mardi 26 août 2008

Il s'appelait Toothpick


Nous l'avions surnommé Toothpick, parce qu'il était maigre comme un cure-dent. Nous aurions pu le surnommer Cure-dent mais ç'aurait sonné un peu louche, même si c'est du bon français. Toothpick lui convenait comme un gant. Il tenait, par ailleurs, à ce que tout le monde le surnomme ainsi. Il s'était fait une gloire de son surnom et tout le monde allait respecter Toothpick. Il était maigre comme un cure-dent, certes, mais complètement sûr de lui.

Il ne fallait jamais lancer un défi à Toothpick. Toothpick les relevait tous, au péril de sa vie si nécessaire.

-T'es pas game de casser la vitre de la Caisse populaire, disait tel ou tel niaiseux.

-Moé pas game? répondait Toothpick en fracassant la fenêtre sur-le-champ.

Tout le monde partait aussitôt à courir en riant.

-T'es malade dans 'a tête Toothpick! Malade!

-Ma gang de p'tits tabarnaks! hurlait le gérant de la Caisse, loin derrière nous, en agitant les bras.

Toothpick avait le même âge que moi. Il demeurait dans mon quartier, au troisième étage d'un bloc à logements vétuste, à peine dératisé.

Un monde me séparait de Toothpick, tant au niveau de l'école que de la famille. J'étais premier de classe et mes parents buvaient du Seven-Up ou du thé. Toothpick était dernier de classe et ses parents se saoulaient la gueule. Je mangeais mes huit repas par jour. Toothpick mangeait des beurrées de beurre de peanuts, toute la journée, ou bien s'achetait des bonbons avec l'argent qui aurait dû servir à lui acheter une boîte de raviolis Chef Boyardee.

Ce n'est pas pour rien qu'il était maigre. Ce n'est pas pour rien que j'étais gros.

Il était, à l'école, le roi des bouffons. Je riais tout le temps des mauvais coups de Toothpick, ce qui l'incitait à en commettre toujours plus pour me remercier d'être un aussi bon public.

À l'approche de Noël, en première année à l'école St-Jean-de-Bosco, l'institutrice nous avait demandé, à tour de rôle, ce que nous offririons à nos parents pour ladite fête.

-Je vais leur donner plein de beaux bisous! avait dit la petite Hélène Monfette.

-Moi, ce sera une belle lettre avec des coeurs! enchaîna Ti-Guy Hubert.

-Je vais leur dessiner un père Noël! ajouté-je.

-Et toi, continua la maîtresse d'école, en s'adressant à Toothpick.

-Moé? À Noël? J'va's acheter plein de vaisselle et j'va's toute leu' casser ça su' 'a tête!

Ayoye! C'était une réponse fracassante, surtout pour un jeune d'à peine six ans.

Cela n'améliora pas les résultats scolaires de Toothpick que de se rendre compte que tout le monde riait et l'appréciait pour son sens inné de la répartie.

Toothpick était détesté de tous les profs pour ses réponses du tac au tac. Par conséquent, il était toujours en punition, soit dans le corridor, ou bien dans la classe, entouré de paravents, comme s'il était en prison, pour ne pas lui permettre de distraire la classe. Pourtant, dès que la prof avait le dos tourné, Toothpick se glissait de sa chaise, rampait au sol jusqu'à nous et faisait toutes sortes de niaiseries, dont baisser ses culottes pour nous montrer ses fesses.
Ce qui lui valait toujours plus de mauvaises notes en comportement, et Toothpick s'en foutait royalement.

Au printemps de cette première année d'école, Toothpick s'était fait prendre dans la cour de l'école, nu comme un ver, à courir de tous bords tous côtés en se frottant la bizoune devant au moins 200 élèves. On riait comme jamais. Et plus l'on riait, plus Toothpick beurrait épais. Tant et si bien que les surveillants de la cour de récréation constatèrent son méfait. Cette fois-là, il avait été trop loin et la directrice lui avait remis un billet à faire signer par sa mère. Il était écrit ceci sur le billet: «Votre fils a montré son zizi dans la cour d'école. Il sera expulsé de l'école s'il recommence.» Toothpick capotait un peu.

-Si je lui montre ce papier-là, ma mère va vouloir me tuer! Elle va m'fendre le crâne avec une pelle, la christ de folle...

-Ok, Toothpick, lui avais-je répondu. Passe-moé l'papier, j'vais imiter la signature de ta mère.

Je n'aurais jamais dû lui dire ça! Au cours des années suivantes, je passerais mes jours à signer des papiers pour Toothpick: «Votre fils a cassé la fenêtre, a fait exploser un bol de toilettes, a obstrué le tuyau d'échappement de la voiture d'un professeur avec une patate, a craché au visage d'un prof, a escaladé les murs de l'école, a mis le feu dans un hangar, a martyrisé un chat, etc.»

J'en avais un peu marre d'être l'agent de probation de Toothpick et de lui signer tous ses papiers.

Nous nous sommes donc séparés vers l'adolescence.

