vendredi 27 août 2021

Faire ses recherches

Tout homme sur Terre cherche quelque chose qui n'est pas toujours l'amour ou le bonheur.

L'une cherche ses clés. L'autre cherche son portefeuille.

Tout le monde cherche quelque chose, souvent en vain.

Tenez, moi je me cherche encore. Je me trouve de temps à autres. Et quand je ne m'y trouve plus, je perds du temps à me chercher.

Il y en a qui prétendent ne plus chercher.

Il y en a qui ont trouvé réponses à tout.

Ce sont ceux et celles que je plains le plus. Avoir tout trouvé alors qu'il y a tant à chercher encore... Avoir la réponse, la foi, la Grande Idée -et ne plus rien chercher que les réponses qui rentrent dans les bonnes cases. Des réponses souvent simplistes, pas vraiment réfléchies. Des réponses pour se dispenser de penser. Croire, c'est ne plus chercher. Montrez-moi un fanatique et je prendrai la direction opposée. Plutôt crever seul dans la toundra que de frôler les murs parmi les Savonarole.

Alors voilà. Je me cherche. Je cherche. Et ce n'est pas ce que je trouve qui m'importe, mais ce que je ne trouverai jamais.

L'amour? Le bonheur? Vous savez bien que je suis de ces veinards qui peuvent prétendre y goûter un peu.

Ce n'est pas là le problème.

Le problème est plus grand que toute question que je pourrais me poser.

Je suis là, quelque part entre l'infiniment petit et l'infiniment grand.

Et je ne suis rien de plus que ce point, ce détail, cette anecdote dans l'univers impassible et immortel.

Tout le monde se cherche.

Tout le monde fait ses recherches.

Tout le monde.

dimanche 22 août 2021

Raymond le chamane

Raymond était un chamane. La plupart de ceux qui prétendent l'être sont généralement des faussaires. Mais pas Raymond. D'ailleurs, il n'en parlait à personne. Il buvait, certes, du soir au matin. Comme bien d'autres dont on ne s'intéresse pas plus qu'il ne le faut. C'est vrai qu'ils ne sont pas tous chamanes.

Raymond communiquait avec le monde des esprits avec ou sans alcool. L'alcool, en fait, c'était pour tenir le coup. Parce qu'en plus de communiquer avec l'autre monde, Raymond ressentait avec intensité tout ce qui se vivait autour de lui. Il pouvait devenir fourmi, chat, chien et vous-même. Toutes les souffrances, tous les ennuis vécus par le vivant lui trituraient l'esprit à le rendre presque fou. Alors il buvait pour oublier. Bien plus que pour communiquer avec les esprits. Il buvait pour mettre fin à la compassion avec le vivant et, pauvre Raymond, cela ne marchait pas vraiment. Même en rêves il devait parler avec tout un chacun et souffrir avec tout le monde.

Alors vous comprenez que les chamanes, en général, ne sont guère loquaces.

-J'te l'dis à toé mon Guétan... Parce que t'es une vieille âme qui erre dans l'univers depuis trop longtemps... La vie d'chamane, c'est pas d'la tarte! T'es mort trois fois Guétan... T'es pogné a'ec ça toé itou! T'es un hostie d'chamane man!

Il m'avait dit ça sans rire, enfilant ce qui lui restait de vodka dans son verre.

Puis il s'était effondré au sol de tout son long, dans le bar, devant les clients nettement plus blasés que médusés.

-Ce gars-là, Guétan, m'ont dit les gars au bar, c'est vraiment un chamane. Il lit dans les esprits. Tu lui parles même pas pis il répond à ce que tu penses dans ta tête... Y'est fucké en tabarnak! I' nous fait peur calice! Pis les taxis veulent jamais l'embarquer... Raymond y'est sur leur liste noire parce qu'i' pisse su' le siège tellement y'est beurré...

-Ah bin! J'ai mon hostie d'voyage! D'la discrimination envers les chamanes!

-C'est ça qu'on s'dit aussi... Raymond! Réveille Raymond!!! Es-tu mort Raymond?

-Allez chier tabarnak! répondit Raymond, le visage bien écrasé au sol.

Raymond vivait encore. Et il répondait encore aux esprits.

