mardi 15 août 2017

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La petite mère qui dormait sur la piste cyclable

J'emprunte à tous les matins une portion de piste cyclable qui traverse un parc quelconque. 

À l'heure où j'y pédale, c'est à peine si les écureuils viennent de se lever. Les goélands sont encore amorphes. Les canards s'ébrouent mollement les ailes dans l'étang. Le soleil est sous la cime des arbres.

Depuis une semaine, je croise une petite mère qui dort sur la piste cyclable dans le sens de la largeur, comme si elle voulait se faire trancher en deux par un train. 

La première fois que je l'ai vue, elle fouillait dans les poubelles d'un vendeur de crème glacée pour se nourrir comme une mouette.

Pas grande, plutôt chétive, les cheveux gris coupés ras, le visage sans expression, je ne saurais vous dire comment cette petite mère en était arrivée là.

Lorsque je la vis couchée en travers de la piste cyclable, la semaine dernière, j'ai d'abord cru que c'était un sac de feuilles mortes. Comme j'ai vu que cela semblait un animal, j'ai arrêté pour voir si tout était correct. La petite mère respirait. Je dirais même qu'elle ronflait.

Que devais-je faire? La réveiller? Lui dire de s'enlever de là pour sa sécurité?

Honnêtement, je n'ai rien fait.

Elle était en vie. Elle dormait sur l'asphalte sec plutôt que sur l'herbe humide. C'était son affaire. 

Le lendemain, je l'ai revue encore dormir sur l'asphalte, dans une portion plus large de la piste cyclable. Cela semblait même moins dangereux.

Puis je l'ai revue tous les jours, dont un où elle ne dormait pas. Elle était assise sur une table de pique-nique et lançait des miettes de pain aux dizaines de goélands qui l'entouraient.

Ce matin, j'était presque content de la voir.

Sa situation s'était améliorée.

Elle ne dormait plus sur l'asphalte, mais sur un large banc situé sous la guérite d'un vestiaire pour joueurs de tennis. L'air était doux et frais. La rosée sur l'herbe fraîche miroitait au soleil. La petite mère était bien au sec, repliée sur elle-même, en cette belle journée du mois d'août. Et elle ronflait. Pouvait-elle être heureuse?

Je n'en sais rien.

Comme elle ne m'a rien demandé, je n'ai rien fait.

***

J'ai croisé un autre type ce matin. Il est plutôt joufflu, gros et vieux.

-T'aurais-tu du petit change pour un café? qu'il me demande.

J'en avais. 

-Merci, qu'il me dit. C'est gentil compte tenu que t'es pas obligé de l'faire... rajoute-t-il.

-Bonne journée man! que je lui dis.

Il s'en va. Demain, s'il me croise, il va encore me mendier.

Il n'a pas encore cette autonomie dont fait preuve la petite mère qui couche en travers de la piste cyclable, elle qui ne me demande rien et donne toute sa fortune aux goélands.

***

Devrait-on aider nos itinérants avant d'aider les immigrants?

Cette question-là est rarement posée par les itinérants.

J'en connais qui se promènent d'une ville à l'autre avec un squeegee. 

Ils portent le sigle de l'Anarchie. Ils détestent les fascistes. Ils sont relativement altermondialistes. Ils ont même des défauts, comme tout le monde.

Comptent-ils dans l'équation, ces itinérants-là?

***

On doit d'abord vivre et laisser vivre.

Laisser la vie suivre son cours, tout comme l'eau des rivières.

Nous finirons tous dans le même fleuve.

Puis encore plus loin que le fleuve, plus loin que les océans.

Bref, on va tous finir par crever un jour ou l'autre.

On ne pourrait pas vivre ensemble en attendant?

L'asphalte est assez large pour que tout le monde puisse y dormir.

lundi 14 août 2017

Musica


Ludovic aime tout le monde


Trois orages

De tous les orages qui ont ponctué ma vie, j'en retiens trois.

Allons-y par ordre chronologique.

Je suis jeune. J'ai peut-être dix ans. Moi et mon petit frère accompagnons mon père pour aller cueillir des mûres aux abords de la voie ferrée dans la P'tite Pologne, à Trois-Rivières. Le tonnerre éclate suivi d'une pluie diluvienne. Nous nous réfugions dans un vieux tuyau de béton abandonné. Mon père nous raconte des histoires de gars qui se sont faits électrocutés pour nous faire la leçon. Le ciel est fendu de toutes parts. On dirait que les éclairs tombent à nos pieds. Puis la pluie cesse. Le soleil perce les nuages. Et nous revenons à la maison pour nous gaver de mûres.

L'autre orage qui me scia les jambes est survenu autour de 1995 dans le coin de Brandon au Manitoba. Dans ce coin-là, les plaines sont à perte de vue. Je m'y trouvais au début du mois de septembre. Les moutardiers étaient en fleurs et le blé poussait dru et blond. Je faisais de l'auto-stop et un automobiliste m'avait débarqué en soirée au milieu de nulle part. Je me cherchais une chambre d'hôtel pas cher. Il commençait à pleuvoir. Le ciel était inquiétant, sombre jusqu'au point le plus éloigné de cette prairie sans fin.

Puis ce fut le grand fracas. Les éclairs tombaient dans toutes les directions sur 360 degré. Ça craquait comme mille guerres mondiales. Le ciel était blanc comme la lumière au bout du tunnel. Et moi je marchais dans la rue avec la sensation que j'allais me faire fendre en deux par la foudre... J'ai finalement trouvé une chambre dans un hôtel qui devait s'appeler Windsor. Je me suis peut-être endormi ce soir-là  en écoutant Jim Morrison chanté Riders on the Storm.

Le troisième des orages qui m'a stupéfait s'est produit le soir du 8 mars 2009 à Trois-Rivières. Ce jour-là fut aussi celui de la plus grosse tempête de neige que j'aie vue de ma vie. On nageait dans trois à quatre pieds de neige. Les rues étaient bouchées. Plus rien ne fonctionnait.

On ne peut pas dire que cela soit courant l'hiver, un orage.

Et c'était un orage mémorable. Le vent pénétrait entre les tuiles des toits et faisait souffler une neige épaisse sur la ville électrocutée. Les fenêtres claquaient au vent dans mon appartement. Les rares humains qui s'aventuraient sur les trottoirs priaient le destin d'arriver en vie à la maison.

