jeudi 29 septembre 2016

Sacré Montaigne!


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Je suis multiculturaliste

-Paix et longue vie!
-Longue vie et prospérité!
Sagesse du salut vulcain...
Je me sens peu d'affinités avec les ultranationalistes, les patriotes revanchards, les gens qui veulent partir une énième croisade contre les musulmans, les animateurs de radios-poubelles, les xénophobes-qui-ne-sont-pas-racistes-mais, les rednecks, les cous-bleus et autres souches pourries de notre terroir.

Je suis indépendantiste parce que je suis humaniste. L'humanisme ne peut pas se conjuguer avec de grands ensembles impersonnels et des statistiques ronflantes où tout le monde est dépossédé dans l'intérêt des banquiers et de leurs serviteurs.

Cela dit, je suis tout aussi en faveur du multiculturalisme que ne peut l'être un certain Justin Trudeau. Je ne vois pas de mal à célébrer la différence et à laisser à tout un chacun la possibilité de vivre sa vie et de définir sa culture comme il l'entend, dans les limites imposées par la loi et l'attachement à des valeurs de base comme la liberté et l'égalité des sexes. Le Code criminel punit un certain nombre de délits, dont la lapidation. Il n'est pas nécessaire de greffer des lois par-dessus des lois déjà existantes. Il est même contre-productif de s'inventer des scandales en les puisant dans les journaux jaunes et autres média de bas étage.

Ma culture n'est pas québécoise. Elle est universelle. Diogène le cynique y est tout aussi vivant que La Bolduc, Louis Armstrong ou William Shakespeare. Ma culture est un work in progress. Je ne l'ai pas définie pour toujours et il s'y ajoute tous les jours de nouveaux éléments auxquels je me rattache par goût et affinités. Je ne laisse pas les ayatollahs décider ce qui est bon ou mauvais pour moi. Ni les prêtres. Ni les sociologues du Journal de Montréal. Ni les politiciens.

Défendre le crucifix, les bines au lard ou le déménagement le premier juillet m'est tout à fait indifférent.

S'attaquer aux étrangers me semble un échappatoire au vrai combat contre l'injustice sociale. Seuls des lâches peuvent s'en prendre à des naufragés ou des immigrés. D'autant plus que nous sommes tous des naufragés et des immigrés dans le contexte d'une économie disgracieuse et inhumaine qui nous traite comme des indigènes que l'on peut déposséder et piller à volonté, où que l'on se trouve sur cette misérable et pitoyable planète.

***

Je reviens souvent à Roméo et Juliette pour illustrer mon propos quant à mon refus d'accorder une préséance à l'histoire sur l'amour.

Les Montaigu et les Capulet se tapent sur la gueule depuis des années. Roméo Montaigu et Juliette Montaigu devraient se détester. L'histoire leur enseigne qu'il doit en être ainsi.

Pourtant, ils s'aiment, en dépit de l'avis et des leçons des vieux cons.

Que les vieux cons s'étouffent avec leur dentier.

Laissons Roméo et Juliette s'aimer, tout simplement.

Laissons la vie suivre son cours.

La haine ne profite qu'aux tortionnaires du genre humain.



mercredi 28 septembre 2016

Le surhomme, le monstre et la politique

"La cité est au nombre des réalités qui existent naturellement et (...) l'homme est par nature un animal politique. et celui qui est sans cité, naturellement et non par suite des circonstances, est ou un être dégradé ou au-dessus de l'humanité."
Aristote, Politique I, 2 (traduction Jean Tricot)

Aristote disait de l'homme qu'il est un animal politique. 

Selon ce philosophe, celui qui vit en-dehors du groupe est soit un monstre, soit un surhomme. 

On trouve bien sûr des monstres parmi les hommes. Tous ceux qui méprisent l'humanité en font partie. Encore qu'ils ne peuvent s'empêcher d'adhérer à une communauté, aussi restreinte soit-elle, pour mettre en pratique leurs monstruosités.

Pour ce qui est de la définition de surhomme, je n'ai rien trouvé de mieux dans mes souvenirs qu'un certain Ernie Moses, un trappeur Eeyou (Cri) de la Baie-James qui, à soixante-dix ans bien sonnés, s'enfonçait dans la forêt six mois par année pour y vivre seul dans la digne tradition de ses ancêtres. Néanmoins, l'homme communiquait tout de même avec ses camarades depuis sa cabane de bois perdue dans l'immensité. Un radio-émetteur le rattachait à sa communauté.

