mercredi 18 janvier 2017

Les nouveaux inquisiteurs et les crimes de la pensée

Savonarole par Fra Bartolomeo (1498)
"Qu'on me donne six lignes écrites de la main du plus honnête homme, j'y trouverai de quoi le faire pendre." On attribue cette parole au Cardinal Richelieu. D'aucuns doutent qu'il l'ait prononcée.  L'expression apparaît pour la première fois dans les Mémoires pour servir à l'histoire d'Anne d'Autriche de  Françoise Bertaud. Selon l'historien David Hackett Fischer, comme il l'indique dans son ouvrage intitulé Champlain's Dream, ce serait une paraphrase de Quintilien.

Quoi qu'il en soit, l'expression décrit bien notre époque d'inquisition.

On la trouverait facilement dans la bouche de nos nouveaux gardiens de la morale qui, sous prétexte de servir nos bonnes moeurs, en profitent pour pendre virtuellement tous ceux et celles qui contreviennent à leur sainte doctrine.

La moindre incartade passe aussitôt pour un crime de la pensée. Douter de leur bréviaire de petit militant lobotomisé est impensable et hautement condamnable.

On fait dire n'importe quoi à n'importe qui pour bien moins que six lignes.

Un seul mot suffit. Et on ne parle même pas d'un mot ordurier pour le commun des mortels. Un mot que l'on peut interpréter à tort et à travers suffit amplement pour nourrir la machine à distribuer des fatwas.

J'oserais même dire qu'un emoticon sur les médias sociaux suffit...

Bref, la raison ne s'est jamais portée si mal.

Notre époque flirte dangereusement avec les émules de Savonarole et autres brûleurs de sorcières.

Elle s'enfonce toujours plus dans la mesquinerie et l'étroitesse d'esprit.

Comme si l'on avait remplacé les bigots d'autrefois par des militants bon chic bon genre qui vous diront tout ce qu'il faut savoir sur tout ce qu'il ne faut pas dire...

On l'a vu suite au passage de Bernard Gauthier à l'émission Tout le monde en parle. Il a osé dire qu'ils parlaient de politique entre hommes tandis que les femmes parlaient de linge lors de leurs barbecues estivaux. Ces propos, somme toute anodins, ont tout de suite été taxés de crime contre la pensée par le tribunal virtuel de l'inquisition. Pour ces bigots modernes, ce travailleur de chantier était devenu rien de moins qu'un machiste, un sexiste et un salaud qui devrait se taire à jamais.

Je l'ai tout de suite ressenti comme si l'on faisait taire feu mon père, mes oncles et mes voisins pour des peccadilles. Comme si le vécu de cet homme méritait purement et simplement d'être nié, foulé aux pieds et annihilé.

***

Maximilien Robespierre était surnommé l'Incorruptible. Le brave homme prêchait la vertu en toutes circonstances. Il menait une vie frugale et avait des opinions bien arrêtées sur le bonheur que son ami Saint-Just considérait comme une idée nouvelle en Europe.

Ces deux-là ne se gênèrent pas pour envoyer à la guillotine tous ceux et celles qui dérangeaient leur plan d'établir le règne du bonheur et de la raison pour tous.

À la même époque, un certain Donatien Alphonse Ferdinand, récemment libéré de la Bastille, militait au sein de la Section des Piques de Paris. Partisan de la révolution, cet homme fit néanmoins circuler une pétition pour l'abolition de la peine de mort. On connaît mieux ce gaillard sous son titre de noblesse: le Marquis de Sade...

Le Marquis de Sade a écrit toutes sortes de saletés pornographiques et était loin d'être un ange de vertu. Pourtant, il était en faveur de l'abolition de la peine de mort à une époque où Marat hurlait qu'il lui fallait 100 000 têtes coupées pour purger la France.

"En réalité, le satanisme a gagné, Satan s'est fait ingénu. Le mal se connaissant était moins affreux et plus près de la guérison que le mal s'ignorant. G. Sand inférieure à de Sade." C'est une citation de Charles Baudelaire tirée de ses oeuvres posthumes.

Sous le prétexte fallacieux de servir la vertu, l'amour, le bonheur ou Dieu sait quoi, les anges de vertu tuent sans compter.

Ils croient régénérer la société en envoyant à l'abattoir tous ceux qui se butent à la justesse de leurs vues, selon un mode de pensée dénué tout autant de compassion que d'humanité.

***

Je m'excuse à l'avance de citer autant de noms propres pour parler d'un truc aussi sale.

Il est vrai que je considère la culture comme une arme pour nous défendre contre l'injustice, l'oppression et l'inhumanité.

On me reprochera sans doute de nourrir une vision élitiste chez ceux qui ne supportent pas d'être dépeints comme des cannibales ou des coupeurs de têtes.

Je ne crois pas que ce soit le cas.

Aussi je m'empresserai de poursuivre dans la même veine en citant Pascal: "L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête." (Pensées, Livre de poche, 1962, p. 151.)


***

Toutes les causes qui peuvent sembler justes a priori courent le risque d'être instrumentalisées par des personnes mesquines pour servir leur soif de pouvoir au sein d'une coterie.