Et parmi ces rares humains, il y avait mon beau-fils et son meilleur ami, tous les deux partis en espadrilles le matin croyant que l'hiver était fini. Ils étaient revenus le soir avec leur tête nue enfoncée sous leur manteau, marchant stoïquement dans la tempête avant que d'aller s'en prendre à quelques créatures virtuelles évoluant dans leur jeu vidéo préféré, dans lequel apparaissait le personnage de Ron Jeremy, célèbre acteur porno. Ron Jeremy courait sur un campus universitaire, déguisé en ballerine et brandissant un énorme godemiché...  (C'était quoi ce foutu jeu-là???)

Je ne me souviens pas si j'avais fait des carrés de Rice Crispies. J'en faisais à l'époque pour calmer l'insatiable dent sucrée des ados en pleine croissance.

Quoi qu'il en soit, ces trois orages furent suffisamment mémorables pour que je m'en souvienne et que je vous revienne encore à ce sujet comme un vieux radoteur.

Je préférais encore vous agacer l'oeil avec mes orages que de revenir une fois de plus avec des thèmes à connotation sociale qui m'ennuient tout autant qu'ils vous sont insupportables chers amis.

Ne pourrait-on pas vivre simplement, s'aimer, commenter les orages, la pluie ou le beau temps sans devenir de froids anthropophages qui se farcissent de raisons pour nourrir ce climat délétère de guerre civile? 

Cela va tellement de soi, la solidarité, la beauté et l'amour qu'on se demande pourquoi il faille s'expliquer sur ces notions aussi fondamentales. N'importe quel primate devrait pouvoir comprendre ça les deux doigts dans le nez. Ou ailleurs, les doigts, si c'est trop compliqué.

Ce qui m'a d'ailleurs ramené vers les orages pour le présent billet.

La prochaine fois, je devrais vous raconter l'histoire de André «Mognon» Dessaules, un type qui n'est pourtant pas manchot, quoi que laisse entendre son surnom. Mognon a, voyez-vous, un défaut d'élocution marqué. Il est incapable de dire «Voyons donc!» Il dit plutôt «Mognon don'!» D'où son surnom. 

Si j'ai un peu de temps, d'ici la fin de la semaine, je devrais commenter une niaiserie de l'actualité. Il y en a tant que je passerais mon temps à le faire si j'étais vraiment le dernier des cons.

vendredi 11 août 2017

Bobby le curé

Bobby voulait devenir curé. Il aimait les femmes. Mais il était trop timide pour tenter de les séduire. Chaque fois qu'il s'y était essayé tout avait tourné au désastre.

D'abord, Bobby avait l'air d'un con. Il avait la tête enfoncé dans les épaules, comme quelqu'un qui chercherait à prendre la fuite. Il était incapable de soutenir le regard de qui que ce soit. Et il palabrait inlassablement sur des points de détails de l'histoire tout en regardant le bout de ses souliers.

-Le premier curé de la paroisse de Sainte-Croix était Flavien Prudhomme... C'est lui qui a fait bâtir la petite chapelle dans le cimetière...

Ce qui suscitait l'indifférence de tout un chacun, hormis un ou deux curés.

Il passa donc par le séminaire et suivit tous les cours de droit canonique et autres machins bibliques pour devenir curé.

C'était en 1958.

Dix ans plus tard, le Québec était en effervescence.

Bobby était bel et bien devenu curé. Mais tout avait changé. Lui-même n'en pouvait plus de toutes ces morales et raisons empoussiérées, de ces odeurs d'encens, de toutes ces superstitions, sornettes et interdits qui nuisent à l'amour tout en prétendant le servir.

Il rencontrait souvent Nancy à la confesse. Nancy Poitras.

C'était une jolie femme avec des yeux à vous vider le fin fond de l'âme.

Des yeux? Bobby ne regardait personne dans les yeux. Sinon pour les chiens et les chats avec lesquels il se sentait moins timide. Cependant Nancy Poitras avait de l'audace. Et la jeune femme dégourdie débaucha le jeune curé de bien adroite façon.

-Voyons mon Bobby... Pourquoi tu r'gardes jamais personne dans les yeux?

-Parce que... mademoiselle Poitras...

-Appelle-moé Nancy Bobby pis r'garde-moé dans les yeux...

-C'est que mademoiselle Poitras... Jésus... Marie... Joseph...

Et il la regarda dans les yeux tandis qu'elle lui palpa les parties, là, dans son bureau, au presbytère, avec Mademoiselle Minard qui aurait pu les surprendre, les petits coquins.

Bobby fit une flaque sous sa soutane. Une puissante flaque. C'est que le regard de Nancy était pénétrant et ses doigts bien agiles.

Le soir même Bobby sortait la Cadillac de la paroisse pour emmener mademoiselle Poitras sur le bord d'un quelconque ruisseau loin de tout regard.

Bobby était habillé en civil et ne portait pas le col romain.

Nancy portait une mini-jupe et lui palpait le patrimoine.

Ce jour-là, au bord du ruisseau, Bobby cessa d'être puceau.

Le lendemain, il cessa d'être curé.

Mademoiselle Poitras le fréquenta quelques jours.

Mais elle perdit intérêt en voyant que Bobby n'avait plus aucune situation. De plus, elle n'aimait pas cette manie qu'il avait de la demander en mariage pour avoir une maison et un petit chien.

Bobby s'en alla vivre sur la côte Ouest, seul et désillusionné de tout.

Il tomba en pleine mouvance hippie.

Il se paya la traite.

Puis il revint de son pélerinage trois ans plus tard, la barbe et les cheveux longs, une guitare à la main et un joint dans l'autre.

-Yeah! Yeah! qu'il disait. I just go with the fuckin' flow! 

Les années passèrent et Bobby accomplit toutes sortes de petits boulots.

Il regardait toujours les gens droits dans les yeux.

Il ne croyait en rien de ce qu'on voulait lui faire accroire.

Il croyait qu'il était un nomade au point de vue spirituel. Il ne pouvait pas s'accrocher toujours au même paysage mental. Il lui fallait traverser les eaux, le temps et l'infini.

Bobby ne faisait plus chier personne avec des discours ésotériques.