***

Jack London fut le premier auteur de ma jeunesse. J'eus tôt fait de dévorer tous ses livres. Il y avait en lui quelque chose qui tenait du surhomme et de l'animal politique. Jack London représentait une forme de triomphe de la volonté pour cet enfant d'un quartier pauvre que j'étais. En trimant dur, comme il l'avait fait, rien ne me serait impossible. Jack London vantait ce surhomme nietzschéen qui venait à bout de tout, qui se faisait un jour pilleur d'huîtres et le lendemain chercheur d'or au Klondike. N'était-il pas devenu l'écrivain le plus lu et le plus riche de son temps, lui qui était parti de rien? 

J'ai cru à tort que rien ne viendrait entraver ma volonté puisque l'orgueil et l'innocence de ma jeunesse m'ont fait croire que je pouvais jouer le rôle du plus fort. J'étais grand et gros avec une tête bien construite. Qu'est-ce qui viendrait à bout de moi?

Puis je suis tombé moi aussi, comme bien d'autres. parce que notre système politique et économique fait aussi en sorte que même ceux qui se croient les plus forts puissent sombrer dans ce que London appelait le "peuple de l'abîme".

Jack London lui-même fut frappé par la crise économique de 1893. Lui qui avait toujours cru s'en tirer par l'affirmation de sa volonté individuelle se retrouva sans emploi et sans le sou. Il se joignit à l'armée de Kelly, une troupe formée de cent milles chômeurs qui marchèrent sur Washington pour réclamer des investissements dans les travaux publics. C'est alors qu'il devint socialiste et acquit la conviction que le capitalisme est injuste, inique et, disons-le, chaotique. Jack London comprit que seul il n'arriverait à rien. Il sut désormais que la lutte était politique, que même les meilleurs peuvent être broyés par le capitalisme.

***

Qu'on le veuille ou pas, l'homme est un animal grégaire qui n'est rien sans le soutien de la communauté. Tous ceux qui cherchent à la détruire se placent nécessairement en marge de la cité et accèdent au statut de monstres puisqu'il n'y a pas de surhommes, seulement des hommes et des femmes qui ne méritent pas de souffrir pour satisfaire les folles ambitions d'une poignée de scélérats.

La communauté, c'est nous tous et nous toutes, ici et maintenant.

La politique se fait tous les jours, dans tous les milieux, et pas seulement au parlement.

Faire signer une pétition et porter une pancarte font aussi partie de l'univers politique.

La démocratie n'est pas ce jeu stupide où des êtres fats se croient accorder un chèque en blanc pour quatre ans. Elle ne réside pas dans le silence et la résignation des masses, mais dans l'expression de tout un chacun face à tout le monde.

Nous ne sommes pas seuls sur ce globe.

Nous ne luttons pas que pour notre maison, notre chalet, notre automobile et notre piscine...

Comme nous ne sommes ni des monstres ni des surhommes, nous luttons avec nos frères et soeurs humains pour une vie meilleure.

Cela semble un mythe pour certains.

Pourtant, tout nous renvoie vers ce mythe: la culture, la religion et même la politique.

L'homme est un animal politique.

On n'a pas besoin d'Aristote pour savoir ça.

Mais ça part bien une conversation... N'est-ce pas?



mardi 27 septembre 2016

Qu'est-cé qu'tu veux qu'on fasse...

Un politicien célébré par les médias me disait sans rire qu'il n'avait jamais signé une pétition.

-Ça donne quoi d'signer une pétition, hein? Ç'a-t-y déjà changé què'que chose? Moé, j'ai jamais signé une pétition de ma vie!

Cet homme en profitait aussi pour dénigrer les chialeux, les gens qui cherchent la chicane, les maudits syndicalistes, les étudiants qui feraient mieux d'étudier, bref tous ceux qui tentaient tant bien que mal de lui barrer la route en se réclamant de beaux principes qui ne s'appliqueront jamais.

Évidemment, il méprisait profondément les consultations populaires et tenait la démocratie pour un jeu où le gagnant peut faire tout ce qu'il veut pendant quatre ans, au mépris de tout et de tous.

Cet homme vénérait le pouvoir et parlait de lui-même à la troisième personne du singulier, comme Jules César.

-Yvan Langlois (appelons-le ainsi pour la démonstration) est un gars qui a fait ceci et cela! Yvan Langlois est un gars qui a toujours travaillé dur! Yvan Langlois est un homme pro-actif qui a du leadership!

Évidemment, j'avais osé l'interrompre en lui rétorquant que seuls les fous parlent d'eux-mêmes à la troisième personne du singulier. Comme il était au téléphone, je ne peux pas vous dire quelle était l'expression sur son visage lorsque je lui ai dit ça. Il devait se sentir vexé et devait avoir l'envie de m'écraser comme une punaise.