Cela tombe tellement sous le sens qu'il me semble presque superflu d'avoir pris le temps de traiter de ce sujet.

mardi 17 janvier 2017

La démocratie n'est pas faite pour tout l'monde...

La démocratie, à moins que je ne m'abuse, signifie le pouvoir du peuple.

Elle prend plusieurs formes dans le monde et n'exprime pas souvent ce qu'elle signifie.

Il ne faut pas s'en étonner. On ne se battrait pas pour justifier une définition dans le dictionnaire.

Il est donc d'usage d'instrumentaliser les mots pour leur faire dire le contraire de ce que l'on fait.

La liberté, l'amour, la paix et la démocratie sont tous malmenés.

En tant qu'intellectuel, il m'arrive de brandir le dictionnaire et de m'en tenir à ce qui y est écrit.

On a tôt fait de ridiculiser mon manque de pragmatisme, sinon ma méconnaissance de la realpolitik.

La démocratie peut très bien être l'une des formes que prend la dictature.

Ne dit-on pas de la Chine qu'elle est une démocratie populaire?

Et la nôtre, n'a-t-elle pas qu'un ou deux partis de plus?

Quant à la liberté, veut-on dire la liberté d'un groupe ou bien la liberté d'un oiseau qui s'envole en poussant son cuicui?

L'amour... On a tué au nom de l'amour. Et je ne parle pas que des amants aigris. Toutes les religions prêchent l'amour du prochain d'une main tandis que l'autre main est armée d'un glaive sanctifié par les prêtres.

La paix, on le sait, n'est possible que si l'on prépare la guerre...

Y'a-t-il un mot qui veuille enfin dire quelque chose?

Je vous dis ça d'un point de vue purement littéraire. J'aime les mots, voyez-vous. Et j'aime trouver le mot juste pour décrire un objet, un événement ou bien une sensation.

Devrais-je cesser de faire confiance aux mots parce qu'on les travestit en n'importe quoi?

***

Les gens éprouvant des difficultés à lire et à écrire représentent la majorité des Québécois.

Je trouve malheureux qu'il en soit ainsi. Mais je ne leur en veux pas. 

J'ai besoin d'eux comme ils ont parfois besoin de moi.

Je ne crois pas qu'ils sont moins intelligents pour autant. Il leur manque sans doute des moyens d'interpréter le monde. Par contre, il serait ridicule de croire que la seule interprétation qui vaille provienne essentiellement des scribes, c'est-à-dire des membres de la caste à laquelle j'appartiens. Je me suis souvent trompé et j'ai peine à croire que certains ne se trompent jamais.

***

Sitting Bull ne savait ni lire ni écrire.

Louis Armstrong n'était guère mieux.

Ces deux hommes, pour ne nommer que ceux-là, ont accompli de grandes choses.

Ils ont inspiré leur peuple qui trouvait en eux quelque chose d'indicible que l'on ne trouve pas facilement dans la vie. Quelque chose comme un talent brut, une force de la nature.

Quand on veut faire taire un gars de chantier ou bien une serveuse de restaurant qui s'aventure en politique, je le ressens comme si l'on souhaitait étouffer Sitting Bull et Louis Armstrong qui ont largement mérité leur droit de parole.

Je le ressens aussi comme si l'on avait dit à feu mon père, opérateur de pont-roulant dans une aluminerie, de fermer sa gueule parce qu'il n'avait qu'une huitième année. 

Cela dit, on peut dresser des listes de gens bien éduqués qui ont commis les pires exactions qui soient au cours du siècle dernier. 

Staline était un séminariste plutôt bien éduqué. Il n'a pas hésité à en tuer quelques millions.

Mao et Himmler étaient tout aussi bien élevés. Ils en ont tué des tas eux aussi.

Pol Pot enseignait Verlaine et la suavité du langage. On lui doit le génocide cambodgien.

Évidemment, on ne doit pas que des meurtres aux gens lettrés. De même qu'on ne doit pas que du bonheur aux illettrés. 

Le monde est certainement plus complexe que ces ridicules tentatives de le cloisonner dans un système de castes et de compétences formelles.

***

Je ne méprise pas les lettres, ni les intellectuels, ni la culture et ni l'érudition. Je crois même démontrer un tant soit peu mon engouement pour le monde des livres et des idées plus ou moins complexes.

Néanmoins, je ne cultive pas ce mépris des gens sans éducation qui, tout comme moi, paient plus que leur part de taxes et d'impôts pour nourrir une machine déréglée où les spéculateurs l'emportent à tout coup.

Plus de 75% des Québécois gagnent moins de 50 000$ par année. Ce groupe de citoyens, fortement majoritaire, est représenté dans quelle proportion dans notre régime parlementaire? Je ne saurais le dire. Je serais surpris que cela s'approche de 20%.

Il semble que pour devenir député il faille nécessairement être médecin, avocat, comptable ou journaliste. Serait-il le dernier des abrutis qu'on ne trouvera rien à redire s'il ne dit jamais rien. Ce que tout politicien finit d'ailleurs par comprendre: l'art de ne rien dire en donnant l'impression de dire quelque chose...