Sa philosophie se passait des mots.

Il disait souvent «casse-toé don' pas 'a tête sacrament!» et ça voulait tout dire.

Il est encore bien en vie, par ailleurs, ce Bobby.

Toujours aussi marginal avec son chapeau de cuir, sa veste Peace and Love et son air tiré d'une autre époque.

Il s'amuse dans la vie.

Il fait de menus travaux ici et là.

Il a un peu de temps libres pour cueillir des baies sauvages.

Il a une blonde aussi capotée que lui.

Bref, il est heureux ce vieux singe.

Quelques-uns de ses amis, et ils sont nombreux, l'appellent encore m'sieur l'curé.

Il en rit, bien entendu. Et il leur offre la bénédiction selon les standards et les incantations magiques du rituel romain.

Pourquoi vous ai-je rapporté cette histoire?

Je n'en sais rien.

Et qu'est-ce que ça peut bien faire, hein?

Ça passe le temps.

jeudi 10 août 2017

Hop!


...


Chirico

Chirico, La conquête des philosophes, 1914
Il y avait quelque chose qui rappelait Chirico dans ses toiles. Quelque chose comme la solitude qui s'exprimait par des lignes simples et une absence de personnages. Nous qui étions ses amis ne manquions pas d'y voir l'expression de son âme parfois absente et souvent tourmentée. Quant à lui, il y voyait plutôt un passeport pour sortir de la misère.

Il préparait une exposition depuis trois mois. Une exposition qui aurait lieu dans une buanderie. Et il espérait beaucoup de cette exposition pour pouvoir payer son loyer et s'acheter des cigarettes. Il croyait que ce serait le début d'une nouvelle carrière. Que tous les clients de la buanderie décideraient d'un commun accord qu'il méritait plus que tout autre de vivre de son art.

Il se faisait des scénarios où il parcourait tous les continents avec ses toiles à la Chirico sous le bras. Ses petits formats ne se vendaient plus 20$, mais 2000$. Et tout le monde se les arrachait comme des petits pains chauds, évidemment.

Vint le jour de son vernissage à la buanderie.

Quelques amis y étaient, mais pas tous.

Ceux qui y étaient lui achetèrent tous une toile à 20$. En fait, il n'y en avait qu'un seul parmi les quatre qui s'y trouvaient qui avait 20$ sur lui. Les autres étaient cassés comme des clous et demandaient même à Chirico s'il n'avait pas un paquet de cigarettes à leur donner.

-Ouin... Vous m'coûtez cher... J'perds déjà mon profit...

Il en vint heureusement deux autres, un peu plus fortunés, qui en achetèrent pour 100$.

Ça lui faisait 120$. On était encore loin des 1000$ qu'il comptait faire en vendant toutes les toiles de cette exposition, mais bon, ce n'était qu'un début.

L'artiste prit ensuite l'habitude d'appeler à tous les jours à la buanderie pour savoir si l'une de ses oeuvres avait été vendue.

Au bout d'une semaine, la propriétaire de la buanderie lui signifia plutôt fermement qu'elle se chargerait de communiquer avec lui si l'une de ses oeuvres était vendue.

-Ça sert à rien d'appeler à tous les jours... On va te rappeler Chirico...

Les jours passèrent. Tant et si bien qu'il lui fallut décrocher ses toiles.

Chirico était au désespoir. Il n'irait pas chier loin avec 120$. D'autant plus qu'il avait tout dépensé en moins de vingt-quatre heures.

Ses pinceaux avaient séché. Il ne trouvait ni le goût ni l'inspiration pour peindre. Tout lui semblait indifférent, sinon cruel.

On ne le laisserait donc pas vivre en artiste, c'est-à-dire vivre de son art.

Il continua pourtant de peindre, au bout d'un temps, mais ses oeuvres devinrent encore plus étranges. On n'avait plus affaire à Chirico mais à des expressionnistes allemands.

La rôtisserie du coin, Pépère Barbecue, où il achetait sa poutine quand ses moyens le permettaient, lui proposa d'exposer ses toiles sur un mur vide de leur salle à manger. Une salle à manger plutôt étroite, d'ailleurs, et qui ne comportait qu'une vieille table à pique-nique avec une distributrice de boissons gazeuses.

Or, personne ne vint au vernissage qu'il fit chez Pépère Barbecue.

Pas même ses amis.

Chirico les attendit tout l'après-midi, tout fin seul, assis sur la table de pique-nique.

Puis il repartit, la tête basse, sous le regard dubitatif de Marcel, le propriétaire, qui se demandait si c'était une bonne idée que de faire fuir les clients avec des portraits rudimentaires de gens torturés qui semblaient pleurer toutes les larmes de leur corps.

Chirico constata avec regret qu'il avait dépensé plus de 100$ pour cette exposition qui ne lui rapportait rien. Un 100$ qu'il aurait pu investir ailleurs. Sur des paquets de cigarettes par exemple.

Il appela tous les jours Pépère Barbecue pour savoir si un client était passé pour lui acheter une toile.

Marcel, le propriétaire de Pépère Barbecue, en eut bientôt assez.

-Viens chercher tes toiles... Faut que je r'peinture le mur.

-Tu m'avais dit que l'exposition durerait jusqu'à la fin du mois...

-Ouin bin j'ai changé d'idée. Faut que je r'peinture le mur.

Chirico ramena ses peintures, le coeur lourd et l'âme contrite.

Puis on n'entendit plus parler de lui.

Et il alla se pendre dans le bois.

mercredi 9 août 2017

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8000$ à la Bank of Toronto

C'est cher, fumer. Surtout quand on n'a pas un rond.

Hervé ne savait plus à quelle astuce s'en remettre pour trouver de quoi se payer un paquet de cigarettes. Ses mains tremblaient. Ses dents s'entrechoquaient. Il n'avait pas fumé depuis vingt-quatre heures. Hervé avait vendu tout ce qu'il pouvait au cours des derniers jours pour se payer du tabac. Toutes ses bouteilles vides et son petit change y étaient passés. Il avait même vendu ses disques et ses livres, son saxophone dont il n'avait jamais su jouer ainsi que sa chaîne en or. Il ne lui restait plus rien à pawner.