-Ce Bouchard! Je vais lui rabattre le caquet! Sale crotté! Y'a même pas d'char! I' roule en vélo pis i' prend l'autobus!!! Moé j'connais des millionnaires pis mon beau-frère parle anglais!

Quelques semaines plus tard, j'étais devant son bureau pour manifester. Les pétitions ne suffisaient plus. L'hurluberlu avait manigancé pour saboter un processus démocratique. Ses concitoyens avaient obtenu le quorum nécessaire pour exiger un référendum selon les termes prévus par la loi. Il ne voulait pas que son projet domiciliaire soit stoppé par une poignée de crottés. Il avait compris qu'il avait le pouvoir de faire et de défaire les lois. J'avais compris que nous ne vivions pas dans une démocratie.

Ça brassait ce jour-là devant son bureau. Tous les médias s'étaient déplacés pour nous entendre réclamer symboliquement sa démission.

Cela dit, nous manifestions pacifiquement.

Un type parmi les manifestants s'approcha de moi pour me reprocher de ne pas entrer dans le bureau de Yvan Langlois pour le défenestrer manu militari.

-Moi, lui avais-je répondu, je fais ce que je dis. J'ai dit que je viendrais manifester pacifiquement ici. Et je manifeste pacifiquement ici. Toi tu me dis que tu veux le défenestrer et tu ne le fais pas... Tu viens me reprocher en plus d'être trop pacifique... Je suis pourtant en accord avec mes idées. Pas toi.

Sans tomber dans la paranoïa, ce type aurait pu être un indicateur de police. Parce que le pouvoir peut imiter plus facilement la violence qu'il ne peut imiter la paix...

***

-Qu'est-cé qu'tu veux qu'on fasse... Ça sera toujours de même...

J'aurai souvent entendu ça chaque fois que je remettais en question une forme ou l'autre d'injustice.

Je ne serai pas méchant envers ces gens qui préfèrent ne rien faire. Je ne leur en voudrai même pas de ne pas s'indigner qu'un manifestant pacifique soit tabassé par le pouvoir politique. À vrai dire, je ne saurais que les prendre en pitié.

Ils ne peuvent rien faire contre l'injustice. Ils ne voient pas comment ils arrêteraient une guerre. Comment ils pourraient freiner la pollution. Comment ils feraient pour empêcher les gouvernements de s'emparer de nos ordinateurs et de nos cellulaires pour nous espionner plus que ne l'aurait souhaité un membre de la Gestapo ou du KGB.

Ils perçoivent parfois les manifestants comme des fanatiques, des fous furieux, des gens qui feraient mieux de se calmer et d'accepter l'inacceptable comme ils prétendent le faire en se donnant même de l'importance.

-J'manifeste-tu moé? Non. Donc, qu'i' z'arrêtent de s'plaindre pis qu'i' travaillent comme tout l'monde!

Ils ne comprennent pas que l'on n'ait pas ce courage de plier les genoux et de lécher les bottes.

Ils ne comprennent pas que l'on pense que la démocratie n'est pas un chèque en blanc pour quatre ans.

***

J'ai compris que le système tel qu'il est conçu ne peut favoriser que ceux qui haussent facilement les épaules devant l'injustice.

J'ai compris que le pouvoir est naturellement violent, menteur et assassin.

Et, finalement, je crois aussi avoir compris que l'on ne peut pas combattre la violence du pouvoir avec les méthodes dans lesquelles il excelle.

Tout mouvement violent est condamné à être noyauté et instrumentalisé par le pouvoir.

On peut déguiser un policier pour qu'il imite des révolutionnaires, des terroristes, des preneurs d'otages.

Mais on ne peut pas imiter Martin Luther King.

Ni Léon Tolstoï.

Ni John Lennon.


lundi 26 septembre 2016

Comment l'on devient un maître zen

L'attrait pour le zen est proportionnel aux contraintes que peut rencontrer une personne au cours de sa vie. Le zen est une philosophie particulièrement attrayante par les temps qui courent et c'est sans doute attribuable au fait que nous vivons comme des esclaves sous le joug.

Je tiens pour preuve Jérémie Samson qui, par un malheureux hasard de circonstances, devint une sorte de maître zen à sa manière.

Tout commença il y a plusieurs années lorsque Jérémie fût embauché par une compagnie de trous du cul dirigée par d'authentiques rats d'égouts. Dont Gérald Racine, son supérieur immédiat qui passait son temps à leur casser du sucre sur le dos.

