samedi 16 août 2008

LUC LÉVESQUE: PROFESSION SNIFFEUX DE COLLE

Après l'école
Y'en a qui sniffent d'la colle
Y'en a qui boèvent d'l'alcool
Marc Drouin & ses échalotes, Après l'école

La colle est arrivée dans mon quartier en 1981, en même temps que le groupe KISS. C'était un an après ce référendum où je m'étais amusé à tracer des OUI sur des portes de garage avec des canettes de peinture. Mon père, qui était pourtant un Rouge dans la plus grande tradition libérale, votait Oui. C'est paradoxal, je l'ai déjà dit, mais que voulez-vous y faire? Je suis comme lui. Et pour le soutenir dans sa lutte, sans toutefois le lui dire, je traçais des OUI sur les portes de garage sans jamais me faire pincer, parce que, pas fou, mes deux potes surveillaient les allées et venues des gens du ghetto avant que je ne me mette à exécuter mes mauvais coups.

Quand j'avais fini de faire ma propagande politique, mes chums s'emparaient de la bombonne de peinture et bousillait tout mon travail de petit garde bleu de la révolution tranquille. Ils écrivaient toutes sortes d'insanités. Mes OUI barbouillés partout se confondaient à leurs ajouts d'une complète vulgarité: «Fouré cé bon (sic!) OUI! OUI! OUI! JE JOUI!(SIC!)»

-Qu'est-ce que vous faites de l'indépendance? que je leur disais.

-Ah! Ta yeule! arrête de faire chier, monsieur l'curé!

Mes beaux OUI tracés avec amour et patriotisme sombraient sous des trucs communs genre pipi, caca, poil, untel est un fif, fuck off et autres graffitis ridicules qui contribuèrent franchement à l'enlaidissement du quartier.

C'était tout de la faute de ces jeunes délinquants de dix ou douze ans, insensibles au respect de la propriété privée, de la graine de bandits quoi. C'était peut-être vrai. Un type de notre jeune bande s'est fait écroué dans une sordide histoire de meurtre il y a quelques années. Et les autres ont presque tous faits un peu de pénitencier, tant provincial que fédéral. On dirait qu'il n'y a que moi, surnommé insidieusement «le curé» juste parce que j'étais obligé d'aller à l'église, qui n'ait pas fini derrière les barreaux. Peut-être que le destin m'a épargné pour que je puisse témoigner de cette époque, de cette vie dans le ghetto compris entre Ste-Cécile et la P'tite Pologne.

Revenons maintenant à la colle. C'était en 1981. On écoutait ad nauseam I Was Made for Lovin' You du groupe KISS.

Le plus gros fan de KISS, dans le quartier, c'était sans contredit Luc Lévesque, un hostie de sauté qui n'arrêtait pas de nous étonner depuis l'école primaire St-Jean-de-Bosco.

À six ans, sa mère lui achetait des revues pornos pour parfaire son éducation sexuelle. Il revenait avec sa pile de revues, cachées dans son cartable, et il nous permettait de les feuilleter dans la cour de l'école. C'est certain qu'on était sonné par ces seins, ces vagins, cette sauce. Six ans, c'est un peu jeune pour y comprendre quelque chose. On regardait ça comme l'on aurait regardé une revue de médecine. Ce qui nous titillait le plus c'était surtout de voir à quoi ressemble un vagin. C'était encore le temps de la pureté et de l'innocence. Et il fallait que la mère de Luc soit innocente en tabarnak pour lui acheter des revues de cul.

Je ne saurais dire jusqu'à quel point elle était innocente, ce qui veut dire «conne» dans ma langue vernaculaire, s'il y a des Français qui me lisent dans la salle. Cependant, ce que je sais c'est que Lévesque était fucké en tabarnak.

La colle est arrivée dans mon quartier en 1981, à cause de Lévesque. Je ne veux pas dire de René Lévesque, mais bel et bien de Luc Lévesque.

Il a commencé ça dans le parc des Pins, où trainait un gars dans la quinzaine, grand et maigre, les joues collées ensemble, qui avait toujours une haleine fétide de colle.

J'étais avec Lévesque la première fois où il a sniffé de la colle.

Le gars dans la quinzaine, un certain Dubois dont le prénom m'échappe, avait tout simplement tendu le sac de plastique à Lévesque, dans lequel il avait mis un peu de colle pour modèles réduits.

-Prends ça man! Tu vas voir des Marsiens!!! lui avait-il dit, les yeux vitrés. T'en veux-tu toé-tou? m'avait-il demandé.

-Non merci, j'essaie d'arrêter, que je lui avais répondu.

Trois minutes plus tard, Lévesque courrait dans le parc en hurlant comme un dément. Je ne sais pas ce qu'il voyait, des Marsiens sans doute. Tout ce que je sais c'est que je l'ai perdu de vue ce jour-là.

Les jours suivants, je les passai sans lui. Son penchant pour la colle me dégoûtait. C'est à peine si je buvais de la bière à l'époque et, de plus, je ne fumais pas.

Je l'ai revu au bout de deux ou trois mois. Lévesque n'allait plus à l'école. Il était devenu raide maigre, les joues collées ensemble, et quand je lui ai parlé de KISS et de sa collection de bandes dessinées des super-héros de Stan Lee, Lévesque avait les yeux tournés vers l'intérieur, comme un zombie.

-Hee... Bee... Gee... Gaa... Gou... disait-il.

Je comprenais que je ne pouvais pas pousser la conversation plus loin.

C'est alors que, subitement, il se mit à paniquer.

L'autobus municipal s'en venait et, dans sa tête, c'était comme si c'était un monstre qui fonçait sur lui.

-Ça s'en vient hostie! Ça s'en vient hostie! Ça s'en vient hostie! bégaya-t-il, les yeux tout rouges.

-WAAAAAAA! Lévesque se mit à crier comme un fou, sortit un sac de plastique, de la colle, et sniffa un bon coup. Ça s'en vient hostie! ajouta-t-il.

Et là, mes amis, je vous jure que j'ai vu un gars courir comme jamais Ben Johnson lui-même n'aurait pu le faire.

Lévesque courait tout en sniffant son sac de colle, tentant désespérément de rattraper puis de dépasser l'autobus.

-Vous n'm'aurez pas mes hosties! criait-il. Vous n'm'aurez pas! Waaaaa!

J'étais avec mon frère benjamin et deux de mes amis, Ti-Kass et Le Bief, et on a bien dû le voir courir sur une distance de 1 kilomètre jusqu'à ce qu'il disparaisse à l'horizon.

Je n'ai plus jamais revu Luc Lévesque.

Qu'est-il devenu?

Aucune idée.

Vous le savez, vous?