-Sacrament! Je vais être obligé d'licher des fonds de cendriers... Hostie d'misère sale de tabarnak! jurait Hervé tout en postillonnant.

Il se sentait petit, ridicule et misérable, Hervé, alors qu'il était plutôt beau, sympathique mais tout de même misérable. Il ressemblait à Clint Eastwood qui serait presque mendiant.

-J'ai pas une cenne pour sortir calice! Pogné comme un hostie d'navet... Rien à fumer... Pas une fille voudra baiser avec un hostie d'trou d'cul pauvre comme la gale...

Il l'avait d'ailleurs attrapée, la gale. Hervé avait couché sur un divan pas propre après une brosse légendaire et avait ramené la gratouille. Ça pouvait aussi être cette fille qui la lui avait refilée. Difficile de dire d'où elles sortent ces petites bêtes qui vous parasitent la peau. Il s'en était guéri avec de la lotion Kwellada.

Pour tout dire, Hervé était décalicé de la vie.

D'autant plus qu'il n'avait rien à fumer depuis un jour entier.

La pauvreté a néanmoins ce privilège d'obliger le malheureux à cogiter.

Et il se souvint, en une illumination subite, qu'il avait encore un vieux compte à la Bank of Toronto. Pourquoi cette banque? Parce qu'il s'était trouvé à Toronto deux ans plus tôt pour travailler comme plongeur dans un restaurant.

-Il doit bien y avoir une succursale de la banque de Toronto icitte en ville, se dit-il en sortant de ses papiers son livret bancaire. Le compte est vide. Mais je pourrai peut-être récupérer la piastre et quatre-vingt-treize sous qu'il reste dedans plus la part sociale de cinq piastres... De quoi m'acheter un paquet de cigarettes! Yes!!! Alléluia!

Il ouvrit le bottin téléphonique (l'histoire se passe dans les années '80) et chercha une succursale de la Bank of Toronto. Il en trouva une. Elle était au Nord de la ville, près du centre commercial. C'était loin pour s'y rendre à pieds. Peut-être une quinzaine de kilomètres. Mais bon, Hervé avait tout son temps et n'avait même que ça, du temps.

Une heure et demie plus tard, Hervé était au comptoir de la Bank of Toronto.

Son premier réflexe fut d'abord de mettre à jour son livret de banque, au cas où quelque chose lui aurait échappé.

La commis pianota quelques données et imprima une nouvelle entrée sur le livret. Elle le remit à Hervé qui en eut tout de suite le souffle coupé.

Il y avait un dépôt de 8 000$ qui s'y était fait neuf mois plus tôt. C'était sans aucun doute une erreur. 

Hervé avait chaud en voyant ce montant qui lui semblait surréaliste: 8000$!

Que faire? D'abord ne pas broncher. Ni cligner des yeux. Simplement effectuer un retrait de, disons, 1000$ pour ne pas éveiller de soupçons. Il reviendrait les jours suivants. Et, bien sûr, il n'allait pas fermer ce compte qui semblait lui porter bonheur...

La caissière lui fit remplir le bordereau de retrait et lui remit 1000$ en billets de 20$ et de 50$.

Hervé était fou comme de la marde. C'était comme si toute la misère de la dernière année s'était dissipée comme par enchantement.

Il alla d'abord s'acheter de nouveaux vêtements ainsi que de nouveaux souliers. Il s'offrit même le luxe d'une bouteille d'eau de Cologne. Il n'y a pas à dire, Hervé était un nouvel homme, propre, à la mode et capable d'impressionner les filles dans les bars.

Le soir même, il se sentait devenu le roi du monde à la brasserie Le Houblon. Il se payait tout ce qu'il voulait boire et pouvait même payer des drinks à ses amis.

C'est ainsi qu'il fit la connaissance de Margot. 

-Mais qui peut bien être ce gars-là qui a l'air si sûr de lui avec cette cigarette qu'il tient si virilement entre son pouce et son index? se demanda-t-elle. On dirait que c'est Clint Eastwood...

Hervé remarqua que Margot le regardait et comme elle n'était pas vilaine il s'approcha d'elle pour lui faire la cour comme si de rien n'était.

Une heure plus tard, ils étaient au restaurant Le Homard où il l'invita pour manger des langoustines farcies à l'ail.

Margot était sous le charme. Ce gars-là, qu'elle ne connaissait pas encore, avait certainement de la classe. Il fumait des Camel. Il parlait de philosophie et de cinéma. Il disait qu'il montait sa propre petite affaire en ce moment. Bref, ce Hervé était un vrai mec. 

Hervé l'invita ensuite à l'hôtel. Son appartement était trop laid et dans un environnement trop glauque pour y ramener une princesse comme Margot qui aurait certainement pris la poudre d'escampette.

-Tu vois, je vis pas mal à l'hôtel, ici et là, entre Québec et Toronto... qu'il lui mentit.

Ils passèrent une folle nuit d'amour ensemble. Le lendemain matin, Hervé avait encore suffisamment de fric dans ses poches pour impressionner Margot. Il l'invita à déjeuner dans un restaurant chic du centre-ville qui pressait de vrais oranges pour faire du jus qui coûtait la peau des fesses.

-J'aimerais bien que l'on se revoit, déclara Hervé au bout de ce déjeuner.

-Moi aussi.

-Ce soir, à l'hôtel?

-Si tu veux. Appelle-moi. Tiens, mon numéro de téléphone mon chéri...

Ils s'embrassèrent passionnément en se remuant un peu les parties génitales.

Hervé profita de sa journée pour effectuer un nouveau retrait bancaire de 2000$ qui se fit sans problème.

Il loua une chambre dans un hôtel encore plus luxueux. Il s'acheta des sous-vêtements coquins. Puis le soir arriva. Margot tint parole. Tous les deux passèrent une autre nuit de rêve à fêter, boire, manger, fumer et baiser.

L'aventure dura deux semaines. 

Au bout de deux semaines, Margot sentit qu'il y avait anguille sous roche.

Il faut dire que les amoureux rencontrèrent un ami de Hervé par hasard sur le trottoir. C'était le gros Mario. 

-Salut Hervé! Comment c'qu'i' va?

-Margot... je te présente Gros Mario...

-Enchantée...