Jérémie était un gars plutôt robuste qui avait du coeur à l'ouvrage et un peu trop de jugeotte pour les incultes de la Canadian Eh Workshop Inc. On y fabriquait toutes sortes de trucs en bois pour l'entreposage ou quoi que ce soit. On lui reprochait d'ailleurs de lire pendant sa pause au lieu de discuter de seins et de pénis avec ses collègues de travail.

-T'es pas très sociab'e, Samson... Faut qu'tu parles avec el' monde... Tu dis jama' rien! lui avait un jour reproché Gérald Racine, ce gros plein d'marde d'innocent comme mille qui était tout aussi raciste que sexiste, ce qui déplaisait à Jérémie Samson, un Métis qui avait toujours détesté que son père batte sa mère à coups de bâton de baseball. Ce qui l'avait, en quelque sorte, transformé en féministe.

-J'fais bien ma job? J'produis pas assez? avait ironisé Jérémie Samson, le gars le plus travaillant de cette hostie de sweat shop où tout le monde était sous-payé.

-C'pas ça... lui avait répliqué le gros Racine. Mais moé, là, moé j'su's un gars qui... Moé, là, moé... Pis moé... Moé là... Moé... Pis moé j'su's qué'qu'un qui... Moé, là, moé... Moé... Moé... Pis les nègs... les nègs... les Sauvages... les hosties d'lasbiennes... Moé, moé, moé... les crisses de turbans sales... les nègs... moé, là, moé... les nègs... les juifs... les musulmans... les nègs... moé....

Tout se rapportait à lui, évidemment, parce que cette grosse pourriture interprétait le monde qu'en fonction de son nombril pour ensuite tyranniser tout le monde qui se devait, évidemment, de lire dans sa tête pleine de marde.

-Comment ça s'fait que t'as pas fait ça, hein? s'indignait souvent cette grosse plogue.

-Tu m'en as jamais parlé... lui répliquait-on, d'un air dubitatif.

-Vas-tu falloir qu'ej' vous fasse un dessin mes tabarnaks? répondait-il.

-On n'fait pas de télépathie Gérald... rétorqua Jérémie Samson.

-Tu vas m'vouvoyer ok toé-là!

-Est-ce que tu m'tutoies, toé?

-On n'est pas du même monde toé pis moé! Moé, là, moé ej' connais des millionnaires! Moé j'su's un gars qui... moé... pis moé... pis encore moé... les nègs... les juifs... les hosties d'lasbiennes...

Évidemment, Jérémie Samson péta sa coche. Il souleva d'une seule main le gros Racine en le tenant par la gorge. Puis il le secoua plusieurs fois de sorte que la tête de l'animal finit par percuter le mur.

Jérémie perdit son emploi, évidemment.

Mais il devint énormément zen par la suite.

Ses maux de ventre disparurent ainsi que ses maux de tête.

Son stress tomba.

Il pouvait maintenant passer de longues journées à regarder pousser les pissenlits sans avoir à subir cet environnement malsain composé d'êtres infatués d'eux-mêmes qui se croyaient au-dessus des hommes et des lois.

Il tombait fréquemment dans des états de grâce même s'il vivait de prestations d'assurance-chômage puis ensuite d'aide sociale.

-Le premier qui voudra me r'faire travailler, j'pense que j'va's l'étrangler... Hostie que j'su's bien... Un bon livre dans les mains... Pas d'niaiseux qui m'crient après en parlant de leur nombril comme si ça intéressait quelqu'un... Il fait beau... Que demander de plus? C'est comme si j'étais au Nirvana!


dimanche 25 septembre 2016

Mon nouveau billet pour le Hufftington Post

C'est ici.

Ti-Pit

Attendre et entendre ne vont pas toujours de pair. Voilà pourquoi Thérèse préférait parler. Cette bonne femme dans la soixantaine avancée ne pouvait tout simplement pas se fermer la boîte. Courte sur pattes, un peu ronde et le nez en forme de fraise, Thérèse trouvait toujours le mot pour dire quitte à employer des formules qui n'en finissaient plus. C'était un moulin à paroles. Comme on s'attend d'en trouver chez les personnes originaires du Lac Saint-Jean.

