samedi 30 août 2008

BIG BOUDDHA & LES FOUS EN GÉNÉRAL


Les fous, ça m'émeut. Je suis fait comme ça. Vous me présentez le Premier ministre et je baye aux corneilles. Vous me dites qu'il est fou, je me mets à le trouver intéressant. Laissez-moi vous dire que nous avons eu des premiers ministres très intéressants.

Les travers humains, au fond, il n'y a que ça de vraiment humain.

Toutes les belles qualités, l'héroïsme et le reste, ne valent pas cette folie de penser que toutes les qualités se réalisent mieux par inadvertance, sans réfléchir, et à ce compte-là les fous sont aux premières loges.

Prenons ce fou qui, riche à craquer, se met un jour à donner tous ses biens et à se promener tout nu dans la rue en parlant à sa soeur la lune ou bien à son frère le soleil. Il n'y a pas que François d'Assise qui ait fait ça, je vous jure. J'en ai connu au moins quelques pelletées de St-François non reconnus, ici même à Twois-Ivièwes, sans besoin d'aller bien loin. Et j'en ai connu dans toutes les religions et irreligions.

Le plein aux as qui garde tous ses biens pour lui et marche tout habillé dans la rue, avec des vêtements et accessoires de renom, celui qui ne se parle qu'à lui-même, qu'on écoute servilement en réprimant l'expression de l'ennui qu'il provoque, celui qui s'achète du soleil et des terrains sur la lune, franchement, il ne m'intéresse pas. C'est banal. Machinal. Terne. Mort.

Le gus m'intéressera s'il pète une coche, se laisse pousser les ongles démesurément, badtrippe sur la salubrité des lieux, cligne des yeux comme le dernier des lessivés mentaux, jappe en lisant des livres de cuisine japonaise, etc.

Au moins, c'est un cas, clinique ou non, un humain.

Chaque fois que je croise des musiciens de rue siphonnés, je jubile. Alors là, en termes de folie ceux-là sont certainement les plus généreux. Mettons qu'ils donnent leur max, même s'ils ne sont pas tous forcément à poil.

Le dernier musicien de rue que j'ai en mémoire est un musicien de parc. Je l'ai vu deux fois. La première fois, le type était assis en bedaine, toé chose, dodu comme un bouddha, derrière son clavier et il jouait quelque chose que je n'entendais pas puisque je le voyais par la fenêtre, de l'intérieur d'un édifice public.

Ce que je voyais était tout de même stupéfiant.

Le gars dans la quarantaine, un peu chauve, un peu gros, était dans la position d'un bouddha derrière son clavier et il s'y donnait à coeur joie dans l'indifférence générale, tout fin seul au beau milieu de la place.

Ça jurait dans le décor, en plein centre-ville. C'est ma blonde qui me l'avait fait remarquer. Elle aussi, les fous, ça l'émeut. C'est pour ça que nous sommes ensemble, j'imagine.

En tout cas, les jours passent et, un beau dimanche après-midi, je revois mon musicien de parc, dans un autre parc, et cette fois il porte un tee-shirt (gaminet en langage de fif). Ma blonde me pousse du coude, folle de joie à l'idée d'assister à une de ses prestations musicales, et nous nous assoyons sur un banc, juste en face de lui, avec le couple d'amis qui nous accompagne.

Le bouddha discute de son art musical avec deux inconnus, un homme et une femme maigres comme des Q-Tips.

-Là, là, j'ai une belle chanson de Patrick Normand... ouais... disait-il en effeuillant son cartable posé sur un lutrin. Pis une autre d'Alain Morrisod, ouais... ouais... c'est dur à jouer mais je l'ai presque... ouais... ouais...

On attend. Cinq minutes. Dix minutes.

-Pis... j'ai cette chanson de Patrick Zabé... ouais... ouais... Monsieur Météo...

Ma blonde, qui est toujours la première à se tanner d'attendre, se lève d'un coup et nous dit qu'on pourrait revenir quand il jouera. C'est sûr.

Donc on continue notre promenade. On fait le tour des brocantes du quartier, je ne sais plus trop, puis on revient s'asseoir au même endroit, une heure plus tard, toujours devant le même musicien de parc.

Big Bouddha porte encore son tee-shirt et discute avec une bonne femme qui semble sur les pilules, les cheveux qu'on aurait si l'on reviendrait d'une séance d'électrocution, les joues collées ensemble, les bulles dans le regard. Elle ressemble à Claire Lamarche qui fumerait trois paquets de clopes par jour et ne mangerait que du baloney. Par ailleurs, elle marche en faisant des tours sur elle-même, comme les derviches, sonnée ben raide. Un pas, une valse, un pas, une valse. C'est dur à suivre. Big Bouddha, lui, ne s'en formalise pas. Et il poursuit:

-Pis... j'ai commencé à jouer Sonate à la lune de Beethoven...ouais... ouais... Pis L'incendie à Rio de Sacha Distel...

On attend. Deux minutes. Ma blonde se tanne.

-Cou' don' (écoute donc), i' joue-tu du clavier où i' fait juste parler? qu'elle me dit.

-J'sais pas, que je réponds.

Nous sommes repartis et, à ce jour, je n'ai jamais entendu jouer ce musicien de parc, ce Big Bouddha qui, déjà, figure au panthéon de mes célébrités locales, bien plus que:
-le maire et ses conseillers;
-la présentatrice des nouvelles télévisées de la Mauricie;
-le paresseux qui honore de sa photo ses notes écrites à la hâte, sans talent ni génie, pour la chronique mondaine de tel ou tel torchon;
-le plouc qui se fait une belle crête de coq à la mode pour avoir l'air cool... à la radio, et rien que là parce que c'est plutôt vide ce qui sort de la crête de coq.

Bon, bref, je suis du côté des fous. Je trouve toute la poésie du monde chez les fous, le mystère, l'espoir, la grandeur, la transcendance, le génie, le talent. Bien sûr, d'aucuns diront que je suis fou et, bon sang, je les en remercie tout de suite.

Je prends cela pour une marque de reconnaissance selon mes standards de qualité.

Et puis, qui d'autres que les fous pour bâtir une oeuvre littéraire au petit jour la misère, sans compter, sans rémunération, tout à fait gratuitement, pour être certain que personne ne me fasse le reproche d'être une pute au service de quelques flibustiers des arts et des lettres.

Ma plume est libre comme l'air.

Et elle flotte entre ma soeur la lune et mon frère le soleil.

That's it. That's all.