-Enchanté... Comment ça s'fait qu'on t'voit plus à ton appartement Hervé? lui demanda le Gros Mario.

Hervé bafouilla une réponse.

Gros Mario poursuivit son chemin.

Margot lui fit la moue.

-Tu me mens! Tu n'es pas un businessman... Tu dis n'importe quoi... D'où te vient cet argent?

-C'est pas de tes hosties d'affaires! répliqua Hervé.

Le nouveau couple se sépara.

Les jours passèrent.

L'argent s'épuisa.

Puis, un beau matin, Hervé n'avait encore plus rien.

Il pensa à revendre sa bouteille d'eau de Cologne pour s'acheter un paquet de cigarettes.

Ou bien ses sous-vêtements coquins... Il lui en restait une paire encore sous emballage...

-Maudite misère sale! jurait Hervé, comme d'habitude.

Que voulez-vous? Ce n'est pas toujours Noël.

Et pour ce qui est de la Bank of Toronto, eh bien rien à rajouter. Ils n'ont jamais communiqué avec lui. On lui a laissé prendre 8000$ sans rien dire pour une raison qui échappe encore à Hervé dans ses moments de nostalgie.

-J'aurai jamais su pourquoi ce 8000$ a été déposé dans mon compte... Jamais... Par contre, je pense avoir vécu les deux plus belles semaines de ma vie... Oui m'sieur... qu'il nous répète tout le temps.

Hervé s'approche de 70 ans. Il touche maintenant une petite pension de vieillesse. C'est à peine un peu plus que l'aide sociale. Et le tabac est toujours plus cher. Par contre, Hervé ne fume plus. Il n'a jamais un rond, bien entendu, mais toute sa vie aura été ainsi, sauf pour ces deux ou trois semaines où il fut l'homme le plus riche du monde, et tout ça grâce à la Bank of Toronto.



mardi 8 août 2017

Hervé Trois-Poils


Bienvenue aux réfugiés


Racistes et fiers de l'être...

Selon mon échelle de valeurs, le raciste n'a même pas un pied sur l'échelle. Il patauge dans la boue qu'il crée dans ses propos et ses attitudes. Il vous traitera de bien-pensant parce que vous ne voulez pas cracher avec lui sur les musulmans, les juifs ou les sikhs. Évidemment, il ne manquera pas de vous insulter puisque c'est tout ce qu'il reste au raciste pour étourdir sa conscience face à l'étalage de ses propres méchancetés et turpitudes.

Je suis tombé hier sur une nouvelle rapportée par quelques journaux sur l'Internet. On y parlait d'un résidence pour personnes âgées de Moncton où l'on rationnerait le papier-cul à deux rouleaux par semaine par bénéficiaire. Les commentaires qui apparaissaient à la suite de cette nouvelle donnaient la juste mesure de la médiocrité véhiculée par les racistes. 

Quel est le rapport entre le papier-cul, ce foyer pour vieux et le racisme? Aucun, évidemment. Pourtant, c'est encore les immigrants, les réfugiés ou les islamistes qui se trouvaient une fois de plus au banc des accusés.

Un être humain un tant soit peu rationnel aurait sans doute déploré la cupidité des administrateurs de ce foyer où l'on rationne le papier-cul. 

La rationalité, évidemment, n'est pas le fort des racistes. Tout doit servir de prétexte à nourrir la détestation de leurs ennemis préférés: les islamistes, les Arabes, les bronzés, les «fédérastes»(sic!) et Justin Trudeau...

Je me dis parfois que tout ça doit être une invention des fédéralistes pour discréditer l'option indépendantiste au Québec. Ça ne se peut pas que tant de «patriotes» autoproclamés soient aussi cons. Ils doivent être payés par les services de renseignements canadiens pour salir la «Cause»...

Mais non! Ils existent vraiment, ces racistes indépendantistes. J'en vois, j'en entends partout sur les réseaux sociaux. Je veux bien croire qu'il y a aussi des racistes chez les fédéralistes, mais on dirait que ça me fait plus mal de constater qu'il y en a au sein d'une option que je défends avec de plus en plus de points d'interrogation. Il est évident que je ne veux pas d'un Québec raciste, xénophobe et replié sur lui-même. Plutôt baiser le cul de la reine d'Angleterre, si je n'ai pas le choix, que de m'associer à ces ploucs racistes qui vomissent leur haine sur les médias sociaux.


***

Une tuile est tombée d'un toit? C'est à cause des musulmans, évidemment.

Un chat est mort? On laisse rentrer trop d'immigrants...

On rationne le papier-cul dans un foyer pour vieux? C'est évident que l'État islamique est derrière ça...

À force de lire et d'entendre de telles conneries, j'ai seulement l'envie de hurler d'indignation.

Comment peut-on être aussi stupide et ne pas avoir honte de s'afficher ainsi?

***

Et ça se prend pour des loups, ces racistes.

Ça se raccroche à l'idée qu'ils forment une meute.

Une meute d'écureuils anxieux qui voient du danger là où il n'y en pas.

La meute? Il semble que les racistes aiment mordre et hurler. 

Ils devraient plutôt ronger leur frein.

Réfléchir.

Raisonner.

Dissiper les ombres de leur imagination anxieuse. 

***

Gilles Vigneault a chanté dans Mon pays qu'il préparait le feu et la place pour les humains de l'horizon, qu'il bâtissait une maison à côté de la sienne pour accueillir les étrangers puisque les humains sont de sa race.

Nous sommes loin de ces appels à l'inclusion, à l'ouverture et à l'hospitalité que nous faisait le barde de Natashquan. 

Depuis le 11 septembre 2001, bon nombre de personnes, y compris plusieurs indépendantistes, sont tombés dans le piège du racisme. Il n'est pas tant systémique qu'endémique, ce racisme. Il profite d'une tribune qu'il n'avait pas auparavant. Comme tout un chacun semble condamné à sa survie, dans un système comme le nôtre, le raciste finit par se trouver une famille, une forme de coopération entre bêtes féroces, un idéal de pureté. Tout seul, il se tenait tranquille. Maintenant qu'il est dans le groupe, il peut se risquer à lancer des pierres sur les étrangers lui aussi. Il bénéficie de la protection des ploucs, des petits voyous de l'école secondaire, des lâches qui aiment s'en prendre à cent contre un pour faire régner un climat de peur parmi les personnes qui ne cadrent pas avec la norme et l'idéal des baveux médiocres.