Toothpick était encore en secondaire un alors que j'entrais en secondaire quatre. Les petits coups de l'enfance ne faisaient plus son affaire. Toothpick avait besoin de relever de nouveaux défis. Il commença par des vols sans but, tout à fait gratuits, comme de remplir ses poches avec deux milles pesées pour la pêche, volées chez Canadian Tire. Il s'était fait prendre, cette fois-là, et il avait fait semblant de pleurer pour qu'on le laisse filer.

Le lendemain, Toothpick volait chez Zeller's, des jeux vidéos, puis chez Sear's et un peu partout quoi. Je n'aimais pas ça et je le fuyais de plus en plus. Voler n'était pas dans ma nature. Je tremblais comme une feuille à l'idée de me faire prendre. Tandis que Toothpick s'en foutait comme de l'an quarante.

Toothpick remplissait ses poches sans sourciller et revendait le produit de ses vols pour se payer des parties de jeux électroniques au casse-croûte de la rue Ste-Julie. Évidemment, il trouva un truc pour ne pas payer. Il collait un fil à pêche sur une pièce de vingt-cinq cents, avec du ruban gommé, puis il faisait remonter et descendre la pièce autant de fois que possible sur le senseur du jeu pour accumuler de 300 à 400 parties gratuites de Q-Bert ou de Donkey Kong, par exemple.

Comme nous passions toutes nos soirées-là, à se faire gaver de hot-dogs et de hamburgers payés par Toothpick, le patron finit par nous regarder d'un mauvais oeil, surtout qu'il n'y avait jamais plus que 2,75$ dans sa machine. Et vint le jour où Toothpick se fit prendre avec sa pièce de monnaie reliée à du fil à pêche. Il fit semblant de pleurer et, une fois de plus, il fût libéré sans trop d'anicroches.

Comme tous les propriétaires de casse-croûte de la ville l'avaient mis sur leur liste noire, Toothpick se lança à corps perdu dans la drogue, l'alcool, la colle et le PCP, faussement appelé de la mescaline. Le PCP, ou phencyclidine, est une drogue utilisée par les vétérinaires pour geler les chevaux. Les effets sur l'homme sont stupéfiants. Deux types pourraient se donner des coups de poing dans la gueule en riant, pendant dix heures, et rentrés à l'hôpital avec un sourire édenté, sans ressentir aucune douleur. Ça s'est déjà fait, évidemment. Le personnel médical du Pavillon Ste-Marie m'en est témoin. Et il y aurait tellement de conneries à raconter à ce sujet que vous feriez mieux de ne retenir que ceci: le PCP c'est d'la marde!

Avec ce mélange d'alcool, de colle et de PCP, Toothpick se sentit rapidement invincible. Il prit du galon dans la société des amis du crime. Tant et si bien que Toothpick devint un surnom qui pouvait susciter la crainte et la frayeur autour de lui. Tout le monde, bientôt, allait travailler pour Toothpick. Et tout le monde était mieux de lui démontrer du respect, sans quoi Toothpick jouerait de la lame ou de la fourchette.

Dans de pareilles conditions, je n'avais pas le choix de ne plus fréquenter Toothpick. Le crime me faisait peur. Et je voulais devenir avocat pour aider les exploités, les veuves et les orphelins.

Cela fait des années que je n'ai pas revu Toothpick. Qu'est-il devenu? Je ne sais pas. Aux dernières nouvelles, Toothpick vendrait de la poudre. Il aurait des maisons, des automobiles, des piscines, des femmes...

La dernière fois que je l'ai vu, c'était il y a quinze ans, sur la rue Champflour alors que je marchais vers le centre-ville, Toothpick sortait tout juste de prison et il m'avait serré la pince chaleureusement tout en m'invitant à aller faire un peu de poudre avec lui. J'avais refusé, comme un faux-cul.

J'espère que ce petit texte me réchappera auprès de lui qui, au fond, faisait pitié comme il a toujours fait pitié. C'était mon ami parce que je pouvais le protéger. Je l'ai perdu de vue parce que j'aurais dû vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec un douze à canon tronçonné sous mon lit pour me protéger des aléas de la vie de criminel.

N'empêche que Toothpick, quoi qu'on en dise, a été le plus formidable fouteur de merde que j'aie rencontré au cours de ma vie. Qu'il soit devenu un notable du crime est dans la suite logique des choses. Pourtant, si vous aviez connu cet enfant maigre, mal nourri, qui élevait ses parents tout seul, eh bien peut-être que vous y songeriez à deux fois avant que de hurler qu'il faudrait agrandir les prisons pour les remplir de racaille et alourdir leurs peines.

Petit détail à ajouter, Toothpick est un métis d'ascendance algonquine, comme moi. Sa grand-mère avait tout plein d'oiseaux et de capteurs de rêves dans sa maison, une vraie indienne, avec des tresses et des yeux en forme d'amande.

Si je le revois un jour, je lui dirai salut en algonquin, tiens. Kwey Toothpick! Et fuck le reste.

On se prendra une bière en écoutant Kashtin.