Gaston Langevin, quant à lui, ne demandait pas mieux qu'à passer le temps en silence. Le malheur voulut qu'il soit seul avec Thérèse qui le choisit comme nouvelle victime de sa logorrhée. Langevin était sans doute trop poli pour lui signifier qu'elle lui tapait sur les nerfs. C'était un gars dans la quarantaine pas très loquace qui portait une calotte de baseball et des bottes de travail de marque Kodiak. Il avait une barbe de trois jours et un air de rien. On aurait pu le confondre avec tout homme moyen que l'on croise dans la rue. Il n'en fallait guère plus pour que Thérèse lui ouvre son sac en attendant que l'infirmière l'appelle.

-J'suis venu ici avec mon Ti-Pit... lui confia-t-elle d'entrée de jeu.

-Hum? fit Langevin en se tournant vers elle.

-J'suis venu avec Ti-Pit en seulement qu'lui y'aime pas ça perdre son temps dans les salles d'attente... Ça fait qu'i' y'est parti faire des commissions... Ça nous prenait des épices à steak pis d'la moutarde sèche pour s'faire cuire un roastbeef à soir... On r'çoit d'la visite... Solange pis son mari, Alfredo, qui a été bien malade depuis l'printemps... Y'a eu un pontage pis y'a pogné l'cancer par-dessus ça... Alfredo y'a travaillé avec Ti-Pit y'a vingt ans... I' vidaient ensemble des fosses septiques... Pis Solange est bénévole avec moé pour l'église pis la fondation du cors aux pieds... Y'a trop d'gens qui souffrent toute la misère du monde à cause des cors aux pieds, on n'a pas idée... La tante à Solange s'appelle Mireille. A' reste en bas d'la côte à deux fesses. J'dis A reste mais A reste p'us là. Est à Pital. À l'hôpital des trois S que'que chose... On sait même p'us comment s'appelle la Pital ma foi du bon 'ieu.

-Le centre régional de soins de santé et services sociaux adaptés de la MRC de Machin-Chouette... J'pense qu'i' z'appellent ça le CRSSSMRCMCRGMSSSTRMOPQTRWER-04....

-Què'que chose de même... M'a dire comme Ti-Pit: on sait p'us y'ousqu'on s'en va avec toutes ces affaires-là qu'on comprend p'us rien de c'qu'i' veulent dire bonyenne d'la vie! En tous 'es cas! Tout ça pour dire que Ti-Pit mange rarement du roastbeef par rapport qu'i' suit une diète strictement très stricte... C'est parce qu'i' a failli mourir... Y'a toutte pogné en peu de temps, Ti-Pit. Y'a pogné el' diabète, el' coeur, el' fistule du foie, les hémorouites, la goutte pis même une poumonie. Y'a failli y passer Ti-Pit après sa poumonie... Pis ça 'a coûté cher! Sainte-Viârge qu'i' faut avouère les moyens d'être malade... Paye pour ci, paye pour ça: ça arrête jamais! Pis i' disent qu'les soins de santé sont gratis au Québec!!! Mon oeil! Me d'mande comment ceusses qui ont rien font pour se soigner... Pour moé i' doivent mourir ou què'que chose de même... En tous 'es cas!

-Hum, fit Langevin en se raclant la gorge.

-Ti-Pit dormait p'us... Y'était fatigué pis toutte! I' buvait six bouteilles d'eau par nuitte... Pis c'est qui la crisse de folle qui achetait des bouteilles d'eau? C'est moé parce que Ti-Pit était tellement fatigué qui était p'us capable de forcer... J'te faisais rentrer trois quatre caisses de vingt-quatre bouteilles d'eau par semaine... J'forçais à en avouère la face rouge comme une farçure! Sainte-Bénite que c't'ait p'us possible... Ça fait qu'j'ai dit à mon Ti-Pit: bois l'eau de la champlure parce que moé, Ti-Pit, j'su's juste p'us capable!!! Ça va faire l'eau en bouteille! Pis là, comme de raison, on apprend qu'Ti-Pit buvait comme une outre pas d'fond parce qu'i' y'avait el' diabète! Pis en plus, comme si c'tait pas déjà assez, Ti-Pit faisait d'l'apnée du sommeil pis perdait tous ses poils su' 'es jambes pis su' es bras... Veux-tu bien m'dire Ti-Pit pourquoi qu'tu perds tous tes poils, hein? "El' sais pas!" qu'i' m'a dit... D'mande-lé au docteur bonyenne t'es pas pour passer ta vie pas d'poils ma foi!!!

-Ahem... ajouta presque Langevin.