Normal. C'était un chamane.

samedi 21 août 2021

Je m'abandonne à l' autobiographie

On ne sait jamais comment ça commence et comment ça finit lorsqu'on s'abandonne à l' autobiographie. Chaque mot dévoile une nouvelle vérité aussi bien qu'il dissimule un nouveau mensonge. Les confessions sont toujours plus ou moins organisées. C'est d'ailleurs un genre littéraire que je déteste. Moins de Jean-Jacques Rousseau et plus de Rabelais. Les ivrognes intelligents plutôt que les braillards tristes et sérieux qui servent d'inspiration à Robespierre.

Pourtant, tout me pousse à la confession pour une raison qui m'échappe. Peut-être me faut-il passer par ce que Rimbaud aurait appelé des «rinçures», des confessions sur mon petit moi, mon petit passé, mes petits étés ou bien je ne sais quoi.

Commençons par l'été... Puisque j'ai été. 

J'aimais l'école parce que mes étés finissaient par devenir longs et ennuyants. Je fuyais peu à peu tous les jeux avec mes amis, sinon tous mes amis étaient disparus. Je me retrouvais seul à errer dans Trois-Rivières. Il ne s'y passait jamais rien. C'était triste et monotone. Avec cette sempiternelle odeur d'excréments produite par les papetières qui montaient à mes narines devenues indifférentes. Notre logement devenait trop chaud et trop humide, tout comme l'hiver il était trop froid et trop humide. C'était un logement mal isolé situé dans un quartier ouvrier, un «faubourg à la mélasse» comme disait mon père. Ça hurlait le soir. Tout le temps. Tout le monde semblait se donner des claques sur la gueule autour de chez-moi.

La bibliothèque municipale était mon havre de paix. Avec la piscine publique du parc de l'exposition où j'allais faire des longueurs pendant deux ou trois heures, jusqu'à me faire des bras gros comme des jambons. Je partais aussi à vélo, seul, le plus loin que je pouvais. J'allais pêcher du brochet sur la rivière Saint-Maurice. Je cueillais des mûres en haut du pit de sable, près de la rivière Milette. Je me bourrais la face de bleuets récoltés sous les tours électriques du boulevard des Prairies, dans le coin de Sainte-Marthe-du-Cap. Et le soir je travaillais au dépanneur. J'étais commis et livreur. Toutes les livraisons se faisaient à pieds, pas de bicyclette. Je livrais surtout du vin et de la bière. Je me faisais des bras.

Le reste de mes temps libres était consacré aux livres. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main. De la biographie de Paolo Noël jusqu'à Le charbon de l'encyclopédie Que sais-je?...

Pour les filles, je n'étais ni prêt ni pubère. Certains le sont à 12 ans. Moi je le fus à 17. De 12 ans à 17 ans j'aurai cru que j'étais un monstre. Je m'en voulus d'exister. J'étais totalement asexué. Je fuyais les groupes de crainte d'être démasqué comme étant impubère. J'étais seul, isolé, taciturne. J'étais en passe de devenir un genre d'ange exterminateur par cette difficulté à subir les pressions sociales qui venaient de toutes parts. Je ne croyais plus en Dieu et on me forçait à aller à l'église. Comment forcer quelqu'un à adorer quelque chose qu'il ne ressent pas? Honorer un Dieu qui me faisait traverser tant d'ennui et de misère?

Mes étés étaient tristes et monotones...

Puis, un été, c'est venu... Je ne dirai pas comment ni pourquoi. Un échauffement subit et incontrôlé pour des formes féminines qui me hantaient. Une brûlure au bout de mon sexe.  Quoi donc? C'est donc ça... J'étais libéré d'un grand poids. J'étais enfin pubère! Je croyais en Déesse!

Malheureusement, il me fallut encore quelques années de maturité pour me débarrasser de ma vieille pelure infantile. 

Mes étés se passèrent ensuite au IGA, en tant que commis. Puis au Centre hospitalier de l'Université Laval, où je devins préposé aux bénéficiaires pour payer mes études à la faculté de droit.

Dans mes temps libres, à défaut d'avoir une blonde, je devins un agitateur politique relié à toutes les luttes de l'extrême-gauche. Je devins officiellement camarade et membre sympathisant de la 4e Internationale. C'est dire comment je me cherchais. Et qui je cherchais pour transformer ce monde pourri. J'ai finalement dévié vers l'anarchisme. Puis j'ai quitté à jamais toute forme de collectif politique pour mieux devenir moi-même, abandonnant à jamais le sectarisme et autres instincts grégaires que je ne ressens pas.

Mes étés étaient encore tout aussi tordus et soporifiques. Je travaillais. J'étudiais en philosophie. