vendredi 29 août 2008

Les réflexions d'un Roger Bontemps


Je suis dans une phase extrêmement prolifique de ma vie d'écrivain amateur. Les histoires filent et se défilent à un rythme d'enfer. Je vais devoir m'arrêter, une semaine ou deux, que je me dis, pour relire tout ça, ne serait-ce que pour compter mes bons et mauvais coups.

Mais non, l'envie d'écrire est plus forte que celle de me lire. Alors je retourne derrière le clavier et je télécharge vers la communauté des internautes tout ce qui traîne dans ma mémoire, avant qu'elle ne me joue de sales tours.

Je sais, j'écris parfois des banalités. Et vous ne m'en voulez pas trop, j'imagine, puisque vous revenez me voir, ce qui me fait plaisir, ne serait-ce que par narcissisme.

On a tous un peu de Narcisse en soi, allez. Même moi, qui suis souvent le premier à me traiter de cave, ne serait-ce que parce que je le pense vraiment.

Narcisse n'est jamais très loin, même chez les caves, même chez les sages, même chez les barbiers, même chez les curés, même chez les péripatéticiennes ou les éleveurs de coqs enragés.

«Tout le monde veut être une star mais personne n'veut être une planète» chantait Luc de Larochelière, auteur-compositeur-interprète de talent un peu downer mais sympathique.

Qui veut être une planète et tourner stupidement autour d'un Narcisse ou d'une personne qui se croit le centre de l'univers, hein?

Personne, finalement.

Et comme notre civilisation est terriblement artificielle et narcissique, tout le monde est seul dans son coin à se regarder le nombril, soit par narcissisme, soit par dégoût du narcissisme ambiant.

Chacun dans sa bulle, dans sa cellule, avec ses rêves crétins d'être ceci ou cela, d'avoir cela ou ceci, rêves qui rarement touchent au but ultime de la vie: être heureux tout de suite et maintenant, avec un verre d'eau en main ou une verrue sur le bout du nez, qu'importe.

Être heureux.

Regarder un arbre et le sentir plus vivant que bien des gens que nous croisons tous les jours. L'arbre ne bouge pas, change lentement, et il est constant jusqu'à la mort.

Je ne dis pas que je voudrais être un arbre. Je dis juste que j'aime ça, regarder un arbre. Ça me détend encore plus que la télévision ou les conversations humaines.

La force d'une communauté solide et humaine, selon mon avis de cave, réside dans cette prise de conscience à savoir que la force de tous réside dans la variété de possibilités que l'on retrouve chez chacun, et non seulement chez tel ou tel crétin qui prétend détenir toutes les réponses, toutes les clés, et qu'il faudrait suivre aveuglément vers les précipices comme les porcs des évangiles qui étaient possédés par l'esprit malin.

Et encore une fois, vous voyez bien que je suis un cave puisque je fais référence à des fables auxquelles je ne crois pas moi-même.

Pourtant, il reste que je ne veux pas attirer personne vers mes précipices quotidiens ou mes abîmes intérieurs.

Je ne suis pas un gourou. Je ne cherche pas de disciples ni d'élèves. Tous ceux qui ont cru qu'ils pouvaient me tenir pour un maître, je les ai tous déçus pour ne pas m'encombrer d'un rôle qui me fait vomir. J'attire les confidences de tout un chacun, allez savoir pourquoi. J'ai l'air du gars à qui l'on peut tout raconter. Comme si je ne jugeais pas les gens ou bien comme si j'avais l'air trop cave pour être vraiment méchant avec ceux qui me confient leurs pensées les plus intimes.

Oui, je bouge de l'air, mais je n'ai pas de réponses, je ne suis pas sage et mes rires, désolé, ne sont qu'un état d'âme bien propre à mon comportement de cave relativement insouciant.

Je suis un Roger Bontemps, comme on dit par chez-nous, qui fait ce qu'il croit juste, juste pour croire qu'il est juste de faire quelque chose, même une connerie, plutôt que de rester là, les bras croisés, à regarder le régiment passé, les yeux hagards, le filet de bave aux lèvres comme le dernier des légumes.

Je vis au jour le jour, comme je peux, et j'entends rire au moins cent fois par jour, pour faciliter ma digestion et vivre pleinement ma folie.

En tant que Roger Bontemps, je n'en veux à personne et ne me reconnais pas d'ennemis, même en politique.

Je ne m'attends pas à ce que les gens soient brillants quand l'expérience m'a appris que nous étions tous stupides sans exception.

J'ai des opinions, des points de vue et des valeurs. Et je me trompe parfois. Mais je me targue de ne tromper personne. Comment voulez-vous que je le fasse? Je suis solitaire de nature et les foules me dégueulent.

Dès que quelqu'un me dit que j'ai raison, je laisse entendre que j'ai peut-être tort. Ce n'est pas que je manque de constance, au contraire. C'est juste que je sais bien que rien n'est jamais tout noir tout blanc et qu'il faut agir avec les humains comme on le fait avec un rat coincé devant soi: il faut lui laisser de l'espace pour s'enfuir afin d'éviter qu'il ne vous morde et ne vous transmette sa peste ou sa rage.

J'essaie, en parfait cave que je suis, de suivre cette règle avec les humains quand je me rappelle que je l'ai déjà écrite quelque part et que je dois me conformer à ce que je dis - ou dire que je suis un cave. Un Roger Bontemps. Et croyez-moi, je ne me fais jamais mordre par les rats parce que mon attitude de cave me déroute autant qu'elle déroute tout le monde. C'est ça, être un Roger Bontemps. La vie c'est une beurrée de marde et plus ça va moins y'a de pain. Une maxime pour se sortir de l'embarras, coup sur coup.

Évidemment, j'en arrache un peu avec les personnes vraiment mesquines qui prennent plaisir à faire souffrir les gens. Comme je ne les côtoie jamais longtemps, je ne me laisse pas trop contaminé.

Et cela me permet de maintenir ma réputation chèrement acquise de Roger Bontemps, de gars insouciant, difficile à saisir, qui ne semble jamais malheureux, ni triste, ni malade. Comme si la vie me gratifiait d'être un Roger Bontemps, c'est-à-dire un cave, comme tout le monde, ou presque.

Ou presque, puisqu'il est vrai qu'il y a des gens qui ont de l'argent. Quand tu as de l'argent, tu es prodigue en conseils et en réponses toutes faites pour se débarrasser des rustres et des quêteux. Avoir de l'argent, c'est comme être un obèse étranger dans un quelconque pays de cannibales affamés. Il faut calmer l'appétit des uns et des autres avec des sermons, des breloques, des colifichets, des miroirs, des traités que l'on ne respecte pas, des contrats avec lesquels l'on se torche le cul.

Tout le monde sait qu'il n'y a que les caves qui n'ont pas d'argent.

En tout cas, c'est l'avis d'un cave, d'un Roger Bontemps.

J'ai assez écrit pour aujourd'hui.

J'aurais mieux fait de me relire...