On ne veut pas des plongeurs, des trappeurs autochtones ou bien des coiffeuses dans notre système parlementaire. Tout concourt à les remettre à leur place, c'est-à-dire nulle part. On veut qu'ils se taisent et qu'ils écoutent!

S'ils ne sont pas allés à l'école, s'ils n'ont pas fait la piastre, s'ils ne sont pas dignes de fréquenter des notables, eh bien ils n'existeront tout simplement pas.

Évidemment, cela finit par faire ruer les sans-culottes dans les brancards.

Ils se disent, à juste titre, qu'ils ne feraient pas pire que tous ces incapables qui siègent à l'Assemblée Nationale ou bien à la Chambre des Communes.

Bien qu'ils éprouvent des difficultés à lire et à écrire, ils se disent naïvement que le mot démocratie est détourné de sa véritable signification.

Et ce n'est pas moi qui vais prétendre qu'ils ont tort de le croire.

lundi 16 janvier 2017

Le haut-de-forme monoculaire de Arthur Van Rein Beau



POÈME SUR LA ROUMANIE

Les poèmes sont faciles à écrire, si et tant oui

Que je les chie dans le nez les deux doigts
Yep yep yep yep pif paf prout
Carpathes et Transylvanie
Sans efforts et sans réfléchir
À l'ire de la lyre vendue à la livre

La rime est morte et la plume du vol c'est
Du vol au vent au pou laid
Roux comme la Roumanie

Quo Vadis, quiproquo et qui va-là?
Gnangnan gnan!

C'est la valse des valseuses
C'est la danse des danseurs
C'est le tango des tangueurs
Et c'est donc quoi n'importe coi
N'importe comment
N'importe quand
French cancan
Danses amulettes!

Les oranges sont parfois jaunes comme une seringue
Et hop! Fini!!!
Final bâton

Nadia Comaneci!

Il relut son poème avec attention et le posta d'un seul clic à la revue Synchro Ni Cité qui publiait des poèmes en roumain sans traduction pour son numéro spécial sur la poésie de Transylvanie. On y publierait des poèmes de Alimanesco, Brutar, Gavril, Martinescu, Pretorian et Vulpesco, tous professeurs à l'Université de Bucarest où l'éditeur de Synchro Ni Cité, Gratien Lavoieavait passé deux semaines tous frais payés pour parler de la poésie québécoise hyper-créatiste.

Este dansul dansatori
Și asta este ceea ce mut pe nimeni
În orice caz

Alimanesco écrivait des poèmes si sonores que la traduction aurait été une vraie trahison. Este dansul dansatori... Comment demeurez insensible à la musicalité de cette poésie unique, hein?

Arthur avait lu tous ces poèmes roumains et avait convaincu Gratien Lavoie de lui laisser une page pour son prochain numéro. 

-Ce sera un poème sur la Roumanie! lui avait-il dit.

Arthur but son café sans lait avec du beurre. Il avait entendu dire que les Tibétains mettaient du beurre dans leur thé. Alors pourquoi pas du beurre dans le café, hein? En fait, c'était plutôt de la margarine puisque le beurre coûte la peau des fesses. Ce n'était pas du beurre, mais c'était tout comme dans le rêve éveillé du poète.

C'est que Arthur Van Rein Beau, comme il aimait lui-même s'appeler, n'était pas du genre à faire comme tout le monde. Il portait d'ailleurs un haut-de-forme difforme sur sa tête chevelue. Il l'avait trouvé dans un bac à ordures et c'en était fait une coiffe de jeune prince de la Cour des Miracles.

Arthur avait dessiné un oeil sur son haut-de-forme, un oeil surnommé affectueusement Le Tierce Oeil. Il avait appliqué plusieurs couches de vernis à l'acrylique pour immortaliser son oeuvre dont il était si fier.

Il portait ce chapeau tant pour ses récitals que dans la vie de tous les jours.

Il jurait un peu dans le décor et ça lui faisait du bien de penser qu'il n'était pas comme tout le monde, Arthur Van Rein Beau.

On ne lui connaissait pas de blonde ni d'amant. Il était souvent seul parce qu'il était plutôt désagréable et déclamait ses poèmes à tout venant en gesticulant comme un macaque.

Il en avait écrit seize en trois ans. Dont son célèbre Il y a du jus de pied.

Les jaloux disaient qu'il n'était pas poète pour deux sous.

Mais pas moi.

Je savais qu'il était un mauvais écrivain en mon for intérieur. Il ne maîtrisait ni son orthographe ni sa grammaire.

Néanmoins, je ne lui refusais pas le titre de poète.

Je crois sur parole ceux qui me disent qu'ils sont ambulancier, avocat ou serveuse dans un restaurant.

Pourquoi devrais-je douter de celui qui se dit poète?

Parce que ce n'est pas un métier?

Tout le monde sait que ce n'est pas un métier!

D'ailleurs, Arthur Van Rein Beau ne travaillait pas.

C'était comme si son Troisième Oeil intimidait les employeurs potentiels.

Il traînait donc sa misère dans toutes les rues de la ville en gambadant ou bien en sautant à cloche-pied, ce qui finissait par le fatiguer au bout de dix kilomètres. D'autant plus qu'il devait constamment replacer son haut-de-forme monoculaire.

