvé l'moyen de dire que j'suis pas fou! Gang de mange-marde!

-Et tu t'appelles comment? demandé-je à la jolie fée.

-Eneleh-Esor, me répondit-elle en me faisant un large sourire de folle.

-Ça veut dire Rose-Hélène à l'envers... me dit King Kong tout en me faisant un clin d'oeil complice.

-Où est la salle de bain? me demanda Eneleh-Esor.

-Dans le fond du couloir, lui dis-je.

Pendant qu'Eneleh-Esor était au petit coin, King Kong me raconta comment il l'avait rencontrée et pourquoi cet obsédé souhaitait faire l'amour tantrique avec elle.

-Elle était au pavillon psychiatre, elle aussi, à Louis-H.-Lafontaine. Est belle en hostie, hein? C'est mon ange, Gaétan, mon ange j'te jure! Ils l'ont rentrée à l'asile parce qu'elle voyait des p'tits lutins verts partout. Ben moé j'lui ai dit qu'elle pouvait se sortir de là, en moins de vingt-quatre heures si elle voulait. Pis qu'on pourrait faire l'amour tantrique ensemble... Oui, man! Le tantrisme! Hostie qu'c'est hot... Faut que tu te r'tiennes de v'nir, pour que le liquide vital reste en-dedans d'toé le plus longtemps possible, ce qui agite ton cortex cérébral, man! Y'a rien d'plus hot que le tantrisme, man. Autrement dit, quand tu fourres, tu viens pas. Comprends-tu?

-Hee oui... fis-je semblant de comprendre.

-Donc, j'ai dit à Eneleh-Esor qu'on pouvait faire l'amour comme des anges, oui m'sieur, si seulement elle disait à son doc qu'elle ne voyait plus de lutins verts et qu'elle était guérie.

-Et alors?

-Ben j'lui ai dit qu'elle a le droit de voir des p'tits lutins verts, avec moi, parce que je les vois aussi. Mais pour le doc, lui, pas question qu'elle en voie. Ces hosties-là n'aiment pas ça quand k'on voit par-delà les portes de la perception, hein, beyond the doors of perception, man, comme chantait Jim Morrison, man. «Dis à ton doc que tu ne vois plus de lutins verts, ma belle Eneleh-Esor, ange d'amour, et nous vivrons ensemble l'amour tantrique!» Et paf! Eneleh-Esor dit ça aux préposés, aux infirmières et au doc. Deux jours après ils lui donnent son congé et je l'attends à la sortie de l'hôpital, et voilà, on est icitte!

King Kong avait un regard halluciné, comme d'habitude. Rose-Hélène est sortie de la salle de bain et je leur ai refilé de quoi s'acheter un pain, une bouteille de vin et quelques cigarettes pour leur nuit de noces.

Et ce fût toute une nuit de noces. J'entendis King Kong et Eneleh-Esor hurler toute la nuit. Je n'osais pas m'imaginer ces deux-là en train de faire l'amour tantrique sans échapper une goutte. Et j'avais du mal à dormir puisqu'ils baisaient férocement. Je me disais qu'il ne fallait pas nuire aux ébats d'un couple de fous. Tout finit par se calmer, vers quatre heures du matin. J'ai pu dormir un peu, seul, en songeant si je n'étais pas mieux moi aussi d'aller courtiser une folle.

Le lendemain, King Kong et Eneleh-Esor vinrent encore cogner à ma porte, pour des oeufs, du pain, du café, du lait, du sucre et, bien sûr, des cigarettes. Je me suis dit que les tourtereaux méritaient bien un petit déjeuner et, bien qu'ils m'aient empêché de dormir, je leur ai offert de partager mon repas.

Ils n'ont pas refusé et, dès qu'ils eurent fumé leur première cigarette, leurs langues se délièrent pour un projet tout à fait insensé.

-Gaétan, me dit King Kong, tu dois nous aider à libérer Bill!

-Oui, renchérit Eneleh-Machin, on doit libérer Bill!

-Mais qui est Bill, tabarnak? demandé-je.

Bill était un autre pensionnaire du pavillon psychiatrique. Il était en attente de procès et des agents de sécurité se relayaient aux douze heures pour le surveiller dans ses allées et venues. On l'avait enfermé à l'hôpital Louis-H.-Lafontaine le temps de passer des tests pour évaluer s'il était apte à subir son procès.

Bill, un gars de Winnipeg, vendait de la coke. Il s'était fait prendre sur la rue St-Laurent, devant le Second Cup Café, gelé raide, en train de donner son argent aux gens qu'il croisait sur le trottoir.

Bill aurait donné trente-cinq milles dollars aux passants selon King Kong, qui n'était pas nécessairement une source fiable. Il s'était fait prendre pour avoir offert de la poudre aux gens, gratuitement. Il avait un kilo sur lui, toujours selon Kong.

Et Kong voulait sauver cet homme qu'il considérait comme était le plus généreux du monde. D'autant plus qu'il savait que Bill avait du blé et de la poudre cachés quelque part...

Kong avait prévu un plan. D'abord, moi et Eneleh-Esor devions l'attendre chez-moi. Il irait cacher des vêtements civils dans la salle de bain de l'aile psychiatrique et Bill, qui était de la même taille, n'aurait qu'à les enfiler et à filer en douce vers la porte de sortie. Ensuite, ils viendraient chez-moi prendre un café et nous partirions avec Bill à la recherche de son argent et de sa coke.

Pas besoin de vous dire que le scénario ne m'enchantait pas du tout. Ce n'était plus drôle. Et de plus, cette satanée Eneleh-Esor n'arrêtait pas de miauler qu'elle aimait les petits lutins verts, ce qui commençait à ne plus relever de mes compétences de philosophe.

Je n'ai rien dit. Je me suis dit que je rêvais. C'était trop surréaliste.

Heureusement, King Kong revint de l'asile extrêmement déçu.

-J'ai proposé à Bill la liberté sur un plateau d'argent et il m'a filé entre les mains, comme un faux-cul! C'est pas un vrai, Bill. Non, c'est pas un vrai... On n'me r'prendra pas à deux fois à vouloir aider les gens! Les gens n'veulent pas d'la liberté!

Il se mit à rire, d'un rire un peu dément, puis il frencha tendrement sa douce folle.

Une demie heure plus tard, c'était encore l'amour tantrique au-dessus de ma tête, chez King Kong.

Deux jours plus tard, King Kong, qui ne payait pas son loyer depuis trois mois, fût expulser par des policiers. Il a tenté de s'installer chez-moi, les jours suivants, mais je me sentais un peu faux-cul et, à vrai dire, il commençait à me faire peur, ce fou.

J'ai même fini par déménager, histoire de ne pas baigner plus longtemps dans ses histoires sordides. Je n'ai jamais revu King Kong, ni Eneleh-Esor, et je n'y tiens pas tant que ça.

Et dire que le BS et les docs de l'asile ne voulaient pas reconnaître King Kong comme étant un fou! C'est ça qui me dépasse le plus, vraiment, dans toute cette histoire...