lundi 4 août 2008

DISSIDENCE


Les vrais dissidents, dans un pays comme le nôtre, ne sont pas ceux que l'on croit, comme partout ailleurs.

Il est pour le moins inconvenant de se présenter sous les traits d'un révolutionnaire, pour ses idées d'avant-garde, alors que l'environnement physique pourrait révéler un train de vie plutôt pépère, plutôt bourgeois, sans aucun risque, sinon celui d'être rayé de la liste des invités de tel ou tel coquetel pour avoir dit le mot «vagin» lors d'une réception officielle.

Un vrai dissident, ici comme ailleurs, c'est un type qui emmerde les autorités en place, qui se sentent bousculées par cette espèce d'emmerdeur professionnel, toujours prêt à faire signer des pétitions, à manifester ou bien à vous ameuter l'opinion publique d'autres manières.

C'est actif, et généralement paumé, un vrai dissident. Ça n'obéit à personne, ou presque. Ça n'attend pas après personne non plus. Ça monte tout de suite aux barricades, quoi qu'il advienne. Et quand la démocratie vacille, ils sont encore là, les dissidents, quand tout le monde s'enfuie, pour que les gens ne deviennent pas de vulgaires larves écrasées sous des paires de bottes cloutées.

Je connais un gars, il s'appelle Marc-Antoine, qui passe son temps à parler de la gauche, de la solidarité et tout le tralala. On ne le voit jamais dans les manifs. Ça pue trop, une foule, voyez-vous.

Il est à gauche. Vote à gauche. Mais il vit à droite. Toujours plus à droite. Et il en veut aux jeunes cons qui critiquent la gauche bourgeoise et le nationalisme taré. Même qu'il les voit comme des «ennemis politiques», des «ennemis du peuple», comme si Marc-Antoine était l'incarnation même du peuple, alors qu'il n'en est que le parasite.

Comme il occupe de hautes fonctions dans l'organigramme de Québec Inc., Marc-Antoine décide des carrières qui méritent de passer sous les projecteurs, voire d'être brisées. Il admire systématiquement tout ce qui le conforte dans ses idéaux aux relents de goéland faisandé.

Tout le reste n'existe pas - bien sûr il y a l'Internet, cet Internet incontrôlable où les hommes de talent et de progrès comme Marc-Antoine se font ridiculiser par des blogueurs qu'il faudrait censurer, d'une manière ou d'une autre. «Ce satané Gaétan Bouchard, va-t-il cesser de rire de Marc-Antoine, hein?»

L'Internet ne sera pas le genre humain, enfin pas tout de suite.

Marc-Antoine et les siens feront tout pour étirer leurs privilèges jusqu'au point de rupture complète avec la réalité.

Les dissidents, par la force des choses, prendront le relais.

Ils deviendront les Marc-Antoine de demain.

La connerie survit à tout.

C'est à se demander pourquoi je vous importune avec ce type de réflexions.

Je vais finir comme Marc-Antoine, à gauche toute, dans un château, avec un cigare cubain dans la bouche. Je sens ça venir. If you can't beat them, join them. Ils vont m'offrir un pont d'or, c'est certain. «Lui, là, ne le laissez pas hurler tout seul dans son coin. C'est malsain. Jetez-lui une poignée de moulée pour qu'il se taise...»

Malchanceux comme je suis, je finirai par recevoir le prix Nobel de littérature. Je sens ça venir. Mon lectorat s'est accru de 123% le mois dernier. Le prix Nobel est inévitable.

Et qu'est-ce que je ferai avec ça, hein? À ce moment-là, je serai récupéré, totalement.

Je n'aurai plus envie d'écrire, je me connais. Je vais dormir sur mes lauriers. Je vais jouer au golf avec Marc-Antoine...


DÉCÈS DE L'ÉCRIVAIN ALEXANDRE SOLJENITSYNE

L'écrivain Alexandre Soljenitsyne est décédé. C'est un homme qui s'est tenu debout à une époque où une majorité de pleutres, dans nos médias occidentaux, encensaient les dictatures de type soviétique. Il mérite les hommages que les Russes lui rendent en ce moment. Il prouve que les vrais patriotes n'étaient pas ceux qui s'autoproclamaient comme tels.

Soljenitsyne, condamné à vivre en exil jusqu'à la chute du communisme en URSS, était un vrai patriote. Il a défendu l'âme de la Russie, en commettant sans doute quelques erreurs, mais le tableau d'ensemble révèle un homme qui, à plusieurs égards, semblait touché par une grâce toute particulière. La Russie brillait à travers ses yeux, alors qu'elle devenait lamentablement grise sous le régime communiste. Grise, laide et monotone.

Je n'ai pas encore terminé de lire L'Archipel du goulag, un long document sur l'univers concentrationnaire soviétique. J'ai lu au moins quatre ou cinq fois Une journée d'Ivan Denissovitch. Ce récit, par sa sobriété même et la petite histoire qui l'accompagne, demeure la pièce maîtresse de l'oeuvre de Soljenitsyne.

Comme ils doivent chier de travers, ce matin, les vieux cocos qui, à l'époque, l'ont condamné à l'exil... Vous avez tout perdu, vieux crétins! L'histoire vous vomit dessus. Et c'est bien fait pour vous, vieilles andouilles! Zozos! Nuls! Épaves! Vieilles chaussettes! Vieux râteliers!