-Tout ça pour dire que j'l'aime pareil mon Ti-Pit... On s'chicane jamais... I' m'fa' à manger parce que j'travaille tout l'temps pis qu'lui peut p'us rien faire avec toutes ses maladies... Ti-Pit y'est p'us capable de faire ci pis ça. J'y dis: Ti-Pit, j't'aime, en seulement qu'tu vas arrêter d'brailler su' ta vie pis toutte! On est-tu bien pareil mon Ti-Pit, hein? On mène une bonne vie pis on n'est pas achalés... On fait c'qu'on veut... On va icitte pis là pis même si Ti-Pit peut p'us marcher trop, trop on s'en fait pas pour ça.

Comme Thérèse continuait de déblatérer à propos de Ti-Pit, Ti-Pit lui-même pénétra dans la salle d'attente.

-Ah b'en! V'là-ti pas mon Ti-Pit... Celui que j'vous parle d'pu' tantôt!

Ti-Pit était une armoire à glace. Un bonhomme de six pieds cinq pouces avec un tour de taille de soixante-six. Il devait peser cinq cents livres au bas mot, soit un quart de tonne.

-Y'est pas p'tit mon Ti-Pit hein? Mais j'l'appelle Ti-Pit parce que je l'aime. Pas vrai que j't'aime mon Ti-Pit?

-A' d'vrait m'appeler Gros-Pit mais ça i' rentre pas dans 'a tête... ajouta Ti-Pit.

-Bonjour m'sieur... dit Langevin.

-B'jour... J'suppose qu'A' vous a raconté toute ma vie? Combien d'fois qu'ej' chie par jour, hein?

-Voyons don' Ti-Pit! Pour voir si j'dirais ça!!!

-Sacrée Thérèse... Tu parles trop baptême!!! répliqua Ti-Pit.

L'infirmière n'était pas encore venu les voir. Et Thérèse n'avait pas fini de vider son sac. Elle parla, parla et parla encore tandis que Ti-Pit et Gaston Langevin regardait le plafond de la salle d'attente avec l'air de se dire: quand est-ce qu'elle va s'arrêter?


vendredi 23 septembre 2016

Les honneurs, les diplômes & la réussite...

Boèce se consolait par la philosophie. Il faut dire qu'il ne trouvait rien de mieux à faire dans la cellule de sa prison après une ou deux séances de torture. Il y avait été enfermé par Théodoric, un Ostrogoth qui régnait sur Rome au début du VIe siècle de notre ère. L'empereur soupçonnait Boèce de lui jouer dans le dos et de pratiquer la magie. À l'époque, comme à toute autre d'ailleurs, il n'en fallait pas plus pour condamner un homme à mort. Boèce eut tout juste le temps d'écrire De consolatione philosophiae avant qu'on ne lui décolle la tête de ses épaules.

Je ne sais pas pourquoi j'aborde ce billet en vous ramenant Boèce sous les yeux. J'aurais pu tout aussi bien vous ennuyer avec le Manuel d'Épictète, un philosophe devenu boiteux après s'être fait péter la jambe par son maître, un ami de Néron qui traitait ses esclaves comme de la crotte. On doit à Épictète de belles phrases sur l'art de supporter l'insupportable. Un art d'autant plus commun de nos jours que tout le monde aspire à devenir zen. Le zen étant une philosophie apparemment près du stoïcisme, l'école de pensée à laquelle appartenait Épictète. Comme si tout le monde était menacé de se faire péter les jambes dans notre beau monde...

Où veux-je en venir avec tout ça?

Vous le verrez bien assez vite.

Nous ne sommes pas pressés, n'est-ce pas?

Tant mieux, parce que j'en aurais long à raconter.

Si long que je vais couper court.

***

Boèce et Épictète avaient échoué. Comme bien d'autres. Être condamné à mort ou bien réduit à l'esclavage n'est certes pas un exemple de réussite. Ce ne sont pas des titres de noblesse. C'est plutôt humiliant, dégradant et réducteur.

Pendant que l'un est menacé de mort et que l'autre se fait casser la jambe, le monde abonde de précieux exemples de réussite.

Le maître d'Épictète, par exemple, était un esclave affranchi par l'empereur Néron qui sut sans doute le couvrir d'or. Il s'appelait Épaphrodite. Je ne saurais l'imaginer autrement qu'en renifleur de pets de l'empereur, en type qui léchait tellement le cul de César qu'il en avait mauvaise haleine. Ça lui valut la liberté et les honneurs. Il fût bientôt entouré d'esclaves dont il pouvait disposer comme il l'entendait. De quoi lui faire oublier son passé dans l'asservissement.

J'imagine Épaphrodite déballant les cadeaux que lui faisaient Néron: une lyre, un poème écrit sur une feuille d'or, un domaine en Campanie, un vignoble, un buste de marbre, etc. Ce devait être le bonheur le plus parfait qui soit.