Il était faux, bien entendu, de prétendre que la poésie cela se chiait tout seul.

Chaque fois qu'il écrivait un poème, Arthur en avait pour six mois avant que de s'en remettre. Il errait d'une urgence à l'autre, dans les pavillons de psychiatrie, et faisait la file à la pharmacie pour obtenir sa dose gratuite de méthadone. 

Puis la poésie revenait le hanter. Comme la fois où la grâce l'avait touché pour écrire Il y a du jus de pied.


***


Je vous jure que ce gars-là est un poète.

D'aucuns d'entre vous refuseront de me croire.

Que voulez-vous qu'il soit, hein?

Seulement un paumé malade dans la tête qui ne sait pas quoi faire de sa misère?

C'est insultant pour lui.

Il ne mérite pas autant de hargne.

Laissons-lui une page dans la revue Synchro Ni Cité bon sang!

On est tout de même pas pour faire tout un numéro sur les Roumains sans laisser à nos malheureux un peu d'espoir de servir à quelque chose.

Il faut assurer la relève.

La plume de Gratien Lavoie s'est tarie depuis longtemps.

Et tous les bardes québécois meurent les uns après les autres.

Sur qui et sur quoi pourront nous compter pour sauver la poésie québécoise, hein?

Sur des gars comme Arthur Van Rein Beau.

Je vous en torche un papier.

dimanche 15 janvier 2017

À propos de la rectitude politique

On nous chauffe souvent les oreilles avec ce que les anglais désignent sous l'expression politically correctness. Tout passe sous cette appellation. Est politiquement correct tout ce qui convient aux us et coutumes de notre époque. Il ne faut pas être raciste, sexiste ou pollueur, par exemple. Ce qui me semble, somme toute, convenable...

J'ai grandi dans les années '70 et j'aurai connu un tant soit peu l'époque ayant précédé la rectitude politique.

L'eau de la rivière Tapiskwan Sipi (anciennement Saint-Maurice) était camouflée sous des billes de bois qui y flottaient de La Tuque jusqu'à Trois-Rivières. Elle contenait plus que sa part de mercure et sentait extrêmement mauvais même après avoir été traitée à l'usine de filtration. Les industries situées en bordure de la rivière balançaient des tas de produits chimiques dans l'eau que nous buvions sans trop nous plaindre. 

Les rues de la ville étaient toujours ensoleillées parce qu'on n'aimait pas particulièrement les arbres. Il n'y avait pas d'arbres, donc pas d'ombres et les étés me semblaient particulièrement pénibles dans le ghetto d'asphalte où je vivais.

De plus, les rues étaient jonchées d'ordures. Les Trifluviens n'étaient pas encore politiquement correct et se permettaient de jeter sur les trottoirs tout ce qui les encombrait. C'était sale à un point que les jeunes générations ne sauraient même pas imaginer. Il m'arrive encore de tomber sur un contenant de Tim Horton's ou un paquet vide de cigarettes en marchant dans les rues de la ville. Mais ce n'est rien lorsque je compare avec ce que je voyais du temps de mon enfance. Rien.

Il était fréquent de voir des scènes de violence conjugale en pleine rue. Personne n'y trouvait rien à redire, ou si peu que ça finissait tous par rentrer dans leurs maisons en attendant que ça passe.

On pouvait aussi battre ses enfants devant les gens sans que personne ne s'en offusque. Les gifles et les coups de pieds au cul étaient monnaie courante. Il s'en trouve même pour regretter cette époque pour une raison qui m'échappe. Comme si l'éducation empreinte de douceur et de compréhension ne pouvait être que mauvaise... Encore là, je ne comprends pas par quel raisonnement on arrive à le croire. D'ailleurs, cela se passe de mots, d'explications et de civilités propres à une discussion digne de ce nom.

J'ai connu un monde et un temps encore plus sale et plus violent que celui d'aujourd'hui. Je n'entretiens aucune nostalgie face à cette époque et suis, à vrai dire, plutôt politiquement correct.

Les propos racistes contre les Noirs, les Autochtones, les homosexuels, les transgenres et autres ne sont plus tolérés comme autrefois. J'y vois, pour ma part, un signe de progrès.

Voilà pourquoi je m'insurge contre ces dinosaures qui souhaiteraient que l'on revienne aux temps durs de la pollution à tous vents, du racisme ambiant et autres saletés dont on a heureusement fini par se débarrasser.

Le monde a changé pour le mieux, même si c'est difficile à croire pour tous ceux qui ont soif de sang et de puanteur.

On ne peut plus insulter et salir le monde comme on le voudrait. 

Si vous n'y voyez pas un signe évident de progrès, c'est que vous ne voulez pas que le monde se porte mieux.

Vous le préférez donc sale, violent, raciste et infâme.

Un monde que l'on gouverne à coups de poing sur la gueule.

Un monde cruel.

Dans toute ma naïveté, je préfère voir les eaux redevenues claires de la rivière Tapiskwan Sipi, les truites et les humains qui peuvent désormais y nager librement.

Je préfère nos rues ombragées et propres.

Je préfère notre communauté multi-ethnique et tolérante à l'excès.