***

Je crois, peut-être à tort, que les racistes ont perdu la partie. Il ne leur reste qu'à se défouler contre tout ce qui heurte le désir de se fondre à une masse qu'ils souhaitent conformes à leurs idéaux mesquins. 

Malheureusement, ils bénéficient du soutien du président des États-Unis, ce qui n'est pas tout à fait rien, même si ladite présidence est vacillante.

Que faire? Ce que les opposants à la guerre du Vietnam ont fait dans les années '70. Continuer le combat sur tous les fronts, dont le front culturel. Promouvoir l'art, la beauté, la musique et la spiritualité. Bâtir un monde parallèle à celui de feu Richard Nixon. Ne pas se laisser étourdir par les faucons de la guerre et les vrais cons racistes. Mettre des fleurs au bout de leurs canons comme dans leurs oreilles. 





lundi 7 août 2017

Mon art

Y'a-t-il quelque chose de plus vaniteux pour un artiste que de tenir des propos sur l'art? Il faut pourtant passer par là de temps à autres, ne serait-ce que pour apporter une réflexion sur le chemin parcouru au cours de sa pratique d'artiste.

J'ai terminé samedi cette toile intitulée Mariage à la cathédrale de Trois-Rivières. Cette toile s'ajoute à une prochaine série qui se concentrera essentiellement sur des lieux connus et méconnus de Trois-Rivières.

Ma toile intitulée Vieux Trois-Rivières a trouvé preneur. 

Plusieurs artistes trifluviens ont peint la rue des Ursulines à Trois-Rivières, cette rue mythique avec ses vieilles maisons qui ont résisté à l'incendie de 1908 qui a dévasté la ville. Je ne les nommerai pas tous. J'ai cependant constaté un trait commun à toutes ces représentations du Vieux Trois-Rivières. Les personnages sont presque toujours absents. On voit la rue, les édifices mais pas une tête de pipe.

Détails de mon Mariage à la cathédrale de Trois-Rivières
Je me suis dit qu'il fallait saboter cette tradition par souci purement artistique. J'ai donc peint un Vieux Trois-Rivières très animé, avec quelques dizaines de personnages disséminés ça et là dans le décor.

Mon Mariage à la cathédrale de Trois-Rivières relevait de la même démarche. D'où ce foisonnement de personnages.

Détails de mon Mariage à la cathédrale de Trois-Rivières
Je ne veux pas peindre de nature morte et encore moins de ville morte. Ce n'est pas tant le nid qui m'intéresse que l'oiseau qui vit dedans. Tant mieux si le nid est bien représenté. Mais le nid ne peut pas concurrencer l'oiseau. Il l'accompagne. 

Sans doute que mon discours a quelque chose d'un peu hermétique. Je m'en excuse tout de suite. Un artiste devrait se contenter de peindre au lieu de s'expliquer...

Quatre nouvelles toiles sont en chantier. Des grands formats qui devront vivre dans ma tête, mes yeux, mes doigts et mes pinceaux pour au moins un mois.

Détails de mon Mariage à la cathédrale de Trois-Rivières
J'ai commencé La place du flambeau. C'est situé au centre-ville de Trois-Rivières, près du bureau de poste. Les jets d'eau, les enfants qui s'amusent, l'effet de perspective, tout ça m'accompagne du matin jusqu'au soir. Je vis pour cette oeuvre comme j'ai vécu pour chacune de mes oeuvres réalisées au fil des ans.


***

L'argent maintenant. C'est ce qui justifie le titre d'artiste aux yeux du non-initié. À ce titre, justement, je suis devenu un artiste... Je ne vendrais pas une seule toile que je ne le serais pas moins. Mais allez expliquer ça à quelqu'un qui travaille dur et qui occupe ses temps libres à dormir devant la télé. Il croira, à tort, que vous ne travaillez pas. Que vous vous laissez vivre. Que vous collectez des chèques d'assistance sociale et des subventions. 

Ce n'est évidemment pas mon cas.

Je travaille dur et n'abuse pas de la télé pour que mes temps libres soient consacrés à mon art.

Je suis artiste à temps plein avec une job parallèle à temps plein qui n'a rien à voir avec l'art. Chaque jour où je rentre travailler, il m'arrive de penser que je devrais tout foutre ça là pour me consacrer uniquement à la peinture, aux arts et aux lettres. Un jour, si je continue de vendre des tableaux à un rythme soutenu, je sens que ce ne sera plus une vaine espérance. Les collectionneurs de mes tableaux sont toujours plus nombreux et les commandes aussi. J'approche de ce jour. Courage! Il faut continuer... Encore et encore... 

Je ne bénéficie d'aucune subvention publique, d'aucun chèque de bien-être et ne suis membre d'aucune association. Je n'ai rien contre ceux qui en bénéficient. Néanmoins, ce n'est pas mon affaire. Mon affaire se monte d'elle-même, avec votre soutien et celui de mes mécènes. Tant et si bien que je me peux me prévaloir d'une oeuvre que j'estime saisissante, indépendante, naïve et authentique.



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Je ne signerais pas mes toiles qu'on saurait qu'elles sont de moi. J'ai mon style. Un style qui n'a rien d'artificiel et qui, du coup, ne s'imite pas.

Je signe néanmoins mes toiles de mon prénom: Gaétan. J'ai déjà détesté ce prénom. Je le trouvais commun, vieillot, embarrassant. Puis, un beau jour, je me suis dit que c'était ce qui me représentait le mieux, sans masque, sans cette volonté de magnifier ses trucs avec des artifices: Gaétan. Ou Guétan, comme les gens ont tendance à prononcer mon prénom. J'aurais pu m'appeler Shadow, Mickey Van Mouse ou n'importe quoi. J'aurais pu signer G. Bouchard. Ou simplement Bouchard. Mais il y a des milliers de Bouchard au Québec. Et probablement que je suis le seul des Bouchard qui signe ses trucs Gaétan...

On peut dire j'ai un Van Gogh, un Tanobe, un Tex Lecor.

Pourquoi ne dirait-on pas j'ai un Gaétan? 

Maintenant, on peut le dire à tout le moins.

