mercredi 27 août 2008

Willy, le gars timide qui hurlait son amour


Ce gars-là était timide comme quatre. Ces gestes étaient toujours brusques et maladroits chaque fois qu'il entrait dans la bulle d'une personne, que ce soit la caissière du dépanneur ou bien le curé. Il s'appelait Willy, mesurait quatre pieds huit pouces et était plutôt du genre pichou au point de vue esthétique. Ses cheveux semblaient faits de laine d'acier à récurer les chaudrons, il avait de grandes dents jaunes, de grandes oreilles et de vrais fonds de bouteille en guise de lunettes.

Willy parlait extrêmement fort, même s'il était timide, comme s'il l'assumait pleinement. Il te croisait sur la rue et, marchant vers toi comme un robot, à pas saccadés, comme s'il craignait de t'importuner, il se mettait à bégayer comme s'il hurlait. Après coup, je me demande s'il n'était pas un peu dur de la feuille, sourd comme un pot ou tout simplement d'une timidité hors du commun qui le poussait à crier.

On le croisait toujours au bar, moi et mes potes. Et Willy venait vers nous naturellement, parce que nous ne refusions personne dans notre bande, acceptant surtout ceux et celles qui étaient refusés partout, dont des timides, des fous dangereux, des artistes et des psychopathes. C'était la vie de bohême, quoi. Et le diable sait que les marginaux sont nobles et bons avec ceux que l'on baptise affectueusement, à l'anglaise, «les rejects».

Rien ne désespérait plus Willy que de ne pas savoir comment s'y prendre avec les femmes. Bien que timide, Willy commentait chaque fille avec une certaine verve, malgré ses bafouilles, ses bégaiements, ses hurlements, ses postillons, ses dents mal brossées, son haleine fétide, etc.

-Chelle-là, disait Willy, ch'trouve qu'alle a vraiment des beaux ch'vê-ê-Ê-Ê-tements-man-man-man-gue-gue-gou-gou... Ch'veux dire... Hee.... Choli visage!
Comment c'que c'est que ch'ferais pour l'awouère pour moé, hein, les gars?

-C'est un deux pour un sur la bière, ce soir, mon Willy, que je lui avais dit. Si tu veux plaire aux femmes, Willy, faut que tu leur offres au moins une bière.

-Chuper! Bo-bo-bonne idée! Ch'va's l'faire tout d'suite! Ch'va's lui donner une bière, me dit-il, en pointant une pépette au regard vide, authentique blonde aux courbes régulières qui était du genre à fréquenter des sportifs et certainement pas des timides comme Willy.

Et voilà Willy qui part s'acheter de la bière. J'avais dit ça juste pour rire. Faire la cour en tendant une bière, c'est une tactique de nul. Et là, je me sentais un peu cheap. Pauvre Willy! Elle va se crisser de lui et son petit coeur va se fendre encore.

Willy ne savait pas que c'était une tactique de nul. Alors nous l'avons vu faire le tour du bar une fois, deux fois, dix fois, avec une bière dans chaque main. Puis vingt fois, trente fois. Enfin, Willy revint vers nous, la mine basse, toujours avec ses deux bières même pas entamées.

-Qu'est- qu'i' y a mon Willy? lui demandé-je.

-Y'a qu'ça marche pas, répondit-il.

-Comment ça?

-Tu sais ben qu'alle a pas voulu l'accepter, la bière. Pour... pour... pourquoi les filles aiment mieux les baveux pas gentils plutôt qu'les gars bien élevés, gentils et propres, hein?

Willy cala ses deux bières rapidement. Puis tout le monde se mit à payer la traite à Willy en le surnommant «Willy-le-bourreau-des-coeurs».

Willy a ri jaune avec nous. Certains de mes potes proposèrent de lui payer une pute. Je n'étais plus là quand cette proposition tomba sur la table.

Je serais bien embêté de vous dire comment ça s'est terminé.

Tout ce que je peux vous dire, c'est que Willy vit seul, encore et toujours, vingt ans après le moment où s'est produit cette anecdote que je vous raconte.

Willy manque cruellement de féminité dans sa vie de célibataire ramolli. Et ce n'est pas parce qu'il n'aura pas essayé de se trouver une femme. C'est juste que sa timidité et sa laideur n'arrangent pas les choses.

Alors les discours ronflants qui prétendent que l'amour est pour tout le monde, vous vous doutez bien ce que j'en pense. La vie est chienne pour les timides. Oui monsieur. Oui madame.

Bon, une bonne bière me ferait du bien.