lundi 21 août 2017

Absurde, non?

Si l'on me demandait quelle est mon option politique aujourd'hui, je n'aurais qu'une seule formule: aimons-nous les uns les autres. Je ne sais pas les noms de tous ceux qui ont pu dire ça au cours de l'histoire. À vrai dire, même l'histoire m'importe peu. On lui fait dire n'importe quoi, l'histoire. On finirait même par vous étriper pour une virgule que vous n'avez pas comprise.

Au milieu de ce fatras d'idéologies et de prêts-à-penser livrés à toutes les sauces, je m'abandonne au non-dit, à quelque chose comme la sensation de marcher pieds nus sur la terre, simplement.

Évidemment, je ne suis pas imperméable aux doctrines. Elles viennent parfois me siffler des ci et des ça à l'oreille. Quand ce ne sont pas des statistiques ou bien la démonstration mathématique qui justifie toutes formes de préjugés sociaux.

Je résiste du mieux que je peux en me jurant que je ne vais pas mourir pour des idées.

Je vais dénoncer l'injustice.

Je vais encore descendre dans la rue.

Je vais signer des pétitions et résister.

Cependant, je ne m'abandonnerai pas à la haine.

Ni à la violence.

La violence peut être instrumentalisée par les services de renseignements pour discréditer un mouvement d'opposition.

Des États ont pu imiter la violence. Rarement ils ont imité l'amour et la paix. Sinon jamais.

***

La fin ne justifie pas les moyens.

Ce sont les moyens qui justifient la fin.

Le proverbe est toujours formulé à l'envers pour une raison qui m'échappe.

D'où, sans doute, les guerres.

Tout ça parce que le proverbe aura été écrit pendant un moment d'inattention.

Comme quoi l'histoire nous ferait faire n'importe quoi.

Pourvu que ce soit écrit.

Absurde, non?

vendredi 18 août 2017

Ti-Pet, Tipoune, Amadou & ses sacrés lascars

C'était un couple dans la soixantaine qui vivait depuis toujours dans le fin fond du Rang du Pays Brûlé, à Grand St-Esprit.

Sa femme l'appelait Ti-Pet. Ti-Pet par-ci. Ti-Pet par-là.

-C'est parce que je l'aime qu'j'appelle Ti-Pet mon Ti-Pet! disait-elle lorsqu'elle était en présence d'inconnus étonnés par ce sobriquet.

Ti-Pet ne trouvait rien à redire. Il s'était habitué à ce que sa femme l'appelât Ti-Pet. 

Lui-même l'appelait Tipoune.

Et Tipoune ne s'en offusquait pas. Même qu'elle trouvait ça joli, Tipoune.

***

Amadou n'avait jamais mangé de sandwich au gingembre.

Sauf qu'on lui avait fait accroire que ça existait, des sandwichs au gingembre.

Face à son incrédulité ses copains ont tranché du gingembre qu'ils ont déposé entre deux tranches de pain badigeonnées de mayonnaise. Puis ils lui ont tendu ce sandwich au gingembre qui lui semblât trop croquant.

-Ça goûte la marde ça tabarnak! lança Amadou en crachant sa bouchée de gingembre cru au pain brun.

Les gars s'esclaffèrent. Puis ils lui expliquèrent que c'était la première fois qu'il voyait quelqu'un manger un sandwich au gingembre. 

C'est plutôt mince comme histoire, je sais.

Mais bon. ça change de la routine.

On finirait par s'asphyxier l'âme à force de s'en prendre à Amadou pour sa religion ou ses coutumes culinaires.

D'abord, non, «ils» ne mangent pas de sandwichs au gingembre.

Personne ne mange ça.

Voilà un préjugé de moins à bas prix.

Je ne vous demanderai même pas de me dire merci.

***

Où en étais-je?

Je ne sais plus.

Je voulais écrire quelque chose d'important. De quoi de sérieux. Puis je l'ai effacé. J'ai recommencé dans le même registre: les droits de l'homme, la lutte contre le racisme, etc. Puis j'ai tout effacé encore. Tout ça pour me concentrer sur Ti-Pet, Ti-Poune, Amadou et ses sacrés lascars.

