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lundi 6 octobre 2008

RENCONTRE AVEC DEUX GARS BARRÉS DANS TOUS LES BARS DE LA VILLE

L'automne, c'est le meilleur moment de l'année pour marcher. Ça, je le savais depuis longtemps. Cependant, j'ai réalisé en fin de semaine que l'automne est aussi le meilleur temps pour rencontrer des gars barrés dans tous les bars et dépanneurs de la ville.

SAMEDI MATIN - STAN MAROTTE, 50 ANS, DROGUÉ, POCHARD, MOPPEUR DE BAR

Samedi matin, alors que je me baladais avec ma bienaimée sur la rue des Forges, à Twois-Wivièwes, je suis tombé sur Stan Marotte, un polytoxicomane spécialisé dans les menus travaux échangés contre de la bière, de la poudre, voire des pilules de toutes les couleurs, du pot, du sirop pour la toux, du gelage pour le mal des dents, de la colle pour modèles réduits, n'importe quoi pourvu que Stan ne soit jamais tout à fait ici.

Stan est tout petit. Il doit faire cinq pieds huit pouces, cent quinze livres. Quand je l'ai croisé, près de la bibliothèque Gatien-Lapointe, il avait une barbe de trois semaines et ses joues étaient plus collées ensemble que de coutume. Évidemment, il m'a salué.

-Comment c'qui va mon Butch de big grizzli de Gaétan Bouchard, hein? Ha! Ha!

-Super. Stan, j'te présente ma blonde.

Ils se saluèrent. Puis j'ai enchaîné.

-Qu'est-ce que tu fais d'bon c'temps-ci Stan?

-Moé? J'su's barré partout. Y'a juste au bar Tayo qui m'tolère... J'su's barré au bar Le Saudit, barré à L'Amicale, barré à la Taverne Pinocchio, barré partout... Au Tayo, ben Tayo est d'mon bord pis j'm'entends ben avec.

-Tu salueras Tayo d'ma part. Le dernier gars en ville qui a encore du respect envers les gentlemen!

-Moé gentleman? T'es-tu malade Butch? Ha! Ha! Ha!

Stan m'a serré la main, puis celle de ma blonde, et nous avons poursuivi notre chemin.

Stan Marotte, vous ne l'auriez pas reconnu si vous l'aviez vu il y a quinze ans, à l'époque où il avait des cheveux et que ses joues n'étaient pas collées ensemble. Il vendait toutes sortes de produits pour planer, Stan, et il roulait dans une belle Trans-Am rouge, modifiée et chromée pour au moins dix milles piastres. C'était le king. Et maintenant, ce roi déchû traîne sa déchéance chez Tayo, le seul qui lui donne encore de grandes claques dans le dos et qui l'encourage à crever comme il a vécu, un doigt dans l'oeil pis l'autre dans l'cul.

Sacré Stan! Irrécupérable! Barré partout! Et du coup, tout un personnage. Un anti-héros de la misère noire qui vit dans une maison de chambres dégueulasse.

-Une chance que t'es pas comme lui, m'a dit ma blonde, en souriant.

-Pourquoi que j'serais comme lui? Chacun son rôle. Et Stan joue bien le sien. Je ne changerais pas de place avec lui!

***

DIMANCHE MATIN - PINOTTE LACERTE, 46 ANS, DROGUÉ, DEUX SEMAINES À VIVRE

Dimanche matin, j'étais au dépanneur avec Massif et j'attendais mon taxi pour me rendre au Wal-Marde. Le temps était à la pluie. J'aurais bien fait le trajet en marchant, autrement. Et comme il n'y a pas de bus le dimanche avant onze heures, parce qu'il n'y a pas d'usagers du transport en commun sur le conseil d'administration de la STTR, eh bien je me suis rabattu sur le taxi. Vous aurez deviné que je n'ai pas d'auto. Jack Layton non plus. Je ne veux rien savoir des automobiles: je m'en sacre comme de l'an quarante. Je préfère remplir mon frigo et me taper des bonnes bouffes. Et marcher ensuite pour maintenir la forme et me permettre de manger encore plus.

Bref, j'attendais le taxi avec Massif, bien engoncé dans nos manteaux, à faire des ronds de buée dans l'humidité du bord du fleuve.

Tout à coup, je le vois, c'est lui: Pinotte Lacerte tabarnak! Pas ce maudit junky de Pinotte Lacerte... Il peut bien s'appeler Pinotte, cinq pieds huit, cent quinze livres, les joues collées ensemble, dans les quarante-six piges, la barbe de trois jours, la calotte de baseball inversée vers l'arrière, les yeux sortis de leurs orbites, trente ans de prison par intermittance à son actif, pour des vols de bouteilles de shampoing et des vols de caisses de bière.

Pinotte est à vélo et il zigzague sur la rue Royale. Puis il s'enligne sur l'entrée du dépanneur et fonce littéralement dans l'escalier. Moi et Massif avons bien sûr fait un pas de côté. Pinotte a fait un pas par-dessus les poignées de son vélo et a frappé le mur du dépanneur avec sa tête. Pouf! Il titube et se tourne vers nous.

-Survaillez mon bicik asti! J'veux pas qu'parsonne vole mon bicik! C'est-tu clair?

Il joue au motard, Pinotte, et il ne suffirait que d'une pichenotte pour qu'il tombe les quatre fers en l'air.

-Occupe-toé z'en pas Massif... Y'est saoul... J'le connais... I' s'appelle Pinotte.

Pinotte rentre dans le dépanneur et en ressort presque tout de suite en sacrant, saoul raide, gelé dur, ou juste en crise de delirium tremens.

-Tabarnak! I' veulent pas m'faire crédit les hosties d'chiens d'calice de sale! M'a leu' z'arranger ça, moé! I' vont sawouère c'est qui Pinotte Lacerte!

Comme il venait de me remarquer, je me suis dit que le mieux c'était encore de le saluer, histoire de dégonfler sa crise et d'éviter qu'il n'y ait plus de dégâts. Je connais bien la psychologie de ce type d'imbécile. Et j'interviens dans la mesure de mes capacités à éteindre les conflits.

-Salut Pinotte. Beau temps pour faire du bécique c'matin, hein?

-S'lut... Ah ben... C'est gros Butch, le frère de gros Butch? C'est ça, t'es l'frère de gros Butch, hein?

Il faut dire que Pinotte a le même âge que mon frère et qu'ils jouaient ensemble au hockey, quand ils étaient adolescents.

-Qu'est-cé qu'i' d'vient ton frère, y'est où?

Évidemment, je ne lui en dis rien. Je n'ai pas envie que cette épave débarque chez mon frérot.

-J'sais pas... À que'que part... Y'est à que'que part.

Pinotte était juste assez frosté pour se foutre de mes réponses. Il n'entendait plus rien dans l'état où il était.

-I' veulent pas m'faire crédit ces hosties d'chiens sales! J'su's barré dans tou' 'es clubs pis tou' 'es dépanneurs de Twois-Wivièwes... Les tabarnaks! LES HOSTIES D'SALES! J'les aura's payé l'premier! GANG DE MANGEUX D'MARDE!

-Qu'est-cé qu'tu veux Pinotte, le monde n'a plus d'respect pour les gentlemen.

Évidemment, ma réplique a fait rigoler Massif un peu.

Et Pinotte aussi la trouva pas trop pire.

-Moé gentleman? Pinotte Lacerte, un gentleman? Ha! Ha!

Comme il me répondait ça, voilà que mon taxi est arrivé. Nous sommes embarqués, moi et Massif et, en démarrant, le chauffeur dut éviter un ivrogne sur son vélo qui lui tendait le majeur bien haut en fonçant vers la voiture.

-Tasse-toé du ch'min mon tabarnak! Tu vas sawouère c'est qui Pinotte Lacerte, toé aussi, mon hostie d'plein d'marde!

Le chauffeur de taxi, crampa le véhicule vers la gauche et Pinotte poursuivit son chemin jusque vers le premier poteau de téléphone devant lui. Il fit un autre pas par-dessus ses poignées et se péta la margoulette.

Nous avons poursuivi notre chemin vers le Wal-Marde. Et j'ai cru bon, au cours du trajet, de lancer une petite leçon de morale à Massif.

-J'le connais un peu c'gars-là... C'que j'sais c'est qu'il a toujours mangé des volées. Il bave tout le monde et tout le monde finit par le cogner. Y'est pas gros, Pinotte... Pis i' s'ramasse en prison... Pis comme y'est pas gros, i' s'est fait tatouer une larme sur le bord de l'oeil... Pis i' s'saoule, i' s'gèle. Pis i' tombe. Dans le fond, personne ne lui crisse de plus grosses volées que celles qu'il se crisse à lui-même... J'vois déjà comment va finir son histoire. Il va s'claquer une jaunisse d'ici quelques jours et il va soit finir mort, soit finir au foyer en couche, avant d'atteindre la cinquantaine... Dans l'fond j'ai un minimum de compassion pour lui...

-Moé, répliqua le chauffeur, plutôt sympa pourtant, moé j'ai pas d'compassion pour ça! C'est un hostie d'trou d'cul qui fait des dépanneurs à la pointe du couteau... J'sais c'est qui c'te calice-là! C'est Pinotte Lacerte!

-Voilà pourquoi j'utilise l'expression «un minimum de compassion» pour Pinotte. J'lui donne seulement le minimum.

Ouais. Et ce minimum, ce sont les quelques lignes que je viens d'écrire ici.

On peut donc être l'avocat du diable et même celui de Pinotte Lacerte.

mardi 30 septembre 2008

LA CRISE ÉCONOMIQUE EXPLIQUÉE PAR BILL L'INDIEN

Bill s'est tapé au moins douze crises économiques par année au cours des vingt dernières années.

Il a toujours été cassé. Et il a l'air cassé, fourbu, mais solide. Son visage est ravagé par le temps, mais ses yeux sont demeurés jeunes. Il a encore toutes ses dents, Bill, et ses pommettes d'Indien ne cessent pas de grossir. Il gagne en sagesse à défaut de bien gagner sa vie.

Le cycle travail, chômage, aide sociale, il connaît ça, Bill. Et ce n'est parce qu'il est paresseux. Quoi qu'en pensent les abrutis repus et les spécialistes des HEC.

Ils aiment ça, les couards, tirer sur les blessés à la guerre. Ils n'auront jamais les couilles de tirer sur leurs généraux. Bref, ils n'aiment pas l'idée qu'un type comme Bill ne soit pas l'esclave soumis par excellence, celui qui dit toujours oui, oui, monsieur, oui, oui, madame, je suis à votre service, s'il-vous-plaît, pensez que j'ai une famille à nourrir, je vais laver le bol de toilettes avec ma langue si vous voulez, merci, merci.

Bill, voyez-vous, n'est pas tout à fait con. Il s'est rendu compte assez vite que même les plus obséquieux pouvaient aussi connaître le cycle travail, chômage, aide sociale. Et ils n'en étaient pas plus honorables ou bien honorés pour autant.

Si ça se trouve, Bill avait toujours eu raison de demeurer stoïque, de ne pas ramper aux pieds des patrons et de regarder tout ça comme une farce pas toujours drôle, un monde gouverné par le cash, un monde d'apparats et d'apparences, de bijoux clinquants et d'argent inventé à partir de rien. Pour un autochtone, chaque individu est roi. Qu'il soit déchû ou non, un roi reste un roi.

L'économie roule sur quelques mensonges de courtiers bien peignés, propres, qui plongent des continents entiers dans le marasme économique pour enrichir les riches et appauvrir les pauvres, comme ça s'est toujours fait depuis que le monde est immonde.

Et Bill, dans tout ça, il est comme l'Indien dans Lucky Luke, les bras croisés à tirer une poffe. La civilisation se construit autour de lui, avec le cheval de fer, le télégraphe et la barbarie qui vient avec, et l'Indien ne dit rien, ne fait rien. Il tire une poffe.

Ses yeux sont mi-clos comme ceux d'un moine bouddhiste, un Indien de l'Inde celui-là.

Bill atteint un état de quiétude dans la sensation que tout ça n'est qu'une lamentable farce. Glouskap va revenir, qu'il se dit Bill, en se rappelant une vieille légende de sa grand-mère qui s'est fait foutre dans les orphelinats de Duplessis, idole des adéquistes et conservateurs, pour désapprendre l'algonquin et apprendre que les Sauvages étaient possédés du démon. Glouskap va revenir, non seulement dans le programme de l'enseignement moral, à l'école, mais aussi en chair et en os, un géant qui viendra rétablir l'harmonie entre les hommes et la vie. On reviendra au Grand cercle de la vie sur l'Île de la Tortue, se dit Bill en lui-même, pour survivre à ses récessions incessantes.

Bien sûr, ce n'est qu'une légende.

Une vraie récession s'en vient, peut-être une crise économique pour ne pas employer d'euphémisme. Des milliers de milliards de dollars partent en fumée, en ce moment même.

En vérité je vous le dis, Bill voit ça venir de loin, la crise. Ce n'est pas le sort des banquiers ruinés qui l'inquiète. C'est le sort de ses proches. Savent-ils chasser, pêcher, vivre sans eau courante ni électricité? Pourront-ils vivre sans voiture ni ligne Internet? Pourront-ils regarder les oiseaux du ciel et se convaincre que le Grand Manitou les nourrit?

Rien n'est éternel. On ne sait jamais comment ça pourrait se passer.

Bill est devant la SAQ, sur la rue des Forges à Twois-Wivièwes. Bill s'est déguisé en Indien, et pour le moment il vend un journal de rue ou des cigares.

Il voit le monde comme on ne le voit pas.

Et il tire sa poffe, sans mot dire, avec une infinie tendresse pour tous ces pauvres bougres autour de lui qui le croient pauvre comme Job.

-Si tout' pète, qu'il se dit en lui-même, des gars comme moé, qu'i' ont toujours su s'tirer du pétrin dans des situations où i's avaient p'us rien, ben, i' vont être ben moins malheureux qu'eux autres qui ont tout'... pis qu'i' savent pas encore qu'i' pourraient tout perdre. Maudit qu'i' font pitié...

-Monsieur, c'est combien pour le journal? que lui demande une gentille dame avec un col de fourrure et des bijoux pesants.

-Pour vous c'est gratuit madame... répond Bill en se tirant de son demi-sommeil. Les temps vont devenir dur pour tout l'monde. Faut s'entraider!

lundi 29 septembre 2008

LES NUAGES... LES MERVEILLEUX NUAGES!

Les nuages… les merveilleux nuages!

Ce n’est pas que j’aie attrapé le spleen et qu’il me prenne l’envie de singer Baudelaire. Mais regardez-moi ça ce matin, dans le ciel, et venez me dire que nous ne vivons pas sous de beaux cieux, ici, dans la vallée du fleuve Magtogoek, ce « chemin qui marche » comme l’appelaient les aborigènes. Nos cieux sont exceptionnels. Je vous en passe un papier. Et il est là sous vos yeux, ce papier, même virtuel, pour sauver un ou deux arbres.

Je me suis levé à cinq heures ce matin pour pouvoir les contempler, ces nuages et ces arbres, sous tous les éclairages.

D’abord avec l’éclairage de nuit. Quand je suis sorti de ma tanière, à six heures pile, la nuit n’était pas encore terminée. Les rues étaient désertes et les nuages flottaient au-dessus du port de Trois-Rivières, de gros nuages cotonneux, bleus ou mauves, des couleurs bigarrées qui se bagarraient dans mes yeux de daltonien. Comme si j’avais rendez-vous avec l’infini, vibrant de ces sensations qui se rapprochent d’un état de grâce.

Les étoiles et la lune renvoyaient un peu de leur lumière entre les nuages tandis que le soleil, dans les coulisses, s’apprêtait à reprendre sa course dans le ciel.

Et maintenant, voici l’éclairage de jour. Je distingue des roses et des pourpres dans les nuages. Il y a même du jaune. Mais peut-on faire confiance à un daltonien chronique? Même s’il prétend peindre? Même s’il lit des biographies de Gauguin, un autre daltonien plus ou moins sauvage?

Je ne saurais quoi vous dire avec l’alchimie des couleurs. Mais elle s’opère dans le ciel, l’alchimie. Et jusque dans le feuillage qui prend la couleur de la pierre philosophale.
Mes yeux voient ça. Ils ne me trahissent pas toujours.

Ils voient tout, mes yeux, différemment, mais sans oublier aucun contour, surtout quand je porte mes lunettes… J’oubliais de dire que je suis myope. Pas comme une taupe, mais suffisamment pour rater mon coup à tout coup si j’allais à la chasse aux canards sans mes lunettes.

Bien sûr, je n’irai pas à la chasse aux canards. Je vais les laisser pulluler comme jamais, ces canards à col vert qui, cette année, s’en prennent à nos canards indigènes pour occuper tout l’espace. Le canard noir est presque disparu. Génocide entre canards? Je vais en parler à un biologiste ou bien à un chasseur. Et je vous reviendrai là-dessus, avec une recette de bines au canard.

Bientôt, on verra de longues filées d’outardes dans le ciel. Les canards vont probablement les suivre. Et ils nous laisseront nous enfoncer lentement mais sûrement dans l’hiver, ma saison préférée, parce qu’elle efface toutes les couleurs et nous laisse un décor qui se prend comme une page blanche, une promesse d’écrire n’importe quoi, une page vierge pour y faire gicler les couleurs de notre choix.

***

En complément de programme, L’Étranger de Charles Baudelaire. C’est tiré du recueil Le spleen de Paris. Et, oui, c’est un classique.

L'Étranger

- Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis? ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère?
- Je n'ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.
- Tes amis?
- Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu.
- Ta patrie?
- J'ignore sous quelle latitude elle est située.
- La beauté?- Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle?
- L'or?
- Je le hais comme vous haïssez Dieu.
- Eh! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages!

Charles Baudelaire, Le spleen de Paris

dimanche 28 septembre 2008

LÉON, COCO ET MULLIGAN


J'ai lu tout d'une traite Léon, Coco et Mulligan, le dernier roman de Christian Mistral publié aux éditions Boréal en 2007.

Encore une fois, ce gus a réussi à m'éblouir. D'abord, ce n'est pas un roman à l'eau de rose, oh que non, mais du solide, cela prouve que Mistral n'est pas qu'une comète qui a publié Vamp jadis, mais un puissant feu d'artifices qui pète de tous bords tous côtés.

Et croyez-moi, c'est pété en hostie ce qu'il écrit, Christian Mistral.

C'est comme si le Dostoïevksi qui a écrit Le Joueur serait aussi le même qui a écrit Cannery Row ou Mice and Men - ben oui, John Steinbeck. Et vous savez quoi? C'est plus que ça encore. Ce n'est pas vraiment un dédoublement de personnalité. C'est d'une personnalité unique dans notre environnement littéraire. C'est du Mistral. C'est sa plume. Sa trace. Et on peut en être fier, croyez-moi.

Avec Léon, Coco et Mulligan, on plonge dans les années '80, dans le secteur du carré St-Louis à Montréal. Un flashback réussi. J'y étais à la même époque. Et je m'en rappelle, tiens. Le décor est bien planté, la galerie de personnages est plus que réaliste, avec un brin de transcendance, ce qui prouve que Mistral n'est pas qu'un scribe -mais qu'il est aussi un artiste.

Léon et Coco sont des vagabonds en leur genre qui se promènent d'une ville à l'autre et qui s'arrêtent là, au milieu d'une faune grotesque mais émouvante. C'est grouillant de créatures de cirque sur la rue Prince-Arthur: musiciens de rue fuckés, poqués de la vie, misérables ivres morts, putains, maquereaux, voire cancrelats.

L'écriture de Mistral pour ce roman est d'une facture plus classique, ce qui témoigne d'une certaine maturité, mais aussi d'un choix judicieux, histoire de varier les couleurs de sa palette, de montrer qu'il est capable de nous surprendre, d'un livre à l'autre, sans tomber dans la facilité.

Et pourtant, c'est facile à lire, même si l'étude des âmes est si compliquée que peu d'écrivains ne la maîtrisent vraiment. Mistral, par un don qui doit s'appeler le travail sans compter les heures, a réussi à faire un grand livre de ce petit livre de 144 pages. Il est vraiment le king du Plateau et de ses environs, que voulez-vous que je vous dise.

Je ne vous vendrai pas le punch, mais j'ai trouvé que le climat qui se dégageait du roman me rappelait Des souris et des hommes: Léon, un écrivain raté, qui traîne avec lui Coco, un schizo qui passe son temps à réciter des vers du célèbre poète Mulligan. Léon qui détruit tout ce qu'il écrit. Et Coco qui perd la boule. Et toute une galerie de personnages qui finissent tous par vous attendrir, même les plus rats, juste parce que l'on sait que la vie peut être chienne et qu'il faut avoir du chien et du mordant pour mieux la décrire.

Deux citations, qui m'ont frappé comme un coup de masse en plein front:

«-C'que tu comprends pas, c'est que le vrai monde, ça lit pas. Pourquoi, joualvert, que t'écris des livres si y a pas de vrai monde pour les lire?»

p. 125


Ouche. Ça fait mal, une phrase comme ça.


Puis, parlant de Léon, l'écrivain raté qui brûle tout ce qu'il écrit:


«(...) il consacrait rarement deux heures consécutives à son ouvrage. Le silence lui était intolérable, l'irritait de la même irritation que celle qu'il ressentait à la vue de sa propre image dans un miroir. Sa plume courait sur le papier, tantôt furieuse, tantôt hésitante, suicidaire souvent, rayant deux lignes pour un mot ajouté. Il bleuissait rame après rame, chacune le convainquant davantage de sa propre médiocrité, d'écrivain, d'homme. Il n'osait plus croire en son étoile.

Sans discipline, il n'arriverait nulle part, et il n'acquerrait plus de discipline à son âge.»


(pp.108-109)

Lisez-moi ça à voix haute, pour voir, et venez me dire que Mistral ne sait pas où placer ses points et ses virgules! C'est un écrivain de talent, de génie même, et je le dis sans rire, du fond du coeur.

Je ne vous dirai pas comment se termine Léon, Coco et Mulligan. Ce roman n'est pas seulement punché, mais il punche d'aplomb à la fin, signe que cela pourrait terminer à l'écran, ce roman. L'intensité dramatique est soutenue et mesurée avec talent.

Courez chez votre libraire.

Demandez à Boréal de faire rouler les presses rotatives.

Faites des manifs pour réclamer votre exemplaire de Léon, Coco et Mulligan.
Sinon, demandez l'anti-roman Papier-mâché, Carton-pâte, chez VLB, publié en 1995. Je suis tombé là-dessus par hasard, hier, et je n'en revenais pas de ne pas avoir lu ça quand s'est sorti!
C'est vrai que je me promenais pas mal d'un océan à l'autre dans ce temps-là... Comme Léon, Coco et Mulligan.
J'ai donc le droit d'accorder mon sceau personnel d'authenticité à ce roman: littérature vraie, les amis. C'est pas du toc. Et c'est écrit avec les tripes. Ça paraît.

DEUX ÉCRIVAINS MÉDIOCRES

Je ne suis pas un critique littéraire. Comme je ne suis pas un joueur de basketball.

Je n'ai rien contre le basket, bien que ma culture de ce sport se limite aux Harlem Globetrotters.

Bon sang que j'aurais aimé pouvoir faire tourner le ballon de basket sur mon doigt comme il le faisait, le grand bonhomme aux cheveux frisés. Chaque fois que j'ai tenté le coup, je me suis lamentablement ridiculisé.

Vais-je me ridiculiser à jouer au critique littéraire? Peut-être. Ma culture de ce sport se limite à Pierre Assouline, un républicain des livres. Un membre des Harlem Globetrotters à sa manière, qui fait danser les livres sur son doigt en épluchant les pages à la vitesse de l'éclair.

Je m'en voudrais aussi de ne pas mentionner Phil, un blogueur qui fait du boulot honnête et qui mériterait une page ou deux, sur papier velin, un de ces quatre.

Bon, moi je ne suis que moi. Je vais donc vous parler de deux écrivains médiocres: Christian Mistral et Éric McComber.

Je dis médiocres parce que je commence à les connaître un peu et il me prend de ces fantaisies de les taquiner un peu. Si je vous dis d'emblée qu'ils sont excellents, ils vont s'enfler la tête et vous, vous allez dire que c'est arrangé avec le gars des vues, ma fameuse critique littéraire.

Bon, comme plusieurs ne liront pas plus loin, je m'excuse d'avoir écrit cela. Je sais que cette phrase, tirée de son contexte, pourrait nuire à la réputation d'écrivains que j'admire. Et que je respecte en tant que correspondants. Ils ne sont jamais avares de leur temps pour me torcher de la littérature à gros volume, sans sourciller.

Ça prouve que ce sont des vrais. Des auteurs à la hauteur. La passion et le plaisir des lettres, ça ne s'invente pas. Ça se sent. L'intérêt y est souvent pour quelque chose. Je veux dire qu'on ne se sent pas enveloppé par l'ennui quand on les lit l'un et l'autre, Mistal et McComber, même que je les ai lus en même temps, ben tiens.

J'ai lu Léon, Coco et Mulligan de Christian Mistral et Sans connaissance de Éric McComber. Deux romans solides. Qui prouvent que la littérature québécoise n'est plus plate comme avant.

Savez-vous ce qu'il y a dans ces deux romans? De la vie. Ça bouge. Ça mange. Ça frémit. Ça baise. Ça meurt.

Ce n'est pas englué dans l'application pratique de théories littéraires.

Ça ne se limite pas à une dégringolade de mots et de descriptions soporifiques.

C'est sportif.

C'est viril.

Comme du Henry Miller, du John Steinbeck ou du Charles Bukowski. Bref, c'est américain dans ce que l'Amérique a de meilleur, dans tous les sens du terme. Américain avec de la valeur ajoutée, je dirais même. C'est en français, une langue qui devra bien se parler de la Terre de feu à l'Alaska, juste parce que l'on voudra lire Mistral et McComber dans le texte, tiens.

Mes critiques suivront cet envoi.

Cette mise au point m'était nécessaire.

samedi 27 septembre 2008

NE PERDEZ PAS VOTRE TEMPS À DAWSON CREEK

AVANT-PROPOS

Je suis revenu de Whitehorse sur le pouce en 1993.

J'avais le mal du pays. J'avais aussi mal à la mâchoire de parler tout le temps en anglais. Je voyageais seul, anonymement, comme Forrest Gump, avec quelques livres de plus, en tête, et autour des os.

Je voyageais avec peu de choses, bien sûr. J'avais appris que l'on gagne à voyager léger sur le pouce: un sac à dos pouvant contenir un gros sac de noix et fruits mélangés, un carnet d'esquisses et des crayons, un sac de couchage, un peu de linge de rechange, un kit de toilette, le Livre d'or de la poésie française, les récits sur le Klondike de Jack London, un baladeur avec quelques cassettes: CCR, The Doors, Bob Dylan, Bob Marley, Lee Scratch Perry, U2, The Clash, Johnny Hooker and Canned Heat, Robert Johnson, Bessie Smith, Léo Ferré, Georges Brassens, Jacques Brel, Plume Latraverse et Stephen Faulkner. C'était mon kit de survie.

Ma tactique pour faire du pouce était fort simple. D'abord une pancarte avec le sigle des Canadiens de Montréal. Je n'avais qu'à sourire un peu, ce qui me vient tout naturellement sans efforts, et je n'attendais jamais plus d'une heure.

CHAPITRE UN: JUSQU'À DAWSON CREEK AVEC UN TCHÈQUE

Le premier jour de ma randonnée, un Tchèque m'embarque dans sa van. Il fait la livraison entre Whitehorse et Grande Prairie. Il ne parle pas très bien anglais, puisqu'il vient tout juste d'arriver au pays. Nous communiquons moitié par gestes, moitié par comptines d'enfant: yes, no, all right, beautiful trees, nice landscape, women in Dawson Creek are nice, Milan Kundera and Vaclav Havel, yes, yes, number one, etc.

Il a une tête de Tchèque. Même si je n'ai jamais rencontré de Tchèque auparavant. Je me dis que ça doit être ça un Tchèque, concentré sur sa route, sympathique, pas une face de boeuf de l'Ouest en train de chiquer ses factures. Même qu'il ressemble un peu à Bob Denver, celui qui faisait Gilligan dans Les joyeux naufragés. Qui pourrait détester Bob Denver? Je vous le demande.

Donc, le Tchèque me mène jusqu'à Dawson Creek, sur la frontière entre la Colombie-Britannique et l'Alberta. J'y passe deux jours, le temps de visiter un peu le Mile Zero de l'Alaska Highway.


CHAPITRE DEUX: UNE SOIRÉE AU BAR DU WINDSOR HOTEL À DAWSON CREEK

Je loue une chambre dans un hôtel dont le nom m'échappe, le Windsor Hotel probablement, puisque tous les hôtels cheap s'appellent Windsor au Canada.

C'est un hôtel tout ce qu'il y a de plus banal. Et, dans cet hôtel, comme par hasard, il y a le bar où se tiennent les jeunes de 20 à 30 ans.

Je jure un peu dans le décor avec mes cheveux longs, ma barbe et mon collier faits de griffes d'ours. Je suis peut-être dans un bar de rednecks, sait-on jamais.

Je commande une bière en tentant d'amenuiser l'effet of my strong quebecer accent.

-Ail! que je dis à la serveuse. Guimi he molsonne quenédienne, hé, plize.

-What? qu'elle me répond, sans rire, avec un air de boeuf. Arf! Est même pas belle! que je me dis. Et je lui répète:

-A Molson Canadian, eh!

Des blonds aux yeux bleus avec la nuque rasée se tournent vers moi. Ils ont détecté mon accent. Ils s'inquiètent. Le plus beef de la bande, qui pourrait passer pour le frère jumeau de Johnny Rougeau, me regarde en pleine face et me lance tout d'une traite:

-Hey! Are you French? Franzèze thou parler? Ha! Ha! Calizzzz! Tabeurrenak!

-C'est ça, c'est ça, calice, tabarnak...

-What did you say?

-Nice to meet you.

-Me too, I'm John.

-I'm Gaétan.

-Ga... wpfwtr.... what?

Je lui explique mon nom et là le type se fout de ma gueule avec sa bande de morons. Il me parle à toute vitesse et profite du fait que je ne comprends pas son charabia de moron local tout du coup.

-Ar' ya' a fuckin' jerk, ya, huh?

-No... No... que je réponds. Thank you very much. Croyant qu'il me demande si je préfère la Molson ou la Moose Head.

Ils rient de plus en plus forts.

-Thank you very much! He said thank ya very much! Ha! Ha! Ha! He's really a' jerk, eh, guys?

-Yes... que je réponds, ne comprenant pas tout de suite ce qu'ils baragouinent, ma traduction simultanée biologique étant plutôt affectée ce soir-là.

Ils se foutent de ma gueule totalement, ces maudits Vikings.

Le double anglo de Johnny Rougeau me dit que c'est sûr que je vais partir tout seul à la fermeture du bar, que pas une chick ne va s'intéresser à moi, moi le jerk, l'idiot qui ne comprend rien, qui dit merci beaucoup quand on le traite comme une merde. Je me cale deux ou trois onces de fort, puis, mon anglais s'améliore de plus en plus.

-Ok, guys, que je leur dis, par bravade et aussi parce que je suis un peu réchauffé. I'm gonna make love with two girls tonight because I've got latin blood! Let me tell ya something my friends, women know that French is the language of love!

-Oooh! me réponds Johnny Redneck. Did you hear that? It sounds like Pépé the pew! From Bugs Bunny, y'know? Ha! Ha! Ha! Geez... Two girls for this big boy!

L'hostie de redneck me compare à la mouffette dans Bugs Bunny... La mouffette qui parle avec un accent français, dans la version anglaise originale.

Y'a une toune de Red Hot Chili Pepper qui se met à jouer. Ma toune, tiens. Ce sera la mienne ce soir-là: Give It Away.

Give it away, give it away, give it away, now!
I can't tell if I'm a kingpin or a pauper!

On ne danse pas seul sur une piste de danse, dans le Grand Nord canadien. Tu passes pour un homo. Or, je ne m'en rappelle plus. Je danse seul comme si j'étais dans un bar sur le Plateau Mont-Royal. Et le monde me regarde de travers.

C'est encore le grand square dance à Dawson Creek, en 1993. Tu dois aller chercher une demoiselle par la main pour danser sur Red Hot Chili Pepper ou Nirvana. Et, en plus, tu n'es pas sensé slamer à Dawson Creek, ni de giguer comme Morrison sur la piste de danse, comme un maudit gars de couleur qui a le diable au corps, la crinière au vent. Mademoiselle, pardon, voulez-vous danser sur cette admirable toune de Nirvana? Ça ne colle pas!

Les doormen viennent me voir pour me dire de me calmer. Je dis ok, sans plus. Et deux filles s'approchent de moi pour danser. Une belle blonde et une belle brune. Les deux plus belles du bar, sérieusement, même si je ne suis pas assez moche pour que cela soit étonnant.

Elles se présentent. Et quand elles m'entendent leur répondre avec mon accent français, je vois leurs yeux revirer trois fois dans leurs orbites.

-Aoh! You're French! French is the language of love! I know a bit of French, me répond la brune. F'oulez-f'ous coutcher avec moâ cé souar?

-Yes! que je réponds, pas fou. Et je remercie tout de suite intérieurement Nanette Workman pour cette leçon de français aux anglaises...

La brune me trouve drôle. La blonde aussi. Puis les deux m'invitent à aller prendre un café quelque part, tout de suite. On ne s'entend pas parler et elles ont envie de m'entendre parler, en ce samedi soir monotone, parmi des mecs qui restent entre mecs à rire et boire un coup sans se soucier des femmes, sinon pour en parler sans jamais rien risquer.

La brune et la blonde m'accrochent par le bras. Ça ne fait pas trois danses que j'exécute que je sors du bar comme une rockstar. Évidemment, je ne résiste pas à l'envie de saluer Johnny Redneck avant que de m'en aller, juste pour le gosser un peu et imposer un juste respect des Québécois et autres Canadiens français.

-I've told ya that I'll be with two girls tonite and I was right. Have a good nite, guys!

-You're just a fucking prick, man! A fucking prick! que me répond Johnny Redneck, avec une pointe certaine de jalousie et un zeste d'admiration.

-Latin blood, buddy, nothing else than latin blood... French is the language of love!

On se serre quand même la main. Je ne suis pas rancunier.

Puis les deux filles me reprennent les bras et nous sortons, tous trois ensemble, de ce lieu de perdition et d'alcool frelaté.

CHAPITRE TROIS: LE SEXE APRÈS LE MARIAGE À DAWSON CREEK

Bon, là, vous vous demandez si j'ai fait un cunnilingus avec ces filles, hein? Je vais vous décevoir: non.

La blonde est partie prétextant un mal de tête. La brune me voulait pour elle seule et la blonde s'était éclipsée.

Elle avait un nom de type russe, genre Budinski, la brune. Elle était infirmière en chef à l'hôpital. Plutôt bien proportionnée, pas maigre, avec un peu de poigne et un visage d'ange pour faire travailler l'imagination.

Nous sommes d'abord allés prendre un café dans un resto vingt-quatre heures.

Je lui ai raconté mes aventures. Elle m'a raconté sa vie.

Puis la Budinski m'a fait monter à bord de sa voiture pour me ramener à l'hôtel. Et là, parle parle, jase jase. J'ai peine à interpréter les signes de consentement mais je me risque, une main sur la cuisse, puis sur les hanches, les seins, plutôt volumineux. Elle se laisse faire et bientôt participe. On fait du necking devant le bar des rednecks. Puis tout s'arrête subitement, au moment où la vapeur me sort par les oreilles et que je mouille mes boxers.

-Stop... Gitan! Stop!

-What's happening?

-Stop... Would you like to have children? What d'ya think about the marriage?

Les enfants? Le mariage?

Elle m'explique qu'elle sent qu'elle tombe en amour avec moi et qu'elle ne voudrait pas tout gâcher. Nous pourrions avoir des enfants ensemble, nous marier, et tout gâcher ça pour une stupide partie de jambes en l'air...

Et là, elle me parle d'un Algérien trop entreprenant qui l'avait presque violée... et qui parlait avec un accent français lui aussi. Et là, moi, mes mains, eh bien je ne sais plus où les mettre!

-I really love ya Gitan...

Ça me trouble un peu. Je suis quand même perdu au milieu de nulle part, à Dawson Creek, et je me sens seul depuis quelques jours, c'est certain. Seul au monde. Sans but précis. Et là, il y a cette belle brune aux yeux doux qui prétend m'aimer alors qu'elle ne me connaît même pas. Elle me parle d'enfants, de mariage et d'un Algérien trop entreprenant... Et moi, je réprime ma bandaison, comme si j'étais coupable de je ne sais trop quoi. Je dégonfle mentalement mon pneu. Puis je lui dis tout bonnement:

-I've got to go...

Elle me retient par la main, comme dans les films.

-You look like Gérard Depardieu, qu'elle me dit. I really like to know you better Gitan... But it takes time, y'know? It takes time for that... D'ya understand?

Je ne comprends rien. Je referme la portière de sa voiture et je monte à ma chambre pour me coucher.

Je ne dors pas. Je pense à elle. Elle que je ne connais pas encore et que je connaîtrai sans doute un jour. Elle, hostie, une vraie femme quoi. En chair et en os.

ÉPILOGUE

Le lendemain matin, je remets mes clés à la réception de l'hôtel.

Et je quitte à jamais Dawson Creek, cette ville de rednecks et d'agace-pissettes...

Je respire du bon air frais sur la Yellowhead Highway 16. Yellowhead à cause des fleurs de moutardier qui pousse tout le long de la route. Je sais maintenant d'où nous vient la moutarde...

Follow the yellow bricks road!
Follow the yellow bricks road!

Que je me chante, une toune du Wizard of Oz, en riant de bon coeur, le pouce tendu.

Un cow-boy m'embarque, six pieds sept, trois cents livres, le cure-dent au bord des lèvres.

Gordon Lightfoot chante Early Morning Rain dans son vieux camion Ford tout bosselé.

Et en avant pour de nouvelles aventures!

Monte le volume, cow-boy!

-I like Gordon Lightfoot! que je lui dis.

Le cow-boy ne dit rien, monte le volume et s'allume un joint qu'il me tend, par pure gentillesse.

-I really...poof! poof!... I... poof! poof! really like Gordon Lighfoot! Pooof! Poof! Ouf! que j'ajoute.

-All righty then! poof! poof! qu'il réplique. Way to go Frenchy! poof! poof! Waaaa! Geez...

Je me sens bien, libre et heureux, malgré tout.

Grande-Prairie, de l'autre côté de la frontière, en Alberta, sera mon prochain arrêt.

Grande-Praire, here I come.

***

In the early morning rain
With a dollar in my hand...

mardi 9 septembre 2008

Philo 101


Je vous ai déjà dit dans un billet précédent que Massif, le fils de ma blonde, a fait son entrée au Cégep.

Pour le moment, le Cégep, ça lui semble chouette. Massif se sent moins infantilisé qu'au secondaire. On doit probablement encore les traiter en bébés, au Cégep, mais il y a tout de même une différence marquée avec le secondaire. Infantiliser, c'est dans l'air du temps, que voulez-vous. Et chaque fois que l'on cesse de traiter les gens en caves ou en niaiseux à deux cellules, eh bien c'est fichtrement remarqué par les personnes d'intelligence moyenne, voire par les crétins.

-Alors, là, là, les p'tits z'amis, nous allons coloyier des mots de vocabulaiwe, de vo-ca-bu-lai-re, pour qu'vous seyez capables d'les épellationner! Alors, il y a le mot «douceur», qu'il faut coloyier en bleu, pis le mot «amour», en jaune... Est- qu'y'a des ti-z'amis qui préfèr'raient hin ôtre couleu'?

Ça, c'est une caricature du secondaire. Tu te fais traiter en niaiseux. Je le sais, c'était déjà comme ça dans mon temps. Je m'emmerdais en classe. Imaginez aujourd'hui. Ça doit être exponentiellement catastrophique.

Toujours est-il que Massif est content d'aller au Cégep. Je ne dirais pas que c'est à cause de l'excellence de l'éducation qu'on y prodigue. Il a des yeux, Massif, et il doit bien y avoir de ces belles fées qui troublent son sommeil, ces créatures exponentiellement plus nombreuses et plus exotiques qu'au secondaire. Le Cégep, ça fait sortir les plus jolies des campagnes environnantes. Sûr que Massif adore le Cégep, tiens.

Ce matin, pour l'appuyer dans ses études, je lui ai parlé un peu de philosophie.

D'abord, j'ai mon baccalauréat en philosophie, même si le jour de la remise des diplômes j'ai préféré me saouler la gueule au centre-ville plutôt que d'aller perdre mon temps à faire le singe qui porte un petit carré sur la tête.

Il y avait tellement d'illettrés qui recevaient leur diplôme ce jour-là que je n'étais pas pour me plier à cette mascarade. Cependant, je m'éloigne de mon sujet, la philosophie, une matière obligatoire au Cégep.

Bien que j'aie étudié en philosophie, je suis plutôt terre à terre. Mon amour de la sagesse (philo: amour, sophia: sagesse, c'est du grec, asti!), mon amour de la sagesse, doncques, passait par l'amour de la vérité, aussi con que cela puisse paraître.

-As-tu d'la philo c'matin Massif?

-Ouin, me répondit-il en engloutissant ses toasts au Nutella.

-Comment tu trouves ça?

Il m'a regardé en riant, et je ne vous dirai pas le non-dit de ce rire, justement parce que ce n'est pas dit. Je vous ai dit que j'étais terre à terre, même si j'ai mon diplôme de «philosophe»... non-pratiquant!

-Est-ce que l'on t'a parlé d'la Chaise, en philo? demandé-je à Massif.

-La chaise? Quelle chaise? Ma chaise? me répondit-il, en se demandant si sa chaise était pour tomber.

-Pas ta chaise, Massif! La Chaise avec un grand C! C'est un concept qu'on enseigne en philosophie, surtout en phénomènologie.

-La phénomèno-quoi?

-Anyway... J'vais t'expliquer le concept de la Chaise. La chaise que tu vois n'est pas la chaise que je vois. Compris?

-Guéte, as-tu pris ton café?

-Minute! J'suis ben sérieux Massif! La Chaise en tant que chaise n'est chaise que dans l'idée que nous nous faisons de la Chaise, mais la chaise, en soi-même, n'existe pas. Elle est le résultat de nos perceptions.

-Gulp!

-Prenons un serpent, un crotale par exemple. Le crotale a une vision thermique, autrement dit il ne détecte son environnement que par la chaleur dégagée par les corps, les objets. Pour le serpent, la chaise qu'il voit n'est pas la chaise que tu vois, et la chaise que tu vois n'est pas la chaise que je vois, d'autant plus que je suis daltonien... et que tu ne l'es pas.

-Pis?

-Pis ça reste rien qu'une crisse de chaise, au fond!

Massif a ri de bon coeur.

-Tu vois, Massif, en philo c'est possible qu'on t'enseigne parfois des concepts qui ressemblent vaguement à de l'enculage de mouches. Cependant, c'est pour développer ton sens critique. Ce qui inclue, entre autres, cette belle réflexion: ça reste rien qu'une crisse de chaise!

-J'peux-tu écrire ça dans l'examen?

-Heee... Non. Ce serait une bonne joke, bien sûr, mais ce ne serait pas une bonne idée.

Massif a terminé ses toasts au Nutella et moi, un peu désorienté par mon histoire de chaise, je me suis laissé tomber sur la chaise roulante, devant mon ordi, pour vous rapporter tout ça d'un trait, histoire de philosopher un brin.

J'espère seulement que Massif n'a pas pour professeur de philo un pelleteur de nuages. Ce sont les pires pour dégrader la réputation de la philosophie.

***

ÉPILOGUE: MON PREMIER COURS DE PHILOSOPHIE À L'UNIVERSITÉ

Mon premier cours en philosophie à l'université.

Mon prof est un maniaque de la philosophie du langage et de l'enculage de mouches. Cocaïnomane invétéré, il réfléchit sec. Et il n'aime pas l'effet pernicieux que les Socrate, Diogène, Épictète, Sénèque, Confucius, Lao Tseu et compagnie ont pu avoir sur la philosophie. Il veut du solide: Wittgenstein, essentiellement, et ses innombrables commentateurs.

Il écrit au tableau noir deux définitions de la philosophie:

1) Philosophie = art de vivre;

2) Philosophie = analyse des systèmes de pensée.

Il trace un gros X à la craie sur «art de vivre».

-La philosophie, dit-il, consiste à analyser les systèmes de pensée. Ce n'est pas un art de vivre.

Il nous fait signe du doigt de l'attendre quelques instants puisqu'il doit se rendre à la salle de bain pour sniffer une track. Évidemment, il ne nous dit pas ça dans ces termes-là, mais on devine ce qu'il s'en va faire puisqu'il revient avec un peu de talc blanc sous le nez.

-Je m'excuse pour le contretemps. Maintenant, nous allons parler de la chaise en tant que chaise... Pour ce faire, je vous demanderais de vous reporter à cet extrait de La Phénoménologie de l'esprit du philosophe Edmund Husserl.

Ciboire! J'étais allé en philosophie parce que je croyais y apprendre tous les rudiments de l'art de vivre, qui est aussi un art de connaître, et voilà que je tombe sur un cancrelat coké qui veut me bourrer le crâne avec des niaiseries sur une crisse de chaise!

Tabarnak!

mardi 26 août 2008

Il s'appelait Toothpick


Nous l'avions surnommé Toothpick, parce qu'il était maigre comme un cure-dent. Nous aurions pu le surnommer Cure-dent mais ç'aurait sonné un peu louche, même si c'est du bon français. Toothpick lui convenait comme un gant. Il tenait, par ailleurs, à ce que tout le monde le surnomme ainsi. Il s'était fait une gloire de son surnom et tout le monde allait respecter Toothpick. Il était maigre comme un cure-dent, certes, mais complètement sûr de lui.

Il ne fallait jamais lancer un défi à Toothpick. Toothpick les relevait tous, au péril de sa vie si nécessaire.

-T'es pas game de casser la vitre de la Caisse populaire, disait tel ou tel niaiseux.

-Moé pas game? répondait Toothpick en fracassant la fenêtre sur-le-champ.

Tout le monde partait aussitôt à courir en riant.

-T'es malade dans 'a tête Toothpick! Malade!

-Ma gang de p'tits tabarnaks! hurlait le gérant de la Caisse, loin derrière nous, en agitant les bras.

Toothpick avait le même âge que moi. Il demeurait dans mon quartier, au troisième étage d'un bloc à logements vétuste, à peine dératisé.

Un monde me séparait de Toothpick, tant au niveau de l'école que de la famille. J'étais premier de classe et mes parents buvaient du Seven-Up ou du thé. Toothpick était dernier de classe et ses parents se saoulaient la gueule. Je mangeais mes huit repas par jour. Toothpick mangeait des beurrées de beurre de peanuts, toute la journée, ou bien s'achetait des bonbons avec l'argent qui aurait dû servir à lui acheter une boîte de raviolis Chef Boyardee.

Ce n'est pas pour rien qu'il était maigre. Ce n'est pas pour rien que j'étais gros.

Il était, à l'école, le roi des bouffons. Je riais tout le temps des mauvais coups de Toothpick, ce qui l'incitait à en commettre toujours plus pour me remercier d'être un aussi bon public.

À l'approche de Noël, en première année à l'école St-Jean-de-Bosco, l'institutrice nous avait demandé, à tour de rôle, ce que nous offririons à nos parents pour ladite fête.

-Je vais leur donner plein de beaux bisous! avait dit la petite Hélène Monfette.

-Moi, ce sera une belle lettre avec des coeurs! enchaîna Ti-Guy Hubert.

-Je vais leur dessiner un père Noël! ajouté-je.

-Et toi, continua la maîtresse d'école, en s'adressant à Toothpick.

-Moé? À Noël? J'va's acheter plein de vaisselle et j'va's toute leu' casser ça su' 'a tête!

Ayoye! C'était une réponse fracassante, surtout pour un jeune d'à peine six ans.

Cela n'améliora pas les résultats scolaires de Toothpick que de se rendre compte que tout le monde riait et l'appréciait pour son sens inné de la répartie.

Toothpick était détesté de tous les profs pour ses réponses du tac au tac. Par conséquent, il était toujours en punition, soit dans le corridor, ou bien dans la classe, entouré de paravents, comme s'il était en prison, pour ne pas lui permettre de distraire la classe. Pourtant, dès que la prof avait le dos tourné, Toothpick se glissait de sa chaise, rampait au sol jusqu'à nous et faisait toutes sortes de niaiseries, dont baisser ses culottes pour nous montrer ses fesses.
Ce qui lui valait toujours plus de mauvaises notes en comportement, et Toothpick s'en foutait royalement.

Au printemps de cette première année d'école, Toothpick s'était fait prendre dans la cour de l'école, nu comme un ver, à courir de tous bords tous côtés en se frottant la bizoune devant au moins 200 élèves. On riait comme jamais. Et plus l'on riait, plus Toothpick beurrait épais. Tant et si bien que les surveillants de la cour de récréation constatèrent son méfait. Cette fois-là, il avait été trop loin et la directrice lui avait remis un billet à faire signer par sa mère. Il était écrit ceci sur le billet: «Votre fils a montré son zizi dans la cour d'école. Il sera expulsé de l'école s'il recommence.» Toothpick capotait un peu.

-Si je lui montre ce papier-là, ma mère va vouloir me tuer! Elle va m'fendre le crâne avec une pelle, la christ de folle...

-Ok, Toothpick, lui avais-je répondu. Passe-moé l'papier, j'vais imiter la signature de ta mère.

Je n'aurais jamais dû lui dire ça! Au cours des années suivantes, je passerais mes jours à signer des papiers pour Toothpick: «Votre fils a cassé la fenêtre, a fait exploser un bol de toilettes, a obstrué le tuyau d'échappement de la voiture d'un professeur avec une patate, a craché au visage d'un prof, a escaladé les murs de l'école, a mis le feu dans un hangar, a martyrisé un chat, etc.»

J'en avais un peu marre d'être l'agent de probation de Toothpick et de lui signer tous ses papiers.

Nous nous sommes donc séparés vers l'adolescence.

Toothpick était encore en secondaire un alors que j'entrais en secondaire quatre. Les petits coups de l'enfance ne faisaient plus son affaire. Toothpick avait besoin de relever de nouveaux défis. Il commença par des vols sans but, tout à fait gratuits, comme de remplir ses poches avec deux milles pesées pour la pêche, volées chez Canadian Tire. Il s'était fait prendre, cette fois-là, et il avait fait semblant de pleurer pour qu'on le laisse filer.

Le lendemain, Toothpick volait chez Zeller's, des jeux vidéos, puis chez Sear's et un peu partout quoi. Je n'aimais pas ça et je le fuyais de plus en plus. Voler n'était pas dans ma nature. Je tremblais comme une feuille à l'idée de me faire prendre. Tandis que Toothpick s'en foutait comme de l'an quarante.

Toothpick remplissait ses poches sans sourciller et revendait le produit de ses vols pour se payer des parties de jeux électroniques au casse-croûte de la rue Ste-Julie. Évidemment, il trouva un truc pour ne pas payer. Il collait un fil à pêche sur une pièce de vingt-cinq cents, avec du ruban gommé, puis il faisait remonter et descendre la pièce autant de fois que possible sur le senseur du jeu pour accumuler de 300 à 400 parties gratuites de Q-Bert ou de Donkey Kong, par exemple.

Comme nous passions toutes nos soirées-là, à se faire gaver de hot-dogs et de hamburgers payés par Toothpick, le patron finit par nous regarder d'un mauvais oeil, surtout qu'il n'y avait jamais plus que 2,75$ dans sa machine. Et vint le jour où Toothpick se fit prendre avec sa pièce de monnaie reliée à du fil à pêche. Il fit semblant de pleurer et, une fois de plus, il fût libéré sans trop d'anicroches.

Comme tous les propriétaires de casse-croûte de la ville l'avaient mis sur leur liste noire, Toothpick se lança à corps perdu dans la drogue, l'alcool, la colle et le PCP, faussement appelé de la mescaline. Le PCP, ou phencyclidine, est une drogue utilisée par les vétérinaires pour geler les chevaux. Les effets sur l'homme sont stupéfiants. Deux types pourraient se donner des coups de poing dans la gueule en riant, pendant dix heures, et rentrés à l'hôpital avec un sourire édenté, sans ressentir aucune douleur. Ça s'est déjà fait, évidemment. Le personnel médical du Pavillon Ste-Marie m'en est témoin. Et il y aurait tellement de conneries à raconter à ce sujet que vous feriez mieux de ne retenir que ceci: le PCP c'est d'la marde!

Avec ce mélange d'alcool, de colle et de PCP, Toothpick se sentit rapidement invincible. Il prit du galon dans la société des amis du crime. Tant et si bien que Toothpick devint un surnom qui pouvait susciter la crainte et la frayeur autour de lui. Tout le monde, bientôt, allait travailler pour Toothpick. Et tout le monde était mieux de lui démontrer du respect, sans quoi Toothpick jouerait de la lame ou de la fourchette.

Dans de pareilles conditions, je n'avais pas le choix de ne plus fréquenter Toothpick. Le crime me faisait peur. Et je voulais devenir avocat pour aider les exploités, les veuves et les orphelins.

Cela fait des années que je n'ai pas revu Toothpick. Qu'est-il devenu? Je ne sais pas. Aux dernières nouvelles, Toothpick vendrait de la poudre. Il aurait des maisons, des automobiles, des piscines, des femmes...

La dernière fois que je l'ai vu, c'était il y a quinze ans, sur la rue Champflour alors que je marchais vers le centre-ville, Toothpick sortait tout juste de prison et il m'avait serré la pince chaleureusement tout en m'invitant à aller faire un peu de poudre avec lui. J'avais refusé, comme un faux-cul.

J'espère que ce petit texte me réchappera auprès de lui qui, au fond, faisait pitié comme il a toujours fait pitié. C'était mon ami parce que je pouvais le protéger. Je l'ai perdu de vue parce que j'aurais dû vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec un douze à canon tronçonné sous mon lit pour me protéger des aléas de la vie de criminel.

N'empêche que Toothpick, quoi qu'on en dise, a été le plus formidable fouteur de merde que j'aie rencontré au cours de ma vie. Qu'il soit devenu un notable du crime est dans la suite logique des choses. Pourtant, si vous aviez connu cet enfant maigre, mal nourri, qui élevait ses parents tout seul, eh bien peut-être que vous y songeriez à deux fois avant que de hurler qu'il faudrait agrandir les prisons pour les remplir de racaille et alourdir leurs peines.

Petit détail à ajouter, Toothpick est un métis d'ascendance algonquine, comme moi. Sa grand-mère avait tout plein d'oiseaux et de capteurs de rêves dans sa maison, une vraie indienne, avec des tresses et des yeux en forme d'amande.

Si je le revois un jour, je lui dirai salut en algonquin, tiens. Kwey Toothpick! Et fuck le reste.

On se prendra une bière en écoutant Kashtin.

dimanche 24 août 2008

C'EST MISÉRABLE!


Cela faisait un bail que je n'avais pas mis les pieds au Cégep de Trois-Rivières. J'y suis allé récemment avec Massif, l'un des surnoms du fils de ma blonde, tout un colosse croyez-moi. Ce n'est pas pour rien que Massif était joueur de ligne offensive au football, puis passeur de ballon. Que de jeunes footballeurs j'ai vu détaler comme des lièvres, totalement apeurés, devant ce cher Massif qui courait après eux pour les terrasser brutalement d'un solide coup d'épaule. C'était le Super Bowl à chaque fois que nous allions le voir jouer en famille. «Let's go Massif!», que nous gueulions tous en choeur. Et maintenant, de voir Massif faire son entrée au Cégep, ça me fait un drôle d'effet. Comme si la roue de Cronos, alias Saturne, ça tournait trop vite... Je me fais vieux et Massif est devenu un homme.

Néanmoins, on aurait dit que rien ne change au Cégep. Les nouveaux étudiants, surtout les garçons, ont tous la mine renfrognée de l'adolescence, le vocabulaire restreint en présence d'inconnus, les boutons dans la face et tout le reste. Les filles semblent plus confiantes, la tête relevée, plus légèrement vêtues que les gars, cherchant à travers cette masse de jeunes hommes un regard auquel s'accrocher. C'est mon interprétation et elle ne vaut pas grand chose. Après tout, je n'ai pas étudié le sujet pendant des semaines. Rien de scientifique. Juste de l'émotion pure, parce que je suis un écrivain, pas une machine.

Moi et mon adorable Massif nous promenions à travers les corridors du Pavillon des Humanités du Cégep de Trois-Rivières en nous comptant toutes sortes de blagues pas rapport. Je ne vous raconterai pas tout. Vous n'y comprendriez rien. Il est des complicités dans le rire qui ne s'expliquent pas. Un clin d'oeil, une mimique, un geste - et c'est la rigolade pure et dure, intense moment métaphysique, satoris qui valent bien des leçons à mon sens.
Pour son cours de littérature, on lui propose une édition tronquée du plus célèbre roman de Victor Hugo. Massif va lire Les Misérables dans sa version Sélections du Reader's Digest, ni plus ni moins.

Évidemment, ça m'a fait sauter les plombs. Ce qui m'a permis d'enseigner un peu de sens critique à Massif, qui se demandait par ailleurs s'il y avait une machine à rootbeer au Cégep pour étancher sa soif.

Tout en cherchant une distributrice à eau gazeuse, je me suis lancé dans un de mes soliloques de vieux freak sur Les Misérables en version allégée, avec 60% moins de gras, passant de 879 pages à 182, ce qui est tout à fait misérable et parfaitement nul en termes d'éducation. Le professeur de littérature qui fait lire Les Misérables en version allégée ne sera jamais rien d'autre qu'un enseignant, un plouc qui communique juste ce qu'il faut de matière pour collecter son salaire.
-Massif! que j'ai dit à mon joueur de football préféré, ne sois pas étonné, dans tes études, qu'on vous prenne parfois pour des cons. Vous faire lire des extraits du roman Les Misérables plutôt que lire le roman en entier, je trouve que c'est manquer de respect envers votre intelligence. Comme si vous n'étiez pas assez brillants pour lire un roman de 800 pages, ne serait-ce qu'une seule tabarnak de fois dans votre vie!

-Ouin, c'est nul, j'avoue, opina Massif du bonnet. Au fait, 'est où la machine à liqueurs?

-Les Misérables, c'est un christ de bon roman, Massif. Ça raconte l'histoire d'un plein d'marde, d'un hostie de crosseur, d'un bandit, d'une charogne, d'un manipulateur, d'un menteur invétéré, bref d'un restant de prison qui devient juste et bon. Un homme, un jour, lui fait du bien alors qu'il aurait toutes les raisons de le faire crisser en prison. Il l'avait accueilli la veille, pour une nuit, et c't'hostie de plein d'marde, Ti-Jean Valjean, s'est enfui le lendemain avec tous les ustensiles qui brillent un peu pour les r'vendre au pawnshop. Valjean se fait pogner par les boeufs et il dit que c'est le type qui l'a hébergé, la veille, qui lui a donné ces chandeliers en or et cette belle coutellerie. Et...

-'Est où la machine à liqueurs? Y'a-tu d'la rootbeer que'que part?

-...et là, on le ramène menotté devant le gus qui l'a hébergé la veille. Les policiers lui racontent que Valjean prétend que les chandelliers et la coutellerie lui avaient été donnés. Le gus, l'évêque de Digne, un chrétien comme il ne s'en fait plus, couvre le mensonge de Valjean pour le sauver du bagne et des galères. Dans c'temps-là, tu volais un oeuf pis tu faisais vingt-cinq ans de travaux forcés...

-Vingt-cinq ans! Putain! ajoute Massif, par politesse.

-...et là, Valjean capote. Une fois que les boeufs l'aient relâché, n'ayant aucun motif de l'arrêter, Valjean demande à l'évêque pourquoi tout ce cirque. Il est vraiment un bandit, Valjean, et il pourrait même égorger l'évêque, drette là, sans sourciller, en partant avec tout son cash, en plus des chandelliers et de la coutellerie, parce que Valjean n'est qu'un hostie de crosseur. L'évêque de Digne reste digne. Et...

-Y'est plutôt dingue ton évêque, mettons...

-...et il lui accorde une seconde chance. Et tu sais quoi?

-Oui, j'ai vu le film. Il va travailler, puis devenir propriétaire d'un atelier, pis d'une usine. Il va devenir maire de la ville. Pis y'aura toujours un flic à face de rat à ses trousses, toute sa vie. Plus une petite fille qu'il ramasse chez des gens qui abusent d'elle...

-Ok Massif. On va arrêter là notre cours de littérature.

Comme il n'y avait pas de rootbeer au Cégep, nous sommes allés au dépanneur, au centre-ville, pour s'en acheter de la fraîche, de la vraie, bref de la rootbeer A&W.

Il faisait chaud. Elle coulait bien en calice.

-Tu sais quoi Massif?

-Burp! Quoi? me dit-il en rotant sa première gorgée.

-J'pense que t'es mieux d'apprendre le plus possible par toé-même. Si t'as envie de te claquer Les Misérables au complet, vas-y fort. T'es pas obligé de ne lire que la version pour les nuls. Fais-les chier d'aplomb Massif. Lis Les Misérables au complet...

-J'avoue qu'ça s'rait pas mal chien d'leur faire ça.

Nous avons poursuivi notre chemin jusqu'à la maison, en rigolant un bon coup, avec notre rootbeer noire qui absorbait tous les rayons du soleil tandis que nous bloquions tout le trottoir en marchant côte à côte. Massif lâcha quelques rots tonitruants pour m'impressionner.

Ces rots m'ont permis de comprendre que l'éducation est un ensemble de facteurs. Et qu'il vaut mieux roter comme un porc, même en public, que de faire lire Les Misérables en version Sélections du Reader's Digest, comme si l'on traitait les étudiants comme une bande d'abrutis.

samedi 23 août 2008

À Twois-Ivièwes, en 1984, quand Céline Dion chantait «Une colombe»


C'était en 1984. Céline Dion chantait Une Colombe au stade olympique, devant le pape Jean-Paul Deux.

Bruce Springsteen, lui, chantait Born in the USA, un hymne aux prolétaires bien plus qu'un hymne chauvin.

Pour les gars de mon patelin, qui ne comprenaient pas trop l'anglais, l'hymne de Springsteen voulait seulement dire que les Américains étaient number one et que l'on ne voulait pas vivre toute sa vie en losers.

La mode était donc à gueuler Born in the USA tout en portant des vêtements dits «rebelles» pour une raison qui m'échappe.

Les jeans et les chemises des rockers du ghetto de mon enfance, Notre-Dame-des-Sept-Allégresses à Twois-Ivièwes, étaient bariolées aux couleurs du drapeau étasunien. C'était ça, le look «rebelle», au temps de Ronald Reagan et Brian Mulroney.

Moi, j'étais encore aux couleurs de Paul Piché, la chemise à carreaux et les bottes Kodiak à embouts d'acier galvanisé au cas où il y aurait de la bagarre, sait-on jamais. J'étais encore un jeune garde bleu de la révolution tranquille.

Je m'apprêtais à muter en punk bon chic bon genre, trop propre pour faire vrai, mais ça c'est une autre histoire. Nous sommes encore en 1984, pendant la visite du pape. Et je suis un petit bum du quartier, plus en théorie qu'en pratique.

En 1984, comme c'est le cas aujourd'hui encore, Twois-Ivièwes était la capitale nationale du chômage. Les usines qui restaient debout étaient subventionnées à l'os pour maintenir une apparence d'industrie. Ça faisait dur. Le monde crevait de faim. Des pères de famille se pendaient dans les sheds. Des mères de familles passaient out en gobant des pilules. Sale époque.

En 1984, c'était aussi le 350e anniversaire de la fondation de Twois-Ivièwes. J'avais même participé à un quizz historique télévisé, du genre Génie en herbes, qui s'appelait Salut Trois-Rivières!

Comme j'étais une bolle en histoire, on m'avait foutu là avec trois autres étudiants, dont mon meilleur ami, Frank Bill Bull, mon partenaire de brosse invétéré, un Charlie Chaplin de visage comme de gabarit, un vrai comique au naturel. Avant le quizz, nous avions calé un peu de rhum Captain Morgan. Pendant le quizz, ça faisait bégayer Frank Bill Bull quand venait le temps d'épeler des noms de lieux. Maudite boisson!

Maudite émission itou. Le feu avait pris dans le studio, dans le panneau de contrôle situé sous la table derrière laquelle j'étais assis. Le panneau de contrôle faisait broche à foin et le foin avait pris en feu. Nous avions tout de même gagné la partie. Cependant, comme c'était tourné en différé, l'animateur du quizz nous dit qu'on allait recommencer la partie le lendemain. Il ajouta qu'il faudrait nous vêtir de la même manière et que nous allions reprendre seulement les cinq dernières minutes où l'on nous voyait dans un nuage de boucane, ce qui ne pouvait pas passer à la télé pour des raisons esthétiques. En portant les mêmes vêtements, pour reprendre les cinq dernières minutes, nous gagnerions quand même la partie. Captain Morgan nous avait aidé à prendre une confortable avance.

Le lendemain, les étudiantes de l'autre équipe étaient toutes vêtues différemment de la veille. Elles étaient rusées. On a tout repris depuis le début et, sans l'aide de Captain Morgan cette fois-là, nous avons stupidement perdu.

Je ne suis pas là pour me plaindre de ce foutu quizz. Pardonnez-moi cette digression, mais je vous raconte 1984 tel que je l'ai vécu. Et je ne veux pas y revenir deux fois. Donc, aussi bien régler le cas de 1984 tout de suite.

1984, c'était aussi le pire creux de vague du mouvement indépendantiste québécois. René Lévesque, roi Lear désabusé, fumait cigarette sur cigarette. Il s'allumait avec son botche et il crachait vert. Pierre-Marc Johnson allait bientôt devenir Premier ministre. La social-démocratie québécoise s'acoquinait avec les conservateurs fédéraux. Reagan au pouvoir. C'était vraiment un temps nul à chier.

Pour la venue du pape, à Twois-Ivièwes, les autorités incompétentes avaient fait quelques rénovations de dernière minute. On avait peint et replâtré la moitié du tunnel de la rue St-Maurice, celle que le pape pourrait voir, bien entendu.

On avait laissé le plâtre décrépit et les graffitis sur l'autre moitié. Tout le long du passage du pape avait été passé au peigne fin, repeint, revampé, décoré des drapeaux jaune et blanc du Vatican. Comme dans un pays du Tiers-Monde, où l'on met de gros panneaux publicitaires pour cacher le bidonville, quoi. Et ce qu'on cachait, en fait, c'était mon quartier.

Jean-Paul Deux arriverait à la gare de Twois-Ivièwes vers 14h00. Puis, à bord de sa papemobile blindée, il emprunterait les rues Champflour, St-Maurice, Notre-Dame, jusqu'au Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap où l'attendrait une marée de vieillards et de bons catholiques, dont mes parents, bénévoles pour l'événement.

J'étais à cette époque athée comme une roche. Aujourd'hui, je suis athée comme un oiseau. Comme quoi je m'approche moi aussi du Ciel, à ma manière.

J'ai le même âge que Céline Dion. Elle est née en 1968, comme moi. Pourtant, en 1984, je n'étais pas du genre à chanter Une colombe devant le pape. J'écoutais 1812 de Tchaïkovski tout en lisant des pamphlets révolutionnaires de la collection des classiques anarchistes édités par la maison d'édition Spartacus. J'étais un original. Et je m'amusais à faire pomper mes parents en disant que le pape pouvait bien manger de la marde pour son opposition au sexe avant le mariage, à l'usage de moyens de contraception, à l'interdiction de l'avortement. Et je mettais toute la gomme, bien sûr, en reprenant tous les sales coups de l'église catholique, de Paul de Tarse à nos jours. J'étais assez con pour avoir lu la Bible et la critiquer du tac au tac, avec Voltaire dans ma manche et Nietzsche dans l'autre.

Mes parents, bénévoles pour l'événement, contenaient en quelque sorte les curieux qui s'entassaient sur les trottoirs tout au long du trajet de la papemobile.

Pendant ce temps, avec mes copains délinquants, sur nos bicyclettes, nous nous amusions à sacrer à voix haute en nous criant des insanités, juste pour troubler un peu les chastes oreilles des dévots.

-Yes! Hostie d'trèfle! Le pape va v'nir à Twois-Ivièwes, i' va mettre d'la dèche partout! Tabarnak! Calice! Ciboire! Sacrement! St-Chrême! Christ!

Pour mes lecteurs d'outre-mer, cela signifie à peu près ceci: «Oui! Ducon-Lajoie! Le pape va éjaculer à Trois-Rivières! Il va répandre son sperme partout! Tabernacle! Putain d'enfoiré de mes deux! Suce-balustre! Curé! Calotté!»

Évidemment, quand le pape passa devant nous, nous lui tendîmes le majeur pour répondre à ses salutations de la main.

-Fuck you l'pape tabarnak! disais-je avec mes potes qui portaient tous des pantalons d'édu en coton ouaté, avec leur surnom écrit en grosses lettres de vinyle blanc sur le côté: Ti-Kas, Ti-Ouin, Ti-Caille. Je me gardais une petite gêne à ce sujet. Boutch, c'était mon surnom, avait un peu plus de classe, que voulez-vous. Je ne l'écrivais pas sur mes pantalons.

Le pape ne pouvait pas nous en vouloir. C'était évident que nous provenions d'un milieu défavorisé, là où la croyance n'est pas toujours très vivace, où l'incrédulité et l'athéisme font des ravages irréparables.

J'ai terminé mon récit, tiens. Ça s'est encore écrit tout seul, les deux doigts dans le nez.

C'était la fois où j'ai vu le pape Jean-Paul Deux. Et je n'ai rien trouvé d'autre à lui montrer que mon majeur, tendu bien haut.

Demain, ou bientôt, je vous raconterai la fois où j'ai vu Élisabeth Deux. Ce sera pissant aussi.

J'suis pas méchant, juste un peu con. Je m'excuse si cela vous offense. Je n'avais même pas encore 18 ans. Hého. Si t'es pas un peu con à cet âge-là, tu seras toute ta vie un crétin de premier ordre.

Je n'en veux plus au pape Deux. Ma blonde s'appelle aussi Carole. Ça dit tout.

***

Je me relis et je me dis, en moi-même, hostie qu'j'ai pas d'allure...

Ok. Bye!

vendredi 22 août 2008

LA JUSTICE AVEC UN GRAND J


J'ai vu la Justice une fois dans ma vie.

La Justice avec un grand J.

C'était à Prince George, une petite ville au nord de la Colombie-Britannique. Au printemps de 1993, si je me souviens bien.

J'étais en voyage désorganisé avec deux hippies rencontrés à Vancouver. Ce fût tout un voyage, mes amis. Nous étions montés jusqu'en Alaska, en passant par le Yukon.

Nous nous trouvions tous trois à Prince George, une ville forestière, pour se reposer de la route pendant au moins une soirée. Nous avions loué un espace sur un terrain de camping pour planter nos tentes. Bien sûr, nous pouvions planter nos tentes dans la nature. Mais il faisait encore froid la nuit et se laver à l'eau glaciale n'était pas toujours apprécié. Au terrain de camping de Prince George, nous pourrions à tout le moins prendre une bonne douche et boire une ou deux bières auprès du feu tout en jouant de la musique.

C'était la saison du treeplanting qui débutait. Des tas de treeplanters avaient dressé leur tente sur le terrain de camping où nous étions ce soir-là. Ils devaient être près de deux cents.

Deux d'entre eux, des Québécois, vinrent me demander du feu.

-Sorré bodé botte dou you have fayeur?

-Vous parlez français? demandé-je.

-Comment tu sais ça? J'ai-tu un si gros accent qu'ça, me dit le plus grand des deux, un punk, avec un mohawk vert.

L'autre avait la boule à zéro. Tous deux portaient des tee-shirts de groupes punk déchirés. Je leur offris du feu à même une brindille plongée dans le feu de camp et, plutôt que d'allumer une cigarette, mes compatriotes allumèrent un joint. Je ne sais pas ce qu'ils ont à fumer tout le temps sur la côte Ouest, mais c'est comme ça. Il faut bien se faire aux coutumes locales de chaque tribu.

Donc, mes deux Québécois fumèrent leur joint et me racontèrent leur vie de treeplanter. Cela semblait infernal. Il fallait produire son quota, sans quoi la compagnie ne te payait rien, considérant qu'elle t'offrait de la nourriture et une place pour aller chier assis. Ils passaient toute la journée sous la pluie ou le vent fort, les deux pieds dans la vase, à planter des pousses de conifères ou de feuillus. Ils toussaient. Avaient toujours froid. Et le foreman gueulait tout le temps.

Comme ils m'expliquaient les dures réalités de leur métier et l'impasse de leur vie, un gros camion rouge fit son entrée sur le terrain de camping.

-Hostie! dit le punk chauve. C'est l'foreman! J'espère qu'i' m'parlera pas parce que j'suis gelé tight en tabarnak! Hoo man! It's too crazy! I'm flying out!-Calme-toé Buzz, lui dit le punk au mohawk vert, alias Jean-Daniel. J'vais lui parler au foreman. Pis y'est ben mieux d'nous payer le christ de sale!

Le foreman, un gros cave à la mine sévère d'imbécile malheureux, stoppa son camion dans un nuage de poussière. Puis il monta dans la boîte de son pick-up et, porte-voix à la main, il gueula ses ordres quotidiens.

-Some of yours didn't work enough and won't be paid! gueula-t-il. We're not a charity organization! You've got to work hard if you really want to keep your job. Otherwise, you'll be fired!Quel crétin! Pas de bonjour comment ça va. Juste grimper dans son pick-up et gueuler des ordres à cent personnes. Ce gros christ de niaiseux ne se rendait pas compte du danger auquel il s'exposait, me disais-je. Personne n'aime ça se faire traiter comme de la merde. Et il faut toujours s'attendre à ce que la majorité ne soit pas toujours silencieuse et amorphe.

Comme ce soir-là, justement. Le soir où j'ai vu qu'il y avait une Justice ici-bas. Une Justice avec un gros fucking J.

Le gros con continuait de gueuler ses ordres dans son porte-voix quand je vis trois camions foncer à pleine trombe vers son camion. Il devait bien y avoir une vingtaine de personnes. Tous de gros types avec de très gros bras.

Ils freinèrent devant le pick-up du foreman. Deux d'entre eux grimpèrent dans la boîte du pick-up. Le plus gros des deux, un colosse de type ukrainien, 6 pieds 5 pouces, trois cents livres, prit le porte-voix tandis que l'autre crissait un puissant coup de pied au cul du foreman et le sortait manu militari de la boîte du pick up. C'était comme dans un film muet des années folles.

-Ok guys! dit le colosse aux treeplanters, dans le porte-voix. You've got rights! You don't have to let them piss you off, y'know. So, if you want to stand up in front of those goddam cocksuckers, let me tell you, guys, there's no way like to sign up your card. The union will work for you, guys, for your rights, for your fuckin' money! Those ass-holes won't do nothing against you, guys! They will pay you, that's for sure!

-Yes sir! Hurray! les treeplanters gueulaient comme des malades en signant les cartes de membres du syndicat.

C'était le plus beau soir de ma vie, je vous jure. J'avais rêvé de voir ça une fois dans ma vie, des travailleurs qui se réveillent, qui ne se font plus engueuler par des trous de cul vulgaires et grossiers, sans politesse, sans rien de ce qui fait un grand homme quoi.

Le foreman, dépité, s'en allait sous le mépris absolu des treeplanters. Il avait l'air encore plus trou du cul. Ah! le pitoyable destin des boss de bécosse...

Il se faisait traiter de tous les noms, de sale porc répugnant, de crosseur, de lèche-bottes, de liche-cul, de tout ce que vous voudrez. La mine basse, se massant les fesses d'une main pour engourdir la douleur, il s'appela un taxi à l'accueil pour revenir à la maison. Il comprenait que ce n'était pas le temps de jouer au fanfaron. Il aurait pu finir pendu à un arbre. Pendu à un arbre par des treeplanters en colère, ç'aurait été une fin de carrière tragique.

Je ne sais pas ce qui s'est passé par la suite puisque le lendemain matin nous reprenions la route.

Je ne suis plus jamais repassé par Prince George.

Je me plais tout de même à croire que ce soir-là, j'aurai vu la Justice au moins une fois dans ma vie.









jeudi 21 août 2008

Let's go Djo calice!

Ma première vraie job consistait à remplir des frigidaires de bière et d'eau gazeuse, des racks à chips, des présentoirs à bonbons vendus à l'unité. Je devais avoir douze ou treize ans. Une vingtaine d'heures par semaine. Bref, j'étais commis de dépanneur. Et, pour couronner le tout, je livrais de la bière et de petites commandes d'épicerie. Je faisais ça à pied. Le dépanneur n'était pas assez riche pour avoir un vélo.

Puis j'ai pris du galon. Je suis devenu crisseur de sacs au supermaché de mon quartier. Autrement dit j'étais commis à la caisse. Je remplissais les sacs et j'allais les porter aux voitures. Cela me donnait quelques pourboires, de quoi m'abreuver d'une quille ou dix au Gosier, bar que je fréquentais à l'époque. Cela finissait toujours par défoncer les poches de mon pantalon, toute cette menue monnaie. J'avais la technique pour recevoir du tips: un sourire, quelle belle journée aujourd'hui, hein, et hop par ici les beaux trente sous. Merci beaucoup. À la prochaine. Au revoir.

À tous les mardis soirs, après la fermeture, je lavais les planchers et les bécosses du supermarché avec deux autres camarades, dont l'un d'entre eux, appelons-le Jean, un cousin par alliance, qui me faisait rire comme pas un au travail.

Travailler avec Jean, c'était toujours super. Je savais que j'allais pas m'ennuyer et qu'il se passerait quelque chose. D'abord, il a la face qui porte à rire. C'est comme Olivier Guimond. Tu lui vois la face et tu ris, parce qu'il a le sens du comique quoi, quelque chose d'inné.

Les mardis soirs, Jean mettait le paquet pour faire rire.

Le bureau du boss surplombait le plancher. Monter au bureau, c'était vraiment monter chez Dieu et il fallait presque marcher sur la pointe des pieds. Évidemment, nous avions l'extrême privilège de pouvoir y aller pour vider les poubelles et nettoyer les bureaux.

Au Ciel, c'est-à-dire au bureau du boss, il y avait aussi un micro à travers lequel l'on pouvait lancer les ordres appropriés: un commis est demandé au département des fruits et légumes, à la boucherie, dans le stationnement, etc. Quand le boss était sur le plancher, sans le micro, il nous appelait tous Djo. «Djo, fais-ci, Djo, fais-ça!» Il ne nous appelait jamais par notre prénom, les minables commis, non, mais toujours Djo, juste Djo et jamais plus que Djo.

Jean brûlait d'essayer le micro ce soir-là. J'étais en bas, en train de passer la moppe quand, tout à coup, Jean fit résonner sa voix dans les hauts-parleurs.

-Enwèye Djo tabarnak! Ramasse la marde Djo! Torche la bolle Djo! Let's go Djo calice! Travaille hostie de Djo! disait Jean, au micro, en imitant la voix colérique du boss.

Je riais en saint-chrême, croyez-moi.

Mais mon rire se coupa d'un coup, tout net. Une clé tournait dans la serrure de la porte. Il faut dire que le boss nous enfermait dans le supermarché. S'il y avait eu un feu, nous aurions dû péter la vitrine pour sortir. Généralement, on ne le voyait pas avant huit heures. Ce soir-là, il était en avance. Et Jean, qui ne faisait que commencer son show, ne savait pas encore que le boss était entré.

-Enwèye Djo tabarnak! Ramasse la marde Djo! Torche la bolle Djo! Let's go Djo calice! Djoooooooooo!

-Qu'est- qu'tu fais là toé? lui hurla le boss.

Et là, Jean, dans un éclair de génie, continua au micro:

-One! Two! Testing! One! Two! Testing! Je suis en train de tester le micro, boss! One! Two! Testing!

La suite de l'histoire s'est passée au bar Ailleurs, un bar «heavy mental» de la rue Notre-Dame, où nous avons trinqué et rigolé tout en nous appelant Djo l'un et l'autre.

-Chu saoul en christ Djo!

-Moé 'ssi Djo!

mercredi 20 août 2008

L'été à St-Roch-de-Mékinac


C'était l'été et l'existence était douce.

Les poissons sautaient à la surface des eaux vertes de la rivière Métabéroutin.

J'avais le privilège de conduire seul ma propre barque et je ramais sur la rivière avec la joie au coeur.

J'étais un Indien. J'étais Radisson. Bref, je n'étais pas encore moi-même. J'étais jeune et je me contais des pipes, ce qui était plus facile que de m'en faire moi-même, hého, je ne suis pas si acrobate.

Pour manger, je n'aurais qu'à attraper du poisson. Ou bien qu'à récolter des mûres ou des bleuets. L'autarcie m'était accessible, enfin.

Pour finir, je plongerais dans la rivière pour me rafraîchir un peu et je contemplerais les arbres du Parc National de la Mauricie, sur l'autre rive, l'eau dégoulinant sur mon visage, le soleil cuisant ma peau de Métis.

Ah! ces étés à St-Roch-de-Mékinac, au chalet de mon parrain et ma marraine...

L'autre partie de l'escapade, c'était de faire les quatre cents coups avec mon cousin et mon frère benjamin. Nous nous suivions tous d'un an et faisions tout un trio: le cousin étant le plus vieux, puis moi et enfin mon frère. Moi et mon frère nous foutions des taloches pendant que mon cousin tentait de nous séparer.

Le ski nautique parmi les pitounes (billes de bois) qui flottaient sur la rivière à cette époque, au début des années '80 , c'était tout un sport extrême.

Je vous avouerai que j'étais plutôt maladroit à ce sport. Comme j'étais déjà gros et grand, c'était un peu comme si le moteur vingt forces du yotte ne voulait plus tourner. J'enfonçais dans l'eau plutôt que de surfer sur les vagues et les pitounes. Et quand c'était le temps de remonter dans le yotte, ma christ de grosse veste de flottaison jammait en-dessous. Ce qui fait que l'on me remorquait jusqu'au quai, comme une baleine. Ce qui, vous l'avouerez, était plutôt humiliant. Mon cousin et mon jeune frère se foutaient de ma gueule et, aujourd'hui encore, chaque fois que je les vois ils m'humilient avec cette histoire que je dois aujourd'hui vous raconter, comme si j'étais en thérapie.

***

Cela fait vingt ans que les pitounes ne flottent plus sur la rivière, grâce aux actions des environnementalistes.

Pour moi, malgré les pitounes et la puanteur qui s'en dégageaient, St-Roch-de-Mékinac était tout ce que je pouvais me représenter du paradis terrestre.

En fait, c'était la porte du paradis.

Le paradis était sur la rive ouest de la rivière, du côté du Parc National de la Mauricie.

J'approchais de l'âge où je pourrais parcourir ce parc d'une extrémité à l'autre, dans toutes les directions, à pieds, à bicyclette, à la nage, en canot et en portage.

Tout mon entrainement physique convergerait vers ces buts: l'autarcie, la nature et le paradis terrestre.

Le Parc National, c'est mon Rosebud, pour ceux qui se rappellent le film Citizen Kane.

Pour les autres, eh bien, c'est un christ de beau spot.

Voilà.

lundi 18 août 2008

LE FOU QUI SOUHAITAIT PASSER POUR FOU



J'ai vécu quelques années sur le Plateau Mont-Royal, à deux pas de l'hôpital Louis-Hippolyte-Lafontaine, célèbre pour son aile psychiatrique regorgeant de personnages tous plus ou moins insolites.

J'allais souvent m'asseoir sur un des bancs du Parc Lafontaine pour lire quelques pages sous le vent à peu près frais de la métropole. Évidemment, il m'arrivait de discuter avec des gens qui traînaient de ce côté. Dont ce gars sans nom qui, j'allais l'apprendre ce jour-là, était mon voisin de l'étage au-dessus.

Il tenait à se faire appeler King Kong, et ça je n'ai jamais su pourquoi. D'abord il ne ressemblait pas du tout à King Kong. En fait, il ressemblait à un gars sorti de prison, comme vous pouvez le voir ci-dessus sur ma caricature qui met un peu de couleurs dans ce texte. Il y a des gens qui n'aiment pas lire et, moi, bon prince, je pense à tout. J'ai donc dessiné un type en train de gueuler qu'il est un fou et qu'il veut son chèque. Vous vous demandez pourquoi? Soyez patients, j'y viens tout de suite.

King Kong ressemblait donc plus à Charles Manson qu'au roi des gorilles. Il m'avait abordé dans le parc pour avoir du feu, puis pour des cigarettes. Je n'avais pas pu les lui refuser. King Kong avait un couteau de chasse dans ses mains et il sculptait une pièce de bois, un visage à deux faces ou quelque chose du genre.

À Montréal, quand un type te demande du feu avec un couteau de chasse dans les mains, tu ne prends pas de chance. Tu lui donnes ce qu'il te demande. Surtout si tu te trouves à deux pas du pavillon psychiatrique.

Je lui ai donc donné du feu et deux ou trois cigarettes puis King Kong m'a dit qu'il me voyait souvent.

-J'reste juste en haut d'chez-vous. Ouin.

-Ah ouais? m'étonné-je.

-Ouin. Et là j'ai un christ de problème. Je n'ai pas de téléphone. Et il faudrait que j'appelle mon agente de BS. As-tu du papier à rouler, man? J'roulerais bien un joint de hasch...

-Je n'ai pas de papier à rouler mais j'ai le téléphone. Si tu veux appeler ton agente, pas de trouble, lui dis-je sans savoir dans quoi je m'embarquais.

-Hostie t'es cool toé man! Tiens, on va s'griller quelques plombs...

Il mit quelques petites crottes de hasch au bout de sa cigarette et inhala pleinement la fumée démoniaque. Il me tendit sa cigarette s'attendant à ce que j'inhale moi aussi. J'ai dû refuser mais je ne m'en souviens plus vraiment. Je n'ai jamais fumé de drogue, ni même inhalé. Si Bill Clinton peut dire ça, moi aussi.

Donc, nous nous sommes rendus chez-moi, tous les deux un peu frostés, pour permettre à King Kong de loger un coup de fil à son agente d'aide sociale, communément appelée l'agente de BS (BS comme dans Bien-être Social).

King Kong tenait mordicus à se faire passer pour fou afin d'augmenter ses prestations d'aide sociale. Cela ne faisait pas une demie-heure que je le connaissais et je me doutais bien qu'il n'était pas tout à fait sain d'esprit. J'allais donc être témoin d'une injustice, une fois de plus.

King Kong composa donc le numéro de son agente, Mireille Levasseur qu'elle s'appelait, ça je m'en souviens, d'autant plus que King Kong m'avait dit qu'elle ressemblait à Mireille Mathieu et qu'il souhaitait vivre une relation tantrique avec elle.

Cela faisait trente minutes que je le connaissais et il aurait voulu baiser toutes les femmes que nous avions croisées dans ce court laps de temps. Qu'elles soient belles ou moches, c'était le tantrisme avant tout pour King Kong.

King Kong, évidemment, se grillait d'autres plombs de hasch tout en attendant que Mireille soit en ligne. Il m'en offrait. Je n'inhalais rien et faisais seulement semblant, au cas où l'envie me prendrait de devenir président des États-Unis.

Puis la Mireille fût enfin au bout du fil. King Kong lui déballa toute une histoire.

-J'suis un fou moé hostie d'tabarnak! J'veux mon chèque calice! Vous allez voir que j'suis fou si vous m'croyez pas! J'vais rentrer dans votre bureau pis j'va's chier à terre! J'va's m'crosser dans tes papiers! J'va's manger tes formulaires!

King Kong hurla toutes sortes d'insanités puis invita finalement Mireille à dîner au Resto-Pop, sur la rue Ontario, où l'on t'offre un repas complet pour cinquante cents.

-Let's go Mireille, fais pas ta stuck-up! Viens m'voir au resto à midi, aujourd'hui, pis j'va's t'aimer mon beau p'tit bebé d'amour!

Ce King Kong était vraiment fou. Pourtant Mireille refusait de gonfler son chèque en conséquence. De même qu'elle refusait d'aller se faire courtiser dans un resto populaire.

-Mangez d'la marde gang d'hosties de crosseurs! hurla finalement King Kong avant de raccrocher.

Puis il me regarda, l'air apaisé.

-Ils ne veulent pas me donner de supplément sur mon chèque d'aide sociale. Ils ne croient pas que j'suis fou.

Je le croyais sur parole, pourtant.

Je le croirais encore plus au cours des jours suivants. D'autant plus qu'il venait me quémander des cigarettes ou de l'argent à tous les jours en me racontant toutes sortes de conneries qui ne tenaient pas debout. Comme je suis sensible à la misère humaine, je donnais mes bouteilles vides à ce pauvre fou ainsi que quelques clopes.

Un jour, King Kong vint cogner à ma porte pour me soutirer de quoi s'acheter une bouteille de vin.

Il était accompagné d'une jolie femme, un vrai mannequin, un visage d'ange, de longs cheveux, des seins opulents. Elle était dans la vingtaine et contrastait énormément avec lui, un vieux bouc dans la quarantaine passablement édenté.

Elle ressemblait à une fée, c'est pas mêlant.

King Kong l'avait rencontrée à l'aile psychiatrique de l'hôpital Louis-Hippolyte-Lafontaine, où il était allé pour passer une série de tests afin de prouver qu'il était fou auprès de son agente du bureau de l'aide sociale.

-Négatif! m'a dit le doc. Il paraît que j'suis pas fou, man. Croirais-tu ça? m'a-t-il dit d'emblée pour jeter quelques explications sur sa plus récente apparition.

-J'ai passé tous les tests, ajouta-t-il. Rien à faire tabarnak! Le doc dit que j'suis sain d'esprit.
J'suis rentré d'moi-même la semaine passée. J'étais à l'urgence et j'disais «houba houba» pour qu'ils m'enferment et me fassent déclarer fous. Ben ces hosties de faux-culs ont trouvé l'moyen de dire que j'suis pas fou! Gang de mange-marde!

-Et tu t'appelles comment? demandé-je à la jolie fée.

-Eneleh-Esor, me répondit-elle en me faisant un large sourire de folle.

-Ça veut dire Rose-Hélène à l'envers... me dit King Kong tout en me faisant un clin d'oeil complice.

-Où est la salle de bain? me demanda Eneleh-Esor.

-Dans le fond du couloir, lui dis-je.

Pendant qu'Eneleh-Esor était au petit coin, King Kong me raconta comment il l'avait rencontrée et pourquoi cet obsédé souhaitait faire l'amour tantrique avec elle.

-Elle était au pavillon psychiatre, elle aussi, à Louis-H.-Lafontaine. Est belle en hostie, hein? C'est mon ange, Gaétan, mon ange j'te jure! Ils l'ont rentrée à l'asile parce qu'elle voyait des p'tits lutins verts partout. Ben moé j'lui ai dit qu'elle pouvait se sortir de là, en moins de vingt-quatre heures si elle voulait. Pis qu'on pourrait faire l'amour tantrique ensemble... Oui, man! Le tantrisme! Hostie qu'c'est hot... Faut que tu te r'tiennes de v'nir, pour que le liquide vital reste en-dedans d'toé le plus longtemps possible, ce qui agite ton cortex cérébral, man! Y'a rien d'plus hot que le tantrisme, man. Autrement dit, quand tu fourres, tu viens pas. Comprends-tu?

-Hee oui... fis-je semblant de comprendre.

-Donc, j'ai dit à Eneleh-Esor qu'on pouvait faire l'amour comme des anges, oui m'sieur, si seulement elle disait à son doc qu'elle ne voyait plus de lutins verts et qu'elle était guérie.

-Et alors?

-Ben j'lui ai dit qu'elle a le droit de voir des p'tits lutins verts, avec moi, parce que je les vois aussi. Mais pour le doc, lui, pas question qu'elle en voie. Ces hosties-là n'aiment pas ça quand k'on voit par-delà les portes de la perception, hein, beyond the doors of perception, man, comme chantait Jim Morrison, man. «Dis à ton doc que tu ne vois plus de lutins verts, ma belle Eneleh-Esor, ange d'amour, et nous vivrons ensemble l'amour tantrique!» Et paf! Eneleh-Esor dit ça aux préposés, aux infirmières et au doc. Deux jours après ils lui donnent son congé et je l'attends à la sortie de l'hôpital, et voilà, on est icitte!

King Kong avait un regard halluciné, comme d'habitude. Rose-Hélène est sortie de la salle de bain et je leur ai refilé de quoi s'acheter un pain, une bouteille de vin et quelques cigarettes pour leur nuit de noces.

Et ce fût toute une nuit de noces. J'entendis King Kong et Eneleh-Esor hurler toute la nuit. Je n'osais pas m'imaginer ces deux-là en train de faire l'amour tantrique sans échapper une goutte. Et j'avais du mal à dormir puisqu'ils baisaient férocement. Je me disais qu'il ne fallait pas nuire aux ébats d'un couple de fous. Tout finit par se calmer, vers quatre heures du matin. J'ai pu dormir un peu, seul, en songeant si je n'étais pas mieux moi aussi d'aller courtiser une folle.

Le lendemain, King Kong et Eneleh-Esor vinrent encore cogner à ma porte, pour des oeufs, du pain, du café, du lait, du sucre et, bien sûr, des cigarettes. Je me suis dit que les tourtereaux méritaient bien un petit déjeuner et, bien qu'ils m'aient empêché de dormir, je leur ai offert de partager mon repas.

Ils n'ont pas refusé et, dès qu'ils eurent fumé leur première cigarette, leurs langues se délièrent pour un projet tout à fait insensé.

-Gaétan, me dit King Kong, tu dois nous aider à libérer Bill!

-Oui, renchérit Eneleh-Machin, on doit libérer Bill!

-Mais qui est Bill, tabarnak? demandé-je.

Bill était un autre pensionnaire du pavillon psychiatrique. Il était en attente de procès et des agents de sécurité se relayaient aux douze heures pour le surveiller dans ses allées et venues. On l'avait enfermé à l'hôpital Louis-H.-Lafontaine le temps de passer des tests pour évaluer s'il était apte à subir son procès.

Bill, un gars de Winnipeg, vendait de la coke. Il s'était fait prendre sur la rue St-Laurent, devant le Second Cup Café, gelé raide, en train de donner son argent aux gens qu'il croisait sur le trottoir.

Bill aurait donné trente-cinq milles dollars aux passants selon King Kong, qui n'était pas nécessairement une source fiable. Il s'était fait prendre pour avoir offert de la poudre aux gens, gratuitement. Il avait un kilo sur lui, toujours selon Kong.

Et Kong voulait sauver cet homme qu'il considérait comme était le plus généreux du monde. D'autant plus qu'il savait que Bill avait du blé et de la poudre cachés quelque part...

Kong avait prévu un plan. D'abord, moi et Eneleh-Esor devions l'attendre chez-moi. Il irait cacher des vêtements civils dans la salle de bain de l'aile psychiatrique et Bill, qui était de la même taille, n'aurait qu'à les enfiler et à filer en douce vers la porte de sortie. Ensuite, ils viendraient chez-moi prendre un café et nous partirions avec Bill à la recherche de son argent et de sa coke.

Pas besoin de vous dire que le scénario ne m'enchantait pas du tout. Ce n'était plus drôle. Et de plus, cette satanée Eneleh-Esor n'arrêtait pas de miauler qu'elle aimait les petits lutins verts, ce qui commençait à ne plus relever de mes compétences de philosophe.

Je n'ai rien dit. Je me suis dit que je rêvais. C'était trop surréaliste.

Heureusement, King Kong revint de l'asile extrêmement déçu.

-J'ai proposé à Bill la liberté sur un plateau d'argent et il m'a filé entre les mains, comme un faux-cul! C'est pas un vrai, Bill. Non, c'est pas un vrai... On n'me r'prendra pas à deux fois à vouloir aider les gens! Les gens n'veulent pas d'la liberté!

Il se mit à rire, d'un rire un peu dément, puis il frencha tendrement sa douce folle.

Une demie heure plus tard, c'était encore l'amour tantrique au-dessus de ma tête, chez King Kong.

Deux jours plus tard, King Kong, qui ne payait pas son loyer depuis trois mois, fût expulser par des policiers. Il a tenté de s'installer chez-moi, les jours suivants, mais je me sentais un peu faux-cul et, à vrai dire, il commençait à me faire peur, ce fou.

J'ai même fini par déménager, histoire de ne pas baigner plus longtemps dans ses histoires sordides. Je n'ai jamais revu King Kong, ni Eneleh-Esor, et je n'y tiens pas tant que ça.

Et dire que le BS et les docs de l'asile ne voulaient pas reconnaître King Kong comme étant un fou! C'est ça qui me dépasse le plus, vraiment, dans toute cette histoire...