dimanche 3 août 2008

AU YUKON, SUR DES AIRS DE LED ZEPPELIN


Le soleil, seul depuis des jours dans un ciel sans nuages, brillait presque vingt-quatre heures sur vingt-quatre. C'est à peine s'il se couchait, vers deux heures du matin, une toute petite brunante, entre grizzli et loup.

En fait, l'obscurité ne venait jamais. Le soleil se couchait pour se lever tout de suite.

Je trouvais ça hallucinant. C'était ma fin de semaine de congé, à Whitehorse. J'en profitais pour me la couler douce, au pays du soleil de minuit.

Et me la couler douce, cet été-là, c'était me promener d'un bar à l'autre sur Main street: le Taku, le Klondike Inn et ce petit resto dont j'ai oublié le nom, où j'allais déjeuner sous des airs de musique populaire des années '70: Dylan, CCR, The Mamas and The Papas, Janis Joplins, etc.

J'étais sur la côte Ouest après tout. Et c'est exactement ce dont j'avais besoin à ce moment précis de ma vie: décrocher de toute la pourriture de l'Est, de tout son matérialisme puant, de toutes ses conventions folles. Ici à Whitehorse, dans le Grand Nord canadien, je me sentais libre, léger, une page vierge pour écrire tout ce que je voulais dessus, quoi.

Bref, j'avais acquis le droit d'être complètement moi-même.

Personne ne me connaissait. Je ne connaissais personne. Tout devenait possible, pour le meilleur et pour le pire.

Je garde le meilleur pour mes vieux jours.

Pour ce qui est du pire, j'y viens tout de suite. Je me doutais bien que vous vouliez me voir commencer par là.

C'était un samedi après-midi.

Il faisait chaud et sec. Des nuages de poussière balayaient Whitehorse, coincée dans un canyon de sable fin aux abords de la rivière Yukon.

Je me promenais à vélo sur la terre qu'avait chanté l'auteur préféré de mon enfance, Jack London. J'étais au pays de la ruée vers l'or, en vélo. Le Klondike avait bien changé. Juste à voir les enseignes: McDonald's, Tim Horton's, etc. Ils étaient donc partout ces salopards! Que voulez-vous. Il faudrait peut-être revoir les règlements sur l'affichage pour préserver un certain cachet...

Je ne vous emmerderai pas avec des revendications écologistes. Pas cette fois-ci.

Revenons plutôt à cet après-midi chaud et sec, trente Celsius, des nuages de poussière comme au Far-West, même si c'est plutôt le Far-North. Avec les montagnes au loin, les frêles épinettes et les bouleaux, les takus, ces drôles d'oiseaux colorés et le rapide de la rivière Yukon, je suis aux anges. Je trippe.

J'avais bien fait de quitter le Québec. J'envisageais l'idée de m'établir à Whitehorse, de tendre le majeur au Québec, de refaire ma vie, ma langue, mon histoire. Ici, au Yukon, je n'étais plus un chômeur, mais un king à ma façon, respecté de tous. Là-bas, au Québec, je ne voyais devant moi que shitty jobs, pauvreté et discours puérils. L'exil m'avait donc fait le plus grand bien.

Je suis là à vous raconter ma vie, encore une fois, et je suis sensé vous raconter mon pire souvenir. Je ne suis pas écrivain moi, je suis conteur. Les écrivains écrivent. Pas moi. Moi, je raconte. Les mots sont là pour me servir même s'ils me nuisent aussi un peu. Je devrais tout de suite aller droit au but, si j'avais un peu de technique littéraire dans les doigts, et je suis toujours là, au bout de dix lignes, à écrire n'importe quoi juste parce que je raconte sérieusement, avec méthode. Je ne suis tout de même pas si con. Je sais où je veux en venir.

Venons-en donc au coeur du récit, saint-chrême, puisque nous y sommes.

Après-midi chaud. Whitehorse. Été 1993. Je me promène à vélo, d'un bar à l'autre, zigzaguant entre les autos.

On m'a dit de ne pas aller à ce bar situé sur Jarvis Street. Le nom m'échappe là aussi. Était-ce le Black-Out? Je ne sais plus trop.

Ce que je sais, c'est qu'on m'avait dit de ne pas y aller parce que c'était un bar fréquenté par les Indiens.

Étant moi-même un Métis, je me suis dit naïvement que je n'avais rien à craindre de mes frères et soeurs autochtones. Je faisais un peu partie de la famille. Sûr qu'ils me crisseraient la paix.

J'entre donc dans le bar. Un silence de mort accompagne mon entrée. Les Tutchones et Tinglits rassemblés me font un accueil glacial.

Je commande une bière.

-Hi! A Molson Canadian, please.