Ça m'a fait du bien...




jeudi 17 août 2017

Special K

K. était un gars bin correct pis toutte.

On l'appelait K à cause des céréales. I' mangeait des Special K. Pas plus compliqué que ça, son surnom. Pis el' pire c'est que personne savait son nom. En tout cas, ni moé ni Jos Létourneau, mon autre voisin.

K. restait juste entre moé pis Jos Létourneau. Lui ça devait être 855. Moé c'tait 857 pis Létourneau 859... En tous 'es cas... On ne fera pas des logarithmes. Compter des ci pis des ça moé là... Pas rien qu'ça à faire.

Ça fait que K. y'était un gars bin correct pis toutte. Pis c'tait bin tant mieux parce que K. c'était mon voisin.

Ej' sais bin pas de qu'est-cé qui faisait dans 'a vie. J'pense qu'i' faisait de la mécanique. Y'arrivait toujours graissé comme ça y'avait couché en d'sour d'un char. Peut-être bin qu'i' travaillait dans un garage. Peut-être qu'i' mettait des pneus pis toutte. Pie peut-être pas aussi. Ça fait pas mal de peut-être. Bin c'est d'même. C'est pas moé qui décide dans 'a vie.

Ça fait que K., Special K toé chose, i' s'met l'autre jour à m'parler.

-Salut, qu'i' m'dit.

C'est vrai que c'était la première fois qu'i' répondait à un des trois cents salut que j'y avait faitte avant. Comme quoi i' m'arrivait d'penser que c'te calice-là i' savait pas vivre pis toutte. Des fois on juge trop vite. T'sais veux dire?

-Salut, qu'i' m'dit, donc.

Dis donc...

Dis don'... Ha! Ha! Dis doncques toi!

En tous 'es cas...

J'y réponds salut.

-Salut!

-Fait beau...

-Ouep.

Pis pas plus que ça. Le lendemain j'le r'voés encore. 

-Salut.

-Salut, qu'i' m'répond.

-Pis les Special K?

-J'mange tout l'temps des Special K.

-E' l'sais. On dirait qu'tu manges juste ça coq! Les poubelles sont pleines de boîtes de Special K.! Ha! Ha!

-J'aime ça des Special K.

Ah bin sûr que j'me dis. On peut aimer ça des Special K.

C'est pour ça qu'on l'appelle K.

Mais ça s'arrête pas là.

Trois jours après i' meurt frappé par une auto.

J'veux bien croire que ce sont des choses qui arrivent à tous 'es jours. El' monde meurt pis vit à tous 'es jours. C'est pas moé qui décide ça dans 'a vie!

Bin ça m'rentre pas tout l'temps dans 'a tête, t'sais.

Y'était spécial, K. Special K. Ouais.



Quelques bédés en rappel...






















Sans commentaires


Des statues?


mercredi 16 août 2017

Better Crooks Than Racists ?

Comme je voudrais écrire autre chose! Vous parler des fleurs, des oiseaux, des océans et de l'espace infini... Mais non, il faut que je monte sur l'arène politique, lieu jonché de pourriture et de détritus.

Des odeurs pestilentielles de racisme et de xénophobie me montent au nez. L'opposition officielle, au Québec, ne fait rien pour aérer la pièce. Plutôt que d'ouvrir les fenêtres, elle tient à ce qu'on les ferme pour que ça sente encore plus mauvais. Bref, le PQ et la CAQ occultent la montée de l'extrême-droite pour nous baratiner les oreilles avec des discours odieux dignes des soldats d'Odin. La social-démocratie, l'humanisme et la justice sociale ont du plomb dans l'aile au sein des deux principales formations de l'opposition. Triste fin pour des politiciens pour qui tous les moyens sont bons et toutes les convictions interchangeables. René Lévesque doit se retourner dans sa tombe...

Quand une mère et sa fille traversent la frontière pour tout de suite se rendre aux agents frontaliers, il va de soi qu'on n'a pas affaire à des immigrants illégaux. Les immigrants illégaux travaillent dans des sweat shops, dans quelque soubassement d'édifice à Montréal, où des citoyens légaux les exploitent pour trois fois rien. Les autres, ceux qui vivent sous des tentes, sont des réfugiés selon nos lois et doivent être traités selon les conventions de l'ONU que le Canada a signé et que le Québec signerait s'il désirait siéger à la table des Nations. Ils ne seront pas automatiquement acceptés. L'État va traiter leur demande et probablement que plusieurs d'entre eux seront retournés dans leur pays ou bien ailleurs au terme de ce processus. Contrairement aux mythes reçus, le Canada n'est pas une passoire. N'entre pas qui veut. Aucun statut de résident n'est remis à l'aveuglette. Rien n'est automatique.

Ceux qui soufflent sur les braises du racisme et de l'intolérance ne sont pas pour moi des alliés pour vaincre le Parti Libéral du Québec aux prochaines élections. Au contraire. Leur discours de plus en plus nauséabond permettra la réélection d'un gouvernement libéral majoritaire. L'électorat se dira, une fois de plus, qu'il vaut mieux marchander avec des escrocs accueillants que d'avoir affaire à des racistes malhonnêtes et inhospitaliers. 

Québec Solidaire? Je veux bien. Mais le temps presse. Et je serais surpris que la vague orange monte aussi haut, même si je la souhaite. 

Quoi qu'il en soit, le PLQ n'a qu'à regarder la CAQ et le PQ se caler eux-mêmes sans rien faire.

Je l'ai déjà dit: je rencontre à tous les jours des péquistes qui fuient le navire.

Ils ne se reconnaissent plus dans ce parti jadis si prêt de la social-démocratie qui s'abandonne maintenant à trouver toutes sortes de raisons pour contrer l'immigration, le «cosmopolitisme», voire le multiculturalisme-à-la-Trudeau... Ces ex-péquistes finissent par préférer Trudeau à Lisée ou Legault. Plutôt être du côté des licornes et des couleurs de l'arc-en-ciel que de hurler avec des loups qui rêvent de vivre en «klan». Plutôt devenir un guerrier de la justice sociale, un émule de Martin Luther King, un militant des droits civiques, que de se s'en prendre aux plus vulnérables de la société en faisant valoir des idées répugnantes. 

Personnellement, je ne suis membre d'aucun parti politique et entend ne jamais le devenir.

J'ai quelques regrets. Dont celui d'avoir soutenu Bernard «Rambo» Gauthier lorsqu'il songea à se présenter en politique sous la bannière d'un parti de sans-partis fondé un tant soit peu sur le modèle du Parti Pirate islandais. 

Malheureusement, il a dérapé lui aussi, comme tant d'autres, en finissant par adopter lui aussi un discours toujours plus xénophobe. J'ai cru qu'il était un homme du peuple, un Chartrand nouveau genre, socialiste et internationaliste, et je n'avais finalement affaire qu'à une grande gueule facilement influencée par les trolls identitaires et ultranationalistes. Je me suis trompé, une fois de plus. Et je m'en mords les doigts. On ne peut avoir confiance en personne. Y'en n'aura pas de facile.

Cela dit, je refuse de cautionner le racisme, l'ultranationalisme et autres chasses aux immigrants.

Je souhaite la bienvenue à tous les réfugiés.

Je tiens à rassurer mes frères et soeurs issus de l'immigration que pour moi l'humanisme passe avant tout autre discours.

Nous pouvons vivre ensemble, ici et maintenant, dans une atmosphère de partage et d'ouverture.

Nous pouvons éloigner cette menace de guerre civile permanente qui flotte au-dessus de nos têtes.

Et non seulement nous le pouvons, mais nous le devons.



mardi 15 août 2017

Promo


La petite mère qui dormait sur la piste cyclable

J'emprunte à tous les matins une portion de piste cyclable qui traverse un parc quelconque. 

À l'heure où j'y pédale, c'est à peine si les écureuils viennent de se lever. Les goélands sont encore amorphes. Les canards s'ébrouent mollement les ailes dans l'étang. Le soleil est sous la cime des arbres.

Depuis une semaine, je croise une petite mère qui dort sur la piste cyclable dans le sens de la largeur, comme si elle voulait se faire trancher en deux par un train. 

La première fois que je l'ai vue, elle fouillait dans les poubelles d'un vendeur de crème glacée pour se nourrir comme une mouette.

Pas grande, plutôt chétive, les cheveux gris coupés ras, le visage sans expression, je ne saurais vous dire comment cette petite mère en était arrivée là.