Bref, je préfère la rectitude politique aux aventures politiques fondées sur le ridicule rappel d'un passé qui nous a tous très mal servi.


samedi 14 janvier 2017

Charles Darwin ne pouvait pas me répondre ce matin puisqu'il est mort

Les rituels prennent de plus en plus d'importance en vieillissant. Ce n'est pas parce qu'ils sont importants. C'est le fait de vieillir qui finit par nous rendre tous plus ou moins contemplatifs et routiniers. Les chats font pareil. Et les chiens aussi. On veut de la nouveauté, mais on revient vite à son petit café matinal, ses petites vidéos et ses musiques calmantes. Et le reste du temps, quand on ne dort pas, on attend.

Ce matin, aux petites heures, je contemplais des poissons sous l'eau via une chaîne quelconque sur YouTube. Cela se passait dans des eaux tropicales. Toutes sortes de poissons multiformes et bigarrés nageaient devant mon café.

Comme c'est souvent le cas le matin, je me suis mis à réfléchir. Le reste du temps, je suis trop blasé pour réfléchir. Je ne fais que gérer mes obligations. Mais le matin, je vous le jure, ça bouge et explose dans ma caboche. Une impression n'attend pas l'autre et il arrive même que cela se transforme en idées, imaginez-vous donc.

Il serait présomptueux de me croire plus futé qu'un biologiste. Je ne comprends pas tout à fait les théories de Darwin sur l'évolution et la sélection naturelle. Je les accepte volontiers parce que les gesticulations des créationnistes manquent de finesse d'esprit. Je saisis un tant soit peu que les créatures s'adaptent à leur milieu et que seuls les mieux adaptés survivent, dont les singes qui se tiennent sur deux pattes.

Je m'éloigne un peu de ce que je veux vous dire peut-être parce que je ne sais pas comment le formuler convenablement...

Je me demandais naïvement pourquoi tel poisson a des nageoires carrées et tel autre pas de nageoires du tout. Pourquoi les hippocampes, les oursins, les méduses et toutes ces formes de vie si variées qui sont pourtant issues d'un même ancêtre très lointain, quelque chose comme une bactérie?

Pourquoi les éléphants ont-ils une trompe? Si les êtres humains prenaient l'habitude d'attraper des trucs avec leurs narines, auraient-ils une trompe à la place du nez dans quelques milliers d'années?

Vous voyez sûrement où je veux en venir...

Toutes les explications qu'on peut me fournir ne jettent aucune lumière sur le mystère de la vie. Et je ne peux pas compter sur Charles Darwin pour m'en dire plus puisqu'il est mort.

Je ne remets pas en question la science et suis plutôt en sa faveur somme toute. Mais pourquoi la trompe de l'éléphant, hein? Et pourquoi les chattes peuvent-elles mettre bas une portée de chatons qui ont les gènes de cinq chats différents? Il y a ceci et cela, bien sûr. Néanmoins, cela m'étonne encore.

Je finis presque par croire que Dieu est une hypothèse envisageable, même si je ne m'explique pas plus les desseins de cette Chose.

Bon. Je vais me reprendre un café.

La vie est pleine de questions, de mystères et de vidéos sur YouTube...

Mon nouveau billet hebdomadaire pour le Hufftington Post

C'est ici.

vendredi 13 janvier 2017

J'écris pour les farauds

J'écris régulièrement depuis bon nombre d'années. Il m'arrive de craindre d'avoir tout vidé ma boîte à souvenirs. Pourtant, cela ne s'est pas encore produit. Chaque souvenir que je redécouvre suscite mille autres découvertes. Je crois, en toute humilité, avoir vécu avec suffisamment d'intensité pour ne pas avoir assez d'une vie pour vider ma mémoire. Sans compter que je suis le spécialiste des digressions. On me donne un mot et j'en ponds trois millions d'un coup sec, comme quelqu'un qui se serait tu trop longtemps.

Je me retiens parfois d'écrire sur des sujets qui me brûlent l'esprit. Il m'arrive de trafiquer mes histoires pour épargner des personnes encore vivantes qui pourraient me reprocher mon interprétation, d'autant plus lorsqu'elle les tourne au ridicule. C'est dans ces moments-là que la littérature vient à mon secours. Je dissimule la vérité crue sous des mensonges bénins dans le but de préserver la réputation des uns et des autres. Monsieur Fourier devient Madame Lanusse. Jocelyne devient Abraham. Arthur devient Jupiter Capitolin. Et ainsi de suite...

Je ne suis pas le premier à dire ça. J'imagine que tous les écrivains, professionnels ou dilettantes, ont dû faire face à cette situation. Il brûlait de vous raconter l'histoire d'untel qui a eu l'air d'un con et l'ont transformé en un garde-champêtre ou bien un soldat du Christ pour ne pas se faire arracher la tête par le sujet de leurs plaisanteries.

J'ai connu dans une ancienne vie un avocat spécialisé dans les poursuites au civil. Il travaillait souvent pro bono, c'est-à-dire sans rémunération. Il avait le génie de se faire payer en faisant chanter ceux qui s'en prenaient à ses clients. Je l'ai vu régler des cas d'un seul coup de fil.

