mardi 19 août 2008

L'ASSEMBLÉE ÉTAIT «PAQUETÉE»* ET JE N'ÉTAIS PAS ASSEZ SAOUL POUR RESTER

*En politique, une assemblée paquetée c'est une assemblée remplie des amis, des amis, des amis des élus. Le paquetage d'assemblée se pratique fréquemment dans les caisses populaires, les commissions scolaires, les organismes communautaires et les conseils de ville.

Je suis allé hier à la réunion du conseil de ville de Trois-Rivières malgré les avis de certains de mes proches qui prétendent que les dés sont joués d'avance et que ça ne vaut pas le déplacement.

Ils avaient tort. Ça valait le déplacement. Pour un chroniqueur et caricaturiste comme moi, toujours à l'affût de quelques têtes loufoques, j'étais agréablement servi.

Prenons d'abord ce conseiller municipal dont le nom m'échappe. Il a tout de la physionomie du rat, les yeux, les dents, l'appétit, tout. Il pianote sur le clavier de son portable devant ces pauvres hères venus dont ne sait où qui s'entassent dans la salle. Il ne sourit pas. Les traits de son visage sont flasques et méchants. Il vous foutrait trois cents barrages sur la rivière Métabéroutin (anciennement St-Maurice) s'il le pouvait.

Je suis assis avec les policiers, en avant. J'aime avoir les forces de l'ordre de mon côté, sait-on jamais. J'essaie tant bien que mal de les convaincre que le conseil de ville ne respecte pas les règles du jeu, que c'est anti-démocratique, et je ne leur parle même pas de Soljenitsyne ou Vaclav Havel, mais seulement de Vancouver et d'autres villes du monde civilisé où se tiennent fréquemment des référendums municipaux sur des questions de zonage ou d'emprunt de millions. Je leur ai dit aussi qu'une bonne révolution réussit quand les forces de l'ordre se rangent du côté des émeutiers, mais je sens bien que je vais trop loin. Pourquoi les embêter avec John Lennon, Power to the People, et tous ces trucs de hippie que j'ai dans la tête, hein?

Les charmants constables, deux puissantes armoires à glace déguisées en civil, ne sourcillent pas un moment devant mes arguments. Pourtant, je continue de parler avec eux, même si ça ne se fait pas. Toute personne intelligente sait qu'on ne doit jamais parler à un policier, même habillé en civil. Sauf moi. Moi j'aime bien leur parler. Pour comprendre pourquoi il ne faut pas leur parler. Et puis je suis moi-même une armoire à glace. Entre armoires à glace, on peut se comprendre que je me dis naïvement.

Tout à coup, j'aperçois le maire, ce petit coquin qui, caché dans une pièce située derrière les armoiries de la ville, jette un coup d'oeil furtif sur l'assistance pour voir si son monde est bien en place. Tout son monde est là, sa cour, ses courtisans, et quelques minables opposants dont moi qui rassure les policiers que je ne suis là que pour caricaturer le maire en train de sodomiser les citoyens de Trois-Rivières. Je montre aux policiers mes dernières caricatures, dont un conseiller municipal dessiné sous les traits d'un rat. Ils sourient à peine. Aucun sens de l'humour.

Les policiers me rappellent alors que le maire a été élu et que ce n'est qu'une infime partie de la population qui a signé le registre, à peine 3015.

L'un des deux policiers, le plus barbu des deux, sort sa calculatrice devant moi et me sort un chiffre minable pour me rappeler que je suis un opposant minable.

Je lui dis que les règles du jeu c'était 1917 signatures pour qu'il y ait un référendum. Pas 135 000.

Le policier, encore le barbu, me dit que même si l'on portait plainte devant le Ministère des affaires municipales et des régions (MAMR), pour exiger que la ville respecte la volonté des signataires du registre, eh bien ça prendrait deux ou trois ans avant que ça ne soit traité.

Putain! Je viens tout juste d'écrire une pétition, une forme de plainte adressée au MAMR. Et ça pourrait prendre deux ans?

Mes amis avaient bien raison de dire que les dés étaient pipés! Diable que je suis con!

Deux conseillères municipales dites «progressistes», qui m'ont tout l'air d'être des brebis perdues parmi une meute de loups, viennent dans la salle pour serrer la main des gens. Le policier barbu refuse de leur serrer la main: il est pour le projet Trois-Rivières-sur-St-Laurent et il n'est pas certain, ce fin renard, que nos deux conseillères en soient. Le doute plane. Et dans le doute, on ne serre pas la main.