Lorsque je la vis couchée en travers de la piste cyclable, la semaine dernière, j'ai d'abord cru que c'était un sac de feuilles mortes. Comme j'ai vu que cela semblait un animal, j'ai arrêté pour voir si tout était correct. La petite mère respirait. Je dirais même qu'elle ronflait.

Que devais-je faire? La réveiller? Lui dire de s'enlever de là pour sa sécurité?

Honnêtement, je n'ai rien fait.

Elle était en vie. Elle dormait sur l'asphalte sec plutôt que sur l'herbe humide. C'était son affaire. 

Le lendemain, je l'ai revue encore dormir sur l'asphalte, dans une portion plus large de la piste cyclable. Cela semblait même moins dangereux.

Puis je l'ai revue tous les jours, dont un où elle ne dormait pas. Elle était assise sur une table de pique-nique et lançait des miettes de pain aux dizaines de goélands qui l'entouraient.

Ce matin, j'était presque content de la voir.

Sa situation s'était améliorée.

Elle ne dormait plus sur l'asphalte, mais sur un large banc situé sous la guérite d'un vestiaire pour joueurs de tennis. L'air était doux et frais. La rosée sur l'herbe fraîche miroitait au soleil. La petite mère était bien au sec, repliée sur elle-même, en cette belle journée du mois d'août. Et elle ronflait. Pouvait-elle être heureuse?

Je n'en sais rien.

Comme elle ne m'a rien demandé, je n'ai rien fait.

***

J'ai croisé un autre type ce matin. Il est plutôt joufflu, gros et vieux.

-T'aurais-tu du petit change pour un café? qu'il me demande.

J'en avais. 

-Merci, qu'il me dit. C'est gentil compte tenu que t'es pas obligé de l'faire... rajoute-t-il.

-Bonne journée man! que je lui dis.

Il s'en va. Demain, s'il me croise, il va encore me mendier.

Il n'a pas encore cette autonomie dont fait preuve la petite mère qui couche en travers de la piste cyclable, elle qui ne me demande rien et donne toute sa fortune aux goélands.

***

Devrait-on aider nos itinérants avant d'aider les immigrants?

Cette question-là est rarement posée par les itinérants.

J'en connais qui se promènent d'une ville à l'autre avec un squeegee. 

Ils portent le sigle de l'Anarchie. Ils détestent les fascistes. Ils sont relativement altermondialistes. Ils ont même des défauts, comme tout le monde.

Comptent-ils dans l'équation, ces itinérants-là?

***

On doit d'abord vivre et laisser vivre.

Laisser la vie suivre son cours, tout comme l'eau des rivières.

Nous finirons tous dans le même fleuve.

Puis encore plus loin que le fleuve, plus loin que les océans.

Bref, on va tous finir par crever un jour ou l'autre.

On ne pourrait pas vivre ensemble en attendant?

L'asphalte est assez large pour que tout le monde puisse y dormir.

lundi 14 août 2017

Musica


Ludovic aime tout le monde


Trois orages

De tous les orages qui ont ponctué ma vie, j'en retiens trois.

Allons-y par ordre chronologique.

Je suis jeune. J'ai peut-être dix ans. Moi et mon petit frère accompagnons mon père pour aller cueillir des mûres aux abords de la voie ferrée dans la P'tite Pologne, à Trois-Rivières. Le tonnerre éclate suivi d'une pluie diluvienne. Nous nous réfugions dans un vieux tuyau de béton abandonné. Mon père nous raconte des histoires de gars qui se sont faits électrocutés pour nous faire la leçon. Le ciel est fendu de toutes parts. On dirait que les éclairs tombent à nos pieds. Puis la pluie cesse. Le soleil perce les nuages. Et nous revenons à la maison pour nous gaver de mûres.

L'autre orage qui me scia les jambes est survenu autour de 1995 dans le coin de Brandon au Manitoba. Dans ce coin-là, les plaines sont à perte de vue. Je m'y trouvais au début du mois de septembre. Les moutardiers étaient en fleurs et le blé poussait dru et blond. Je faisais de l'auto-stop et un automobiliste m'avait débarqué en soirée au milieu de nulle part. Je me cherchais une chambre d'hôtel pas cher. Il commençait à pleuvoir. Le ciel était inquiétant, sombre jusqu'au point le plus éloigné de cette prairie sans fin.