Parallèlement on peut s'imaginer Épictète en train de philosopher. Il porte toujours le même vieux vêtement. Il boite depuis que ce satané Épaphrodite lui a broyé la jambe. Pourtant, il réussira à obtenir son affranchissement. Probablement à la mort de son maître.

***

Mon vieux professeur de philosophie, Alexis Klimov, s'étonnait vers la fin de sa vie d'être couvert d'honneurs. Il disait souvent, en rigolant, qu'il doutait de lui-même depuis qu'on lui remettait des médailles. Il considérait que l'on n'attribuait des honneurs qu'aux médiocres, aux larves et aux lèche-bottes.

Évidemment, les gens qui figurent sur le podium ont d'autres vues sur le sujet. Remettre en question la valeur de leurs décorations ne saurait être que de la jalousie ou, pire encore, du ressentiment.

Ils ont réussi. Ils en ont la preuve en espèces sonnantes. Ils figurent au panthéon. Ils forment l'élite de la nation. Comment peut-on les remettre en question?

***

Plusieurs voies mènent à la réussite et ce ne sont pas nécessairement les meilleures.

La duplicité, le mensonge, la trahison, la veulerie, la lâcheté, la manipulation, la servilité, la complaisance, la luxure, le népotisme, le copinage politique et bien d'autres moyens vils semblent une voie toute tracée vers les plus hauts sommets. Il ne pourrait en être autrement.

Si c'est ça la réussite, il vaut mieux échouer.

Si réussir implique que l'on soit une merde fumante, il est sans doute préférable de se tenir à l'écart et d'échouer.

La voie de l'échec est aussi une posture morale.

Pourquoi devrions-nous devenir des médiocres, d'ignobles narcissiques qui manquent de noblesse d'âme et d'empathie?

C'est parce qu'il ne faut pas échouer sa vie qu'il faut parfois ne pas la réussir.

Personnellement, je refuse de réussir en adoptant des moyens qui me puent au nez.

Je refuse de devenir ce que je déteste et méprise profondément.

C'est ma manière de devenir plus zen et de faire moins de zèle.

Je ne vaux pas mieux qu'Épictète, le philosophe boiteux.

Je n'ai pas choisi cette situation.

Je n'ai pas inventé l'injustice sociale.

Fuck toutte, comme dirait l'autre...


jeudi 22 septembre 2016

Ma lettre a été publiée dans Le Nouvelliste

Il ne suffit que de cliquer ici...

Un gars qui se sentait si bien

Joseph Laflamme n'avait pas de nom ni d'identité pour la majeure partie des gens qui le croisaient dans la rue.

Il se promenait soirs et matins avec des sacs de plastiques débordants de bouteilles et de canettes consignées. Il portait deux paires de pantalons l'une par-dessus l'autre. Celle du dessous était plutôt convenable tandis que celle du dehors était totalement en loques pour une raison qui m'échappe. Était-ce pour avoir l'air encore plus pauvre qu'un pauvre? Ou bien pour tout simplement s'essuyer les mains après avoir fouillé dans les poubelles pour en extirper les objets de sa pathétique convoitise? À vrai dire, on n'en savait rien. On spéculait sur sa deuxième paire de pantalons qui ne tenait que par quelques coutures.

Joseph Laflamme ressemblait vaguement à Socrate. Sauf qu'il était moins loquace. Il ne disait pas un mot et n'avait rien à enseigner et encore moins à prouver. Aurait-il voulu le faire que cela n'aurait pas sonner très bien puisqu'il était totalement édenté. Pourtant, l'animal était capable de croquer une pomme avec ses gencives. Difficile de dire ce qu'il en était de son bilan de santé. Il ne buvait pas d'alcool et ne fumait pas. Comme il marchait beaucoup, il avait des mollets gros comme des troncs d'arbre. Par contre, il s'alimentait mal. Il mangeait surtout des sandwiches de dépanneur et du fromage en crottes. Rien de très gastronomique.

Les agents des services sociaux s'étonnaient de ne l'avoir jamais rencontré. Il y avait une bonne raison à ça. Joseph Laflamme ne demandait rien à l'État et vivait uniquement du produit de la vente de canettes et bouteilles vides. Ça ne lui faisait pas une grosse paie. À peu près trente dollars par jour. Il n'en avait pas besoin de plus pour survivre.

Joseph Laflamme n'avait pas de résidence connue. Il squattait des immeubles désaffectés et autres espaces oubliés. Il dormait sur des piles de carton qui le protégeaient de l'humidité. Il s'enveloppait sous des couvertures crasseuses qu'il trouvait ça et là en faisant ses cueillettes.