J'ai réalisé plus de 300 toiles au cours des dernières années. Je ne sais même plus tout ce que j'ai fait. 

Mes oeuvres voyagent. J'en ai qui ont traversé les océans. J'en ai en France, au Sierra Leone et à La Réunion. C'est fou rien que d'y penser.

Elles m'ont quitté pour continuer leur vie loin de moi.

Elles égaient la vie d'autres gens.

D'autres gens qui se demandent peut-être qui est ce Gaétan.

Eh bien c'est moi, ce Gaétan-là.

Et ça continue!

Place du flambeau à Trois-Rivières, toile en chantier



vendredi 4 août 2017

En passant par le Parc Pie XII

Je passe souvent par l'étang du Parc Pie XII à Trois-Rivières pour la simple et bonne raison qu'il se trouve sur mon chemin. Cet îlot de verdure perdu au milieu d'un parc industriel a tout de même son charme. On s'y sent subitement en paix avec soi-même quand on fait abstraction du bruit incessant des véhicules roulant à vive allure sur les chaussées environnantes.

On trouve de tout au Parc Pie XII. Ou presque.

En tout cas on y voit des saules pleureurs, des ormes, des pins et des pissenlits.

Pour ce qui est de la faune, les goélands sont largement majoritaires. Bien que les écureuils, noirs et gris, forment une remarquable population.

Dans la hiérarchie du Parc Pie XII, je crois que ce sont les canards qui mènent la barque. Si l'on fait abstraction des humains, ils contrôlent l'étang.

Les goélands et les canards cohabitent. Ils se partagent le même territoire mais gardent leurs distances.

Les canards ont priorité sur les déchets alimentaires laissés par les humains. Les écureuils noirs viennent ensuite.

Le goéland, le plus fainéant de tous, ne se bat pas pour la charogne qu'on lui laisse. Les goélands se battent entre eux pour déterminer qui va manger le premier. Mais ils ne se battront pas contre un canard ou bien un écureuil. Ils attendent que tout le monde ait fini de manger. Et pourtant, ils se reproduisent. Ils mangent. Ils sont plus nombreux que jamais cet été à Trois-Rivières.

Le corbeau choisit les meilleurs morceaux à la première occasion. Je ne crois pas qu'il ferait fuir un groupe de canards colvert. Mais les goélands lui feraient place comme à un grand seigneur... Les écureuils noirs eux-mêmes prennent la fuite.

Finalement, il s'en passe des choses au Parc Pie-XII.

Le combat pour la vie, pour le boire et le manger, dans le règne animal comme chez l'homme.

Rien de plus banal.



jeudi 3 août 2017

Caca Huet


Plouffe


Soporifique


Aimez-vous la vie comme moi?

Credit photo: Alexa 
On se lasse de tout dans la vie. À moins d'avoir un comportement qui relève de l'obsession.

Un tigre se lasserait d'une proie qui ne se laisse pas prendre. Il attendrait l'opportunité au lieu de s'épuiser vainement.  À chaque jour suffit sa peine. Et s'il y a trop de peine à s'y faire, aussi bien s'écraser dans un coin en se léchant le pelage pour passer le temps et déjouer la faim.

Mais laissons-là les lois de la jungle.

Trop de statisticiens seraient tentés de nous y ramener.

On se lasse de tout dans la vie. Même des statisticiens. D'autant plus des gérants d'estrade. Tant et si bien qu'il ne reste plus de place pour les faiseurs d'opinions.

Je prie l'Infini de ne pas faire de moi un joueur d'élucubrations.

Je n'ai pas tout à fait l'esprit lessivé. Je connais mon temps, mon monde, ses ombres et ses lumières.

Néanmoins, je me sens toujours comme un éléphant dans une maison de verre parmi les fabricateurs de prêts-à-penser. Je ne m'intéresse jamais à leur charabia. Je finis par regarder le monde à travers les yeux d'un personnage de roman, le Docteur Jivago, tiens. 

Jivago, ce rêveur un peu bête qui voit des poèmes dans tout. 

Et qui vit à une sale époque. En pleine guerre civile.

Le Docteur Jivago sauve des vies au mieux de ses connaissances plutôt que de brandir l'épée. Il brandit plutôt la plume et le scalpel. La sensibilité et l'intelligence.



***


Qu'est-ce qui change le monde?

N'importe quoi change le monde.

Le bruissement d'ailes d'un papillon.

Un crissement de pneus sur l'asphalte.

Une étoile qui meurt.

Une galaxie aspirée par un trou noir.

Une carte de crédit.

Une punaise de lit.

Tout change le monde.

Tout et n'importe quoi.

N'importe comment.

Tout un chacun se veut l'artisan du vrai changement.

Et le changement lui-même finit par changer.

Le compteur tourne pendant ce temps.

La vie s'échappe et ne reviendra pas.

La seule vie que nous ayons.

Elle ne vaut rien pour plusieurs.

Mais pas pour moi.

Je l'aime cette vie.

J'aime la vie.

Pas vous?


***


C'est l'été. On se cassera la tête bien assez vite.

Pour le moment, seulement se faire léger relève autant du défi que de la provocation.

Allez-y gérants d'estrade et hurleurs aux grands vents. Égosillez-vous pour une doctrine, une théorie, une conspiration, une transpiration. Je m'en remets au plaisir. À la douceur de vivre. À l'amour. Pas aux idées fixes. Ni aux grigris ni aux amulettes.

Le monde change. Je le vois tous les jours avec mes plants de tomates. Avec mes rides. Avec les arbres, si petits il y a vingt ans, qui se rejoignent d'un bout à l'autre d'une rue devenue fraîche et ombragée.

On peut même s'arrêter. Il changera sans nous, le monde.

Il changera parce que tout le monde se lasse de tout.

Même les idiots.

Même les enfants des idiots.

Et pourquoi pas les gens intelligents, hein?

Bref, je suis en paix avec ce monde, avec cette vie.

Je le voudrais meilleur, le monde.

Je la voudrais meilleure, cette vie.

Mais bon, je n'ai pas que ça à faire.

Je vais commencer par un café.

Et, si vous le voulez bien, je vais aussi flâner un brin.




mercredi 2 août 2017

Olive


Le diable n'a plus rien à acheter

Le diable était contrarié.