Puis ce fut le grand fracas. Les éclairs tombaient dans toutes les directions sur 360 degré. Ça craquait comme mille guerres mondiales. Le ciel était blanc comme la lumière au bout du tunnel. Et moi je marchais dans la rue avec la sensation que j'allais me faire fendre en deux par la foudre... J'ai finalement trouvé une chambre dans un hôtel qui devait s'appeler Windsor. Je me suis peut-être endormi ce soir-là  en écoutant Jim Morrison chanté Riders on the Storm.

Le troisième des orages qui m'a stupéfait s'est produit le soir du 8 mars 2009 à Trois-Rivières. Ce jour-là fut aussi celui de la plus grosse tempête de neige que j'aie vue de ma vie. On nageait dans trois à quatre pieds de neige. Les rues étaient bouchées. Plus rien ne fonctionnait.

On ne peut pas dire que cela soit courant l'hiver, un orage.

Et c'était un orage mémorable. Le vent pénétrait entre les tuiles des toits et faisait souffler une neige épaisse sur la ville électrocutée. Les fenêtres claquaient au vent dans mon appartement. Les rares humains qui s'aventuraient sur les trottoirs priaient le destin d'arriver en vie à la maison.

Et parmi ces rares humains, il y avait mon beau-fils et son meilleur ami, tous les deux partis en espadrilles le matin croyant que l'hiver était fini. Ils étaient revenus le soir avec leur tête nue enfoncée sous leur manteau, marchant stoïquement dans la tempête avant que d'aller s'en prendre à quelques créatures virtuelles évoluant dans leur jeu vidéo préféré, dans lequel apparaissait le personnage de Ron Jeremy, célèbre acteur porno. Ron Jeremy courait sur un campus universitaire, déguisé en ballerine et brandissant un énorme godemiché...  (C'était quoi ce foutu jeu-là???)

Je ne me souviens pas si j'avais fait des carrés de Rice Crispies. J'en faisais à l'époque pour calmer l'insatiable dent sucrée des ados en pleine croissance.

Quoi qu'il en soit, ces trois orages furent suffisamment mémorables pour que je m'en souvienne et que je vous revienne encore à ce sujet comme un vieux radoteur.

Je préférais encore vous agacer l'oeil avec mes orages que de revenir une fois de plus avec des thèmes à connotation sociale qui m'ennuient tout autant qu'ils vous sont insupportables chers amis.

Ne pourrait-on pas vivre simplement, s'aimer, commenter les orages, la pluie ou le beau temps sans devenir de froids anthropophages qui se farcissent de raisons pour nourrir ce climat délétère de guerre civile? 

Cela va tellement de soi, la solidarité, la beauté et l'amour qu'on se demande pourquoi il faille s'expliquer sur ces notions aussi fondamentales. N'importe quel primate devrait pouvoir comprendre ça les deux doigts dans le nez. Ou ailleurs, les doigts, si c'est trop compliqué.

Ce qui m'a d'ailleurs ramené vers les orages pour le présent billet.

La prochaine fois, je devrais vous raconter l'histoire de André «Mognon» Dessaules, un type qui n'est pourtant pas manchot, quoi que laisse entendre son surnom. Mognon a, voyez-vous, un défaut d'élocution marqué. Il est incapable de dire «Voyons donc!» Il dit plutôt «Mognon don'!» D'où son surnom. 

Si j'ai un peu de temps, d'ici la fin de la semaine, je devrais commenter une niaiserie de l'actualité. Il y en a tant que je passerais mon temps à le faire si j'étais vraiment le dernier des cons.

vendredi 11 août 2017

Bobby le curé

Bobby voulait devenir curé. Il aimait les femmes. Mais il était trop timide pour tenter de les séduire. Chaque fois qu'il s'y était essayé tout avait tourné au désastre.

D'abord, Bobby avait l'air d'un con. Il avait la tête enfoncé dans les épaules, comme quelqu'un qui chercherait à prendre la fuite. Il était incapable de soutenir le regard de qui que ce soit. Et il palabrait inlassablement sur des points de détails de l'histoire tout en regardant le bout de ses souliers.