-Monsieur... Vous avez deux choix devant vous... Vous pouvez aller en cour et vous exposer au ridicule... Je démontrerai avec nombre de faits et de témoignages que vous avez une si mauvaise réputation que vous ne pouvez pas considérer que mon client portât atteinte à votre réputation... Je dirai ceci, cela, de quoi vous placez dans une situation d'autant plus inconfortable que la presse pourrait s'intéresser à ce procès...  Je suis Maître Untel, vous savez. Je gagne plus de 95% des causes auxquelles je me consacre. Il est probable que vous ayez à payer un très gros montant d'argent en plus des frais de cour... Par contre, je vous propose une manière honorable de vous en tirer à bon compte. Vous me remettez un chèque au montant de ixe dollars. Vous retirez vos accusations. Et mon client est prêt à passer l'éponge. Vous avez jusqu'à demain pour accepter cette offre. Appelez-moi à mon bureau et ma secrétaire se chargera de vous indiquer la voie à suivre pour le paiement...

Cet avocat passait bien plus de temps au téléphone qu'en cour pour gagner ses causes.

Je me souviens d'un de ses clients qui était poursuivi pour avoir écrit un roman intitulé Le gros tabarnak. L'écrivain avait ridiculisé un type qui s'était reconnu dans le personnage du gros tabarnak. Ce gros tabarnak faisait partie des cadres de la fonction publique et voyait d'un mauvais oeil qu'il soit décrit comme une grosse merde qui offrait de l'avancement seulement aux jeunes hommes qui lui suçaient la queue. Après un coup de fil de l'avocat, il avait abandonné ses poursuites. Il ne souhaitait pas que l'avocat démontre, sans l'ombre d'un doute, qu'il était vraiment un gros tabarnak...

Je m'égare un peu, je sais.

Mais c'est pour vous dire que je conserve cette carte dans ma manche si d'aventure quelque notable se sentait visé par mes écrits.

Un politicien m'a déjà menacé de poursuites judiciaires et d'accusations de sédition pour des petits dessins que j'avais faits. Il avait dû laisser tomber tout ça sous le conseil de ses propres avocats et même de la police qui n'y voyait pas matière à poursuites. Il réalisa, un peu tard, que nous n'étions pas en Iran et que l'on pouvait encore caricaturer les politiciens indignes de leur fonction et autres gros tabarnaks...

Voltaire fut battu à coups de bâton pour avoir ri d'un noble.

Cela me serait arrivé aussi s'il n'avait pas ouvert la voie.

Évidemment, on pourrait croire que je suis quelqu'un de méchant. Je le suis sans doute un peu et confesse d'avoir cette lâcheté de m'en prendre surtout aux méchants. Je profite du fait qu'il est bien vu socialement de s'en prendre aux méchants plutôt qu'aux bons. Dès que je les trouve, je ne les lâche plus d'une semelle...

Il m'arrive néanmoins de leur pardonner. Haïr ne fait pas partie des émotions qui m'habitent longtemps.

Rabelais, Molière et Voltaire avaient cette manie de se gausser des imbéciles.

Je poursuis dans cette grande tradition pour faire honneur aux Lettres françaises.

Comme Cervantès, je finis même par éprouver de la sympathie envers les malheureux sujets de mes facéties.

Lorsqu'on lit Don Quichote, on a d'abord l'impression d'avoir affaire au roi des cons.

Puis, en poursuivant la lecture, on sent que Cervantès finit par en faire un personnage attachant qui représente la tragédie de notre propre humanité.

Le roi des cons, à la fin, c'est chacun d'entre nous.

Je n'en pense pas moins, que j'écrive à mon sujet ou bien au sujet des autres.

Nous sommes tous ridicules. Tous et toutes. Sans exception.

Les plus ridicules sont encore ceux qui se sentent au-dessus du ridicule et renient le comique de leur existence. Plus ils le font, plus ils s'enfoncent. Ce sont d'ailleurs mes cibles préférées. J'aime rire des orgueilleux, des gens qui prétendent avoir toujours raison, des fats et des sots qui s'ignorent. Ils sont légions et je les en remercie en tant qu'amateur de récits satyriques. Sans eux, bien honnêtement, je ne serais rien. Je leur trouve même un  petit quelque chose d'héroïque au final. Comment peut-on s'exposer ainsi aux quolibets tout en ayant la vanité de se croire un grand homme? Oh! Ils peuvent bien sûr se consoler avec la peur qu'ils inspirent à ceux qui font semblant de leur donner toujours raison. Par contre, ils doivent bien savoir qu'ils sont cons de temps à autres, non?

***

Au-delà de mes souvenirs, il me restera toujours quelque chose à écrire.

J'aurai toujours un fanfaron sous la main pour le tourner en bourrique.

Je traiterai toujours de tête d'oeuf le ouaouaron qui se prend pour un boeuf.

Peut-être parce que je veux l'aider, me dis-je parfois pour me disculper.

J'aurais été ce fanfaron si je ne m'avais pas donné des claques derrière la tête.

Qui le fera au fanfaron qui se croit un dieu incarné?

J'ai cette lourde responsabilité de faire plier les puissants et de faire rigoler les pauvres victimes de ces farauds qui s'ignorent.