Je doute moi aussi. Je me demande si elles sont du côté des signataires du registre. Je leur serre la main, parce que je sais vivre. Au fond, je les plains. Elles doivent endurer ça toutes seules tous les lundis soirs. Elles ont beau être payées pour ça que je vomirais partout si l'on m'obligeait un moment à tenir leur rôle.

Et le voilà enfin, celui que ses partisans attendaient tous, le maire en personne. Il a mis une belle chemise blanche et une belle cravate qui lui donnent l'air d'un point d'exclamation inversé.

Il entre. On l'applaudit. Belle mise en scène.

Je me met à lui crier «chou!», bien sûr, de même que je crie «chou!» à certains conseillers à têtes de rats dont la tête ne me revient pas. Ce n'est pas que je les trouve choux. Bien au contraire. Je trouve juste que la situation ne vaut pas ce tonnerre d'applaudissements. On se croirait à l'ouverture des jeux olympiques en Chine, comme si tout ça avait été préparé deux mois à l'avance.

Comme je vois que les policiers deviennent nerveux de me voir hurler «chou», tout fin seul, sous l'oeil attendri des caméras de télévision qui tiennent à immortaliser mon «dégoût», j'y mets toute la gomme. Aussi bien faire un bon show si les dés sont pipés.

Mes amis avaient bien raison d'être cyniques: c'est de la grosse christ de marde cette réunion. La salle est paquetée par les beaux-frères et les belles-soeurs des élus de Dieu. Le point portant sur le registre et le règlement d'emprunt est en 29e position: un point mineur parmi tant d'autres.

Je n'ai pas la patience d'attendre plus longtemps. Le conseil se torche du résultat de la signature du registre. Il se torchera aussi de quelque intervention que ce soit, surtout de la mienne. Alors je choisis la seule intervention qu'il soit possible de faire face à des gens qui ne respectent pas les règles du jeu. Je me lève, devant l'assemblée, et je sors en criant que la salle est paquetée par les partisans du maire.

-Hostie d'crosseurs! Gang de mange-marde! que j'ajoute en sortant, tout en me frayant un chemin dans la foule qui obstrue la sortie.

Il est d'autant plus important pour moi de rappeler ces vulgarités qu'elles ne figureront probablement pas dans les journaux locaux. Je me permets cette audace parce que, même si je sais vivre, je proviens d'un milieu populaire où l'on pense que tous les politiciens sont des crosseurs. C'est un défaut génétique, j'imagine.

Je maintiens toujours ma pétition, même si je sais d'avance que les dés sont pipés. Mes proches ont raison, c'est vraiment d'la grosse christ de marde, mais je dois poursuivre naïvement ma démarche, par pur instinct.

Je le fais pour démontrer les contradictions du système. Si, si. Je veux savoir jusqu'à quel point l'État protège nos foyers et nos droits. Je suis curieux de nature. On va tous apprendre quelque chose de ça, surtout si ma pétition se terminait en queue de poisson, du genre tu peux te torcher avec ta pétition, la ministre a regardé le dossier et le maire n'enfreint pas vraiment la loi parce que blablabla, turlupinpin, pouetpouet.

On prétend vivre dans une démocratie parlementaire et tous les jours les lois et les règles sont violées par les élus, qui font appel à mille et un subterfuges pour confiner au niveau symbolique le pouvoir populaire.

Je n'irai plus perdre mon temps aux réunions de l'hôtel de ville, parmi les renifleurs de pets du maire.

Je suivrai dorénavant le conseil de mes amis. Tiens toi loin de la marde, ça pue.

Mets-leur des pétitions dans les jambes, des caricatures ou des textes rigolos.

«Les pauvres ne savent pas s'organiser, sont toujours cassés.» Bien dit, Plume.


***

PS: Propos tenus par le maire Yves Lévesque, hier, rapportés par Paule Vermot-Desroches dans l'édition papier du quotidien Le Nouvelliste ce matin, page 2: «On est en campagne électorale. On peut très bien aller en référendum, mais l'opposition va s'organiser et nous allons le perdre.»

C'est une hostie de bonne raison pour ne pas tenir un référendum.

Je vous laisse aussi sur cet article de Martin Francoeur, dans Le Nouvelliste. On y parle d'un citoyen, un certain Gaétan Bouchard, qui a foutu le camp au début de l'assemblée en criant que la salle était «paquetée».

Il ne manque que la suite, quand j'ai crié «Hostie d'crosseurs! Mangeux d'marde de christ! Ciboire de baveux!»

Les conseillers trifluviens André Noël, Françoise Viens et Sylvie Tardif méritent quelques éloges, compte tenu des circonstances. Ils devraient songer à former un parti municipal. Plusieurs les suivraient en ce moment même. Pourquoi pas le Forum Civique de Trois-Rivières, tiens?