Les affaires allaient de mal en pis malgré toutes ces guerres et ces massacres dont il aurait pourtant dû profiter.

-Le problème, ce n'est pas qu'il manque de mal en ce monde. Du mal, il y en a partout, tout le temps. Je n'ai même pas à faire d'efforts. Non, le problème est ailleurs. Il est dans le recrutement. Je veux dire que pour vendre son âme au diable, à moi en l'occurrence, encore faut-il avoir une âme... Or il y a bien des gens qui voudraient vendre leur cul, leur tête, leurs mains, leurs pieds et j'en passe. Mais leur âme? Quelle âme? J'ai de plus en plus affaire à du poisson mort qui frétille encore à cause des nerfs et rien de plus...  Franchement, c'est à vous dégoûter même du Mal. Il me l'avait bien dit, Dieu, que ça deviendrait banal mon affaire... Et m'y voilà!

mardi 1 août 2017

La montre de gousset de feu Conrad Bouchard, mon père

Mon père est mort le 1er août. C'était en 1995 ou en 1996. J'ai toujours comme un trou de mémoire à ce sujet. Comme si le temps m'avait privé de mon père.

Il avait le cancer. Le médecin lui avait donné trois mois, peut-être plus. Il en fit à peu près huit. Et ce gros monsieur de 230 livres qu'était mon père devint un petit poulet d'à peine 130 livres.

La dernière fois que je l'ai vu, c'était à l'hôpital Saint-Joseph, à Trois-Rivières.

Il avait refusé la morphine et toute forme d'anti-douleurs aussi longtemps qu'il le put.

-J'veux pas qu'mes enfants pis mes petits-enfants me voient légume... aurait-il dit à feue ma mère, partie elle aussi dernièrement.

Dans sa chambre de l'hôpital Saint-Joseph, il ne refusait plus rien. Il voguait dans un quelconque état modifié de conscience qui lui conférait cet air de sérénité que je n'oublierai jamais.

Évidemment, je ne savais pas trop quoi lui dire. Je ne voulais pas qu'il ressente ma tristesse, ma peine de le voir partir, de le voir souffrir sans que je ne puisse rien y changer. Alors on s'en tenait aux discussions très sommaires.

Mon père faisait ses mots croisés. La télé était fermée.

-T'as pas la télé p'pa? Tu veux pas la télé?

-Ah moé les goulou-goulou-pouet-pouet... m'avait-il lâché sur un ton calme.

Mon père ne voulait plus des saltimbanques de la télé pour le tenir éveillé. Il sommeillait toujours un peu plus. Et il était prêt pour son départ, comme un passager qui attend sur le quai.

Il y avait une montre de gousset sur son bureau. Elle était retenue par une chaîne en or.  Mon père avait reçu cette montre de gousset pour sa retraite ou ses 35 ans de service à l'usine d'aluminium.

Or, la montre de gousset ne donnait plus l'heure.

Elle était déréglée.

-Voudrais-tu qu'on répare ta montre p'pa? lui demandé-je.

Il prit la montre dans ses mains décharnés et la regarda comme un truc sans importance.

-J'ai p'us besoin d'ça...

Et il la laissa tomber par terre.

Mon souvenir me dit qu'il l'a aussi balancée par la fenêtre. Mais c'est vague, même si cela ferait une meilleure histoire.

Quoi qu'il en soit, j'ai hérité de la montre de gousset de mon père suite à son décès.

Je ne l'ai jamais faite réparer, évidemment.

Cette montre de gousset ne représente pas mon père.

Ce n'est pas un objet fétiche.

Je pourrais la perdre demain que ce serait ainsi va la vie.

Pour le moment, j'ai encore cette montre de gousset.

Et quand je la vois dans mon atelier, suspendue à ma bibliothèque de rangement, je me rappelle que le temps ne compte pour rien.

Puisque le temps ne compte pas et que les souvenirs demeurent, nous sommes toujours dans la même histoire, avec les mêmes personnages qui prennent d'autres formes.

La forme spirituelle vaut bien la pleine forme physique.

Surtout quand la forme physique ne tient plus.

Je sais que mon père est encore quelque part.

Je ne le dérange pas trop souvent. Il a mérité son repos.

Peut-être qu'il navigue parmi les profondeurs infinies de l'espace et du temps. Ma mère s'est jointe à la traversée. Et c'est la croisière de leurs rêves, quoi.

***

Les années passent et je ressemble toujours plus à mon père.

J'ai ses yeux, ses pattes d'oie, son crâne un peu dégarni, son bedon, son caractère impulsif, sa force physique.

Je le vois à tous les jours dans le miroir, mon père.

C'est bien sa gueule.

La gueule de Conrad.

Cette gueule et ce ventre proéminent qui ne trompent personne quand je marche sur les trottoirs.

-Heille! Toé tu dois être le fils à Teddy? me disent parfois des vieux qui m'arrêtent sur la rue.

Teddy, bien sûr, c'était le surnom de mon père à la shop où il travaillait.

Mon père disait qu'on le surnommait T.D. pour faire le lien avec Télesphore-Damien Bouchard, alias T.D. Bouchard, député libéral et anti-clérical notoire de Saint-Hyacinthe sous le règne de Duplessis.

Je ne crois pas que cette histoire soit vraie.

Teddy déformait la réalité comme tous les conteurs issus comme lui du Bas-du-Fleuve.

On l'appelait donc Teddy pour suggérer l'ours qui était en lui.

Le T.D. politicien, c'est le genre de frime que faisait mon père avec son air de pince-sans-rire.

***

Devrais-je dire qu'il me manque? Après plus de vingt ans? Ce serait trop facile. Trop cliché.

Je vis encore avec mon père.

Je vis encore avec ma mère.

Je leur parle de temps à autres.

Rien de bien structuré.

Seulement le sentiment de transcender le temps avec eux.

Ce temps qu'il nous manque.

Ce temps qu'il nous reste.

Ce temps qui nous dévore.

***

La montre de gousset de mon père était recouverte de poussière ce matin.

Je ne l'ai même pas nettoyée.

Ça me revient maintenant que j'y pense...


***

Je vous laisse sur la chanson préférée de mon père. Du moins celle qu'il chantait presque tous les matins avant d'aller travailler.