-Le premier curé de la paroisse de Sainte-Croix était Flavien Prudhomme... C'est lui qui a fait bâtir la petite chapelle dans le cimetière...

Ce qui suscitait l'indifférence de tout un chacun, hormis un ou deux curés.

Il passa donc par le séminaire et suivit tous les cours de droit canonique et autres machins bibliques pour devenir curé.

C'était en 1958.

Dix ans plus tard, le Québec était en effervescence.

Bobby était bel et bien devenu curé. Mais tout avait changé. Lui-même n'en pouvait plus de toutes ces morales et raisons empoussiérées, de ces odeurs d'encens, de toutes ces superstitions, sornettes et interdits qui nuisent à l'amour tout en prétendant le servir.

Il rencontrait souvent Nancy à la confesse. Nancy Poitras.

C'était une jolie femme avec des yeux à vous vider le fin fond de l'âme.

Des yeux? Bobby ne regardait personne dans les yeux. Sinon pour les chiens et les chats avec lesquels il se sentait moins timide. Cependant Nancy Poitras avait de l'audace. Et la jeune femme dégourdie débaucha le jeune curé de bien adroite façon.

-Voyons mon Bobby... Pourquoi tu r'gardes jamais personne dans les yeux?

-Parce que... mademoiselle Poitras...

-Appelle-moé Nancy Bobby pis r'garde-moé dans les yeux...

-C'est que mademoiselle Poitras... Jésus... Marie... Joseph...

Et il la regarda dans les yeux tandis qu'elle lui palpa les parties, là, dans son bureau, au presbytère, avec Mademoiselle Minard qui aurait pu les surprendre, les petits coquins.

Bobby fit une flaque sous sa soutane. Une puissante flaque. C'est que le regard de Nancy était pénétrant et ses doigts bien agiles.

Le soir même Bobby sortait la Cadillac de la paroisse pour emmener mademoiselle Poitras sur le bord d'un quelconque ruisseau loin de tout regard.

Bobby était habillé en civil et ne portait pas le col romain.

Nancy portait une mini-jupe et lui palpait le patrimoine.

Ce jour-là, au bord du ruisseau, Bobby cessa d'être puceau.

Le lendemain, il cessa d'être curé.

Mademoiselle Poitras le fréquenta quelques jours.

Mais elle perdit intérêt en voyant que Bobby n'avait plus aucune situation. De plus, elle n'aimait pas cette manie qu'il avait de la demander en mariage pour avoir une maison et un petit chien.

Bobby s'en alla vivre sur la côte Ouest, seul et désillusionné de tout.

Il tomba en pleine mouvance hippie.

Il se paya la traite.

Puis il revint de son pélerinage trois ans plus tard, la barbe et les cheveux longs, une guitare à la main et un joint dans l'autre.

-Yeah! Yeah! qu'il disait. I just go with the fuckin' flow! 

Les années passèrent et Bobby accomplit toutes sortes de petits boulots.

Il regardait toujours les gens droits dans les yeux.

Il ne croyait en rien de ce qu'on voulait lui faire accroire.

Il croyait qu'il était un nomade au point de vue spirituel. Il ne pouvait pas s'accrocher toujours au même paysage mental. Il lui fallait traverser les eaux, le temps et l'infini.

Bobby ne faisait plus chier personne avec des discours ésotériques.

Sa philosophie se passait des mots.

Il disait souvent «casse-toé don' pas 'a tête sacrament!» et ça voulait tout dire.

Il est encore bien en vie, par ailleurs, ce Bobby.

Toujours aussi marginal avec son chapeau de cuir, sa veste Peace and Love et son air tiré d'une autre époque.

Il s'amuse dans la vie.

Il fait de menus travaux ici et là.

Il a un peu de temps libres pour cueillir des baies sauvages.

Il a une blonde aussi capotée que lui.

Bref, il est heureux ce vieux singe.

Quelques-uns de ses amis, et ils sont nombreux, l'appellent encore m'sieur l'curé.

Il en rit, bien entendu. Et il leur offre la bénédiction selon les standards et les incantations magiques du rituel romain.

Pourquoi vous ai-je rapporté cette histoire?

Je n'en sais rien.

Et qu'est-ce que ça peut bien faire, hein?

Ça passe le temps.