À la nuit tombée, après avoir marché des kilomètres et des kilomètres, Joseph Laflamme pouvait enfin se mériter le repos du guerrier.

Seul sous ses draps crasseux, couché sur plusieurs piles de carton, il souriait de penser à la belle vie qu'il menait et en remerciait son créateur.

-Mon Dieu que je mène une belle vie! Mon Dieu que je suis bien, si bien! Pas de télévision, pas de radio, pas de problème... Juste la sainte Paix! Je vais encore dormir comme un bébé... Maudit que j'su's bien! Ça s'peut pas de se sentir bien d'même...

Comme il se félicitait de la vie qu'il menait, comme il le faisait toutes les nuits, il entendit des voix résonner dans le logement désaffecté qu'il occupait alors. C'était de grosses voix d'hommes. Ils avaient des torches électriques et cherchaient visiblement quelque chose ou quelqu'un.

-Tiens! Y'est là el' tabarnak! dit l'un des gros hommes en lui pointant sa lumière dans la figure.

-Heu... dit Joseph Laflamme.

-Qu'est-cé tu fais icitte mon tabarnak? Hein?

Joseph Laflamme n'eut pas le temps de répondre. Il reçut une volée de coups de pieds dans les côtes. Ces hommes étaient méchants et enragés.

-Décrisse mon tabarnak de pouilleux! Décrisse pis r'vient p'us icitte si tu veux pas qu'on t'achève hostie d'trou d'cul!!!

Joseph Laflamme se leva péniblement en tenant ses côtes endolories. Il prit ses jambes à son cou et s'en alla aussi loin que possible pour ne plus avoir affaire à ces brutes.

Cette nuit-là était un peu plus froide que d'habitude. Il lui restait quelques dollars. Il décida de les investir sur un café qu'il but bien au chaud dans une quelconque beignerie du coin ouverte vingt-quatre heures.

-Ça va-tu m'sieur? lui demanda poliment la serveuse en le voyant tenir ses côtes.

-Moui... Moui... répondit-il sans étirer plus longtemps la conversation.

Joseph Laflamme débuta sa cueillette un peu plus tôt que d'habitude. Il n'avait pas le coeur à l'ouvrage ce matin-là d'autant plus qu'il pleuvait. Mais il fallait bien faire avec.

Il se fit un poncho avec un sac vert. Il en traînait toujours sur lui. Il les achetait au Dollarama. C'était, pour tout dire, son seul outil de travail.

Un type bien habillé se sentit un peu triste de le voir si piteux. On aurait dit un comptable ou bien un professeur dans la jeune quarantaine.

-M'sieur... M'sieur... J'ai d'quoi pour vous... Prenez!

Joseph Laflamme tendit sa main et fût étonné d'y voir tomber un billet de vingt dollars.

-C'est beaucoup trop ça m'sieur...

-C'est rien... Bonne journée m'sieur...

La journée ne commençait pas si mal après tout.

Joseph Laflamme remercia le Seigneur de pourvoir une fois de plus à ses besoins sans qu'il n'ait à demander quoi que ce soit.

Sa cueillette fût d'autant plus excellente qu'il trouva cinq grosses cruches d'eau de source vides dans un bac de recyclage. Ces grosses cruches lui firent toucher une consigne de 50$. À la fin de la journée, Joseph Laflamme compta plus de cent vingt-trois dollars et quarante-cinq cents: une fortune pour tout dire.

Il se souvint qu'il y avait une église désaffectée dans le secteur de Cap-de-la-Madeleine. Il arracha un panneau de bois qui barricadait l'une des fenêtres puis pénétra dans l'église en prenant soin de tout refermer derrière lui pour que personne ne soupçonne sa présence.

Il se fit une couche avec des boîtes de carton. Et trouva même de vieux rideaux dans lesquels il s'enveloppa pour la nuit.

Il était fatigué. Il avait mal aux côtes. Mais il se sentait toujours tout aussi reconnaissant envers la vie et envers son Dieu.

-Merci mon Dieu... Quelle belle vie je mène... Jamais de tracas... Maudit que j'suis chanceux de vivre une vie d'même... C'est pas créyable... Merci mon Dieu... Merci...

Puis il s'endormit sur cette pensée et ronfla comme un loir sans se soucier des souris qui se promenaient autour de lui.




***

Post-scriptum:
Ce récit est inspiré d'une nouvelle de Tchekhov dont le titre m'échappe. Je l'en remercie où qu'il soit ou ne soit pas.