La serveuse me tend ma bouteille. Pour moi, qui suis un peu saoul, elle ressemble à Pocahontas. Elle sourit un peu.

-Are you French?

-You betcha! que je lui réponds.

You betcha
est une expression typiquement yukonoise qui signifie, en gros, tu l'as dit bouffi ou bien t'as crissement raison. C'est très local, you betcha, et ça sonne drôle avec un accent français, comme un anglais qui essaierait de sacrer en québécois.

Les yeux de la serveuse pétillent. Le mot French, quel effet sur les femmes! Quelle joie d'avoir un tel accent.

Je me crois sauvé. Elle a souri. On m'accepte.

Je m'asseois près de la table de billard, tout près du juke-box et, par pure provocation peut-être, d'autant plus qu'on entendrait une mouche voler dans le bar, je vais mettre une pièce dans le juke-box et je leur sers une belle beurrée de Led Zeppelin, Whole Lotta Love, ça va les calmer me dis-je.

Un couple d'Indiens pas mal poqué joue au billard.

Le mâle, quarante ans, trapu, les jambes plus grandes que le corps, est en bedaine dans le bar. On peut voir ses tatouages: têtes de mort, poignards, cougars, tous tatouages pauvrement exécutés en quelques prisons infâmes. Le genre de tatouage fait avec une aiguille trempé dans un mélange d'eau et de cendre de cigarettes.

Quant à la femelle, je ne jouerais pas au docteur avec elle. Elle glace le sang. On dirait une tête de méduse placée sur un corps en forme de pamplemousse. Sa mini-jupe de cuir noir jure avec ses courbes asymétriques. Elle a un mégot au bord des lèvres et elle me fait de l'oeil. Elle me fait non seulement de l'oeil mais elle fonce vers moi et me tend la main droite.

-It's my best song! Holy fuck! That's a fuckin' good one, ah? You love that song too, ah?

J'imagine qu'elle veut que je lui donne une poignée de main à la motard, comme pour se préparer à un tir au poignet. Ce n'est pas le lieu pour la poignée de main classique. Je passerais vraiment pour un pied-tendre.

-Yeah. Que je lui réponds en faisant claquer ma paume dans la sienne. I like Led Zep. Gaétan. Nice to meet you.

-Ga...What? I'm a big whore, nice to meet you. Elle tire une bouffée de fumée de son mégot, crache un cheveu, et me regarde avec un air de merlan frit.

Elle se présente donc comme une grosse salope. Pas évident.

Je prends une gorgée de Molson Canadian. Le mâle s'approche de moi, avec son pichet de bière et son manteau de cuir. Il semble hargneux. Il n'aime pas que sa blonde me parle.

-Who are you? qu'il me dit d'entrée de jeu. Il sent le fond de tonne. Ses yeux louchent un peu. Peut-être qu'il est aussi sur la poudre.

-I'm Gaétan, que je lui dis. Nice to meet you.

-Nice to meet what? Are you kidding me? Who d'you think I am? An ass-hole? D'you think I'm an ass-hole, ah?

Il panique. Ses yeux s'injectent de sang. Il m'en veut.

-Don't worry, be happy, que je lui réponds, avec mon accent français prononcé.

Sa blonde se met à rire, comme si elle me trouvait chou.

-Don't bother him George! He's a French guy... He did you nothing...

-Shut up you fucking bitch!
qu'il lui répond. Il sort ensuite un couteau de son manteau et me le colle sous la gorge sans que je ne l'aie vu venir.

Je sens la froideur de l'acier sur la peau de mon cou. Ma dernière heure est peut-être venue. Je reste stoïque, cherchant le moyen de me sortir de ce maudit lieu coupe-gorge!

-Ok! Buddy! I don't know you and you don't know me. Take it easy. Be cool. I just wanna drink some fucking beer until I'll be drunk and that's it! So, take off your knife from my throat...

Il enlève tout de suite le couteau et me tend l'autre main, pour que je lui fasse une poignée de main à la motard.

Comme je suis peu rancunier, je lui serre la main. Il me paie un pichet de bière sur-le-champ pour s'excuser. Sa blonde le traite de trou du cul, d'ivrogne et de roi des morons. Il ne semble pas s'en soucier. Il continue de boire, avec moi, son couteau rangé dans son manteau.

Je me dis que je dois foutre le camp de ce bar.

Pourtant, je reste. Il y a encore plein de chansons de Led Zeppelin dans le juke-box. La veillée est jeune. Et puis, surtout, je ne suis pas mort.

Comme dirait ce bon vieux Nietzsche, j'ai appris à l'école de la vie que «ce qui ne nous tue pas nous fortifie».

Ah! ce maudit rock and roll qui rend la jeunesse folle et téméraire...