C'est pour leur bien que je me fous de leur gueule.

Parce que je les aime, d'une drôle de manière sans doute, mais c'est de bon coeur et surtout sans flagornerie.

***

J'aurais cru vous rapporter de beaux souvenirs en débutant la rédaction de ce billet. J'aurai une fois de plus pris un chemin de traverse pour me rendre là où je ne soupçonnais même pas aller. Ce sera pour une autre fois...

Maudite littérature! On voudrait raconter des tas d'anecdotes et voilà qu'on joue au philosophe d'occasion.

Eh misère!














jeudi 12 janvier 2017

Sortir du cercle vicieux

Jocelyn s'appelait Djosse pour les intimes. Il n'en avait pas tant que ça, des intimes. Mais bon, il tenait lui-même à ce qu'on l'appelle Djosse.

Djosse était plutôt malingre, le dos courbé et les yeux cernés.

Il avait été retiré de sa famille vers l'âge de huit ans.

Sa mère était une chienne de la pire espèce qui avait laissé violer ses enfants par son amant de l'époque, un gars sans génie, tout comme elle.

Ses parents se gelaient tellement souvent qu'ils avaient fini par croire que tout était permis, dont violer des enfants.

Djosse et ses soeurs avaient été placés en famille d'accueil. Ils étaient tous très turbulents pour une raison qui n'échappait pas nécessairement aux travailleurs sociaux. Il est vrai qu'ils n'étaient pas tombés sur les meilleures familles d'accueil. Chez les F***, par exemple, Djosse avait subi les pires vexations. On le violait de temps à autre et on mettait dans son assiette tout ce que la famille n'avait pas mangé. Il devait manger les restants comme un chien et se tenir toujours tranquille dans son coin sous peine d'être puni.

Un jour parmi tant d'autres, Djosse avait éventré le père de cette famille d'accueil indigne avec un pic à glace. On le confia ensuite à la Direction de la Protection de la Jeunesse (DPJ) qui le fit transférer dans une prison pour jeunes. On ne crut pas sa version de l'histoire. L'avocat de la Couronne laissa entendre que Djosse était un menteur, un jeune assassin sans remords et tout ce que vous voulez. Ce qui n'était pas tout à fait faux. Par contre, même les menteurs ont parfois raison.

Djosse était toujours aussi turbulent tout en étant taciturne. Il ne disait jamais un mot mais frappait souvent en guise de réponse à n'importe quelle question qu'on aurait pu lui poser.

À dix-huit ans, on le mit à la rue avec un chèque d'aide sociale.

Djosse se loua un logement qu'il défonça à coups de marteau en écoutant des airs de hip-hop où il était question de flics qu'il fallait tuer et de bitches tout juste bonnes à violer en groupe.

Djosse passait ses journées à se droguer avec d'autres jeunes peu recommandables qui volaient, violaient et auraient tué s'ils avaient frappé un peu plus fort. Évidemment, cela faisait chier les voisins qui se demandaient pourquoi la DPJ les abandonnait à eux-mêmes à dix-huit ans pour les foutre dans un bas-quartier de la ville où ils faisaient chier tous les honnêtes pauvres.

Djosse tomba en amour avec Lulu, une fille qui sentait le pipi et qui n'était pas portée sur l'hygiène. Elle lui fit connaître le crystal-meth qu'ils pouvaient se procurer après qu'elle se soit tapée un ou deux clients. Djosse assommait des clients à coups de marteau de temps à autres pour leur faire les poches.

Le couple eut bientôt un enfant qui était toujours malade. Ils l'appelèrent Jocelyn Junior.

Au début, c'était cool comme d'avoir un petit chien. Ils lui faisaient guili-guili et pout-pout sur le nombril.

Mais au bout d'un mois, il n'en pouvait plus d'avoir à changer des couches et tout le tralala.

Ils abandonnèrent leur bébé dans un bac à ordures en se disant que c'était justement le jour des vidanges.

Un vieillard entendit pleurer le bébé tandis qu'il passait par là. On fit venir la police et le couple fut arrêté.

Djosse traita les policiers d'hosties de chiens.

Lulu leur dit qu'elle n'en avait rien à crisser de leurs lois.

Leur bébé ne fut adopté par personne puisqu'on découvrit qu'il était sérieusement handicapé en plus de n'être pas très beau à voir.

Il passa d'une famille d'accueil à l'autre, lui aussi.

À dix-huit ans, on le libéra.

On aurait pu craindre le pire.

Jocelyn Junior était tout aussi malingre que son père, bien entendu, mais il avait rencontré quelqu'un qui lui avait servi de modèle. Un concierge qui s'appelait Reynald. Le concierge de l'école, pour tout dire. Un gars qui s'était lui aussi élevé tout seul et qui avait su détecter le désarroi de Jocelyn assez tôt pour lui insuffler le goût d'un nouveau départ.

Jocelyn devint concierge à sa sortie de l'école, grâce à un contact de Reynald.

On ne peut pas dire qu'il était vite avec sa jambe plus courte que l'autre, Jocelyn Junior, mais il était ponctuel et faisait bien son travail somme toute.

Il tomba en amour avec une certaine Dorothée, une fille qu'on disait pas très vite qui travaillait dans une usine de fabrication de bâtons de Popsicle.

Ils eurent bientôt des enfants, un garçon et une fille qui étaient tous les deux en bonne santé.

Ils n'étaient pas très riches mais ne vivaient pas si mal.

Leur garçon souhaite devenir cosmonaute plus tard.

Quant à leur fille, elle aimerait bien devenir bibliothécaire car elle adore la lecture.

Tous les deux sont des premiers de classe à l'école.

Djosse junior et Dorothée sont fiers d'eux.

Et ils sont toujours main dans la main à s'appeler Minou et Lapin.




mercredi 11 janvier 2017

Quelque part au XIXe siècle...

Je l'ai aperçu hier sur la rue Royale à Trois-Rivières. 

Il avait entre 18 et 25 ans. 

Il portait des sacs de plastique Super C dans ses espadrilles pour les imperméabiliser. 

Ses pantalons étaient trop courts et trop grands. 

Une corde retenait son manteau parce que sa fermeture éclair était brisée. 

Un capuchon dissimulait son visage. 

J'ai tout de suite ressenti que je vivais à la même époque que Dickens ou Gogol, quelque part au XIXe siècle...

Tous sortis du Manteau de Gogol...

"Nous sommes tous sortis du Manteau de Gogol" aurait dit Dostoïevski selon les propos rapportés  par Eugène-Melchior de Vogüé dans son livre intitulé Le roman russe (chapitre 3, III).

Le Manteau, pour ceux qui ne le sauraient pas déjà, est une nouvelle de Gogol où il met en scène un petit fonctionnaire de Saint-Pétersbourg qui est l'objet des moqueries de ses confrères pour son zèle et son caractère tatillon. Akaki Akakievitch Bachmatine a peine à vivre avec son petit salaire de petit pousseur de crayon. Il constate avec douleur que son manteau plusieurs fois rapiécé tombe en loques. Le couturier ne peut plus rien y faire. Le manteau est fichu, lui fait-il remarquer. Akaki devra donc trouver l'argent nécessaire à la confection d'un nouveau manteau. 

Le petit clerc se rend à l'évidence qu'il n'a plus le choix. Il économise kopeck sur kopeck, après de longs et savants calculs, pour trouver le moyen de se payer ce nouveau manteau.

Akaki finit par réunir la somme nécessaire et c'est avec une grande émotion qu'il revêt son manteau neuf. Ses collègues organisent une fête pour célébrer l'événement. Malheureusement, Akaki se fait voler son manteau et se trouve condamné à remettre son vieux manteau élimé. Il se révolte contre son mauvais sort et va demander secours à un personnage important qui se moque de lui. Akaki est encore plus malheureux et meurt même de froid. Il se métamorphose ensuite en spectre qui, la nuit, vole les manteaux des passants dans les rues de Saint-Pétersbourg...

***

Je ne suis pas un écrivain russe, peu s'en faut, mais je me sens moi aussi sorti de ce Manteau. Comme je suis sorti de L'Assommoir de Zola, du Bachelier de Jules Vallès, de La Faim de Knut Hamsun ou bien du roman Le pain nu de Mohamed Choukri.

Le caractère burlesque du Manteau de Gogol ne peut me faire oublier toute la tragédie de ce récit.

J'ai vu le Manteau de Gogol dans la vie réelle, à Montréal, Québec ou Trois-Rivières, sans jamais avoir mis les pieds à Saint-Pétersbourg.

J'ai vu de petits travailleurs économiser leurs sous pour se vêtir, se chausser ou se doter d'un dentier. Je les ai vus porter des vestes d'automne l'hiver ou bien mettre des sacs de plastique dans leurs espadrilles d'été pour les imperméabiliser de la neige comme de la pluie verglaçante.

J'en ai vu attacher leurs manteaux avec des cordes ou des ceintures parce que la fermeture éclair était brisée.

***

Nietzsche détestait Zola. Il prétendait qu'il écrivait essentiellement sur le contenu des pots de chambre. Zola parlait de la misère noire dans ses romans. Il décrivait avec précision la vie dans les bas-fonds de la société. Il lui manquait, aux yeux de l'aristocratie de son temps, cette vision magnifiée des relations humaines qui font les grandes oeuvres d'art.

L'Assommoir, par exemple, est criant de réalisme. Toutes les tentatives de Gervaise Macquart pour s'en sortir finissent par être réduites à néant. Elle se fait bouffer tout son capital par son mari et son amant fainéants. Elle perd sa blanchisserie et finit ses jours sous un escalier, alcoolique, pauvre et vieille.

C'est vrai que ça ne sent pas bon chez Zola. Idem chez Gogol et combien d'autres.

Plutôt que de s'indigner de la misère, d'aucuns prirent parti de s'indigner des messagers, hier comme aujourd'hui.

Cachez donc cette misère que personne ne veut voir.

Cachez ces bottes qui prennent l'eau, ces manteaux élimés, ces écuelles vides, ces gens qui dorment dans les bouches des métros, ces bouches édentées...

Nous sommes encore dans le Manteau de Gogol.

Nous sommes encore au XIXe siècle.

Nous sommes encore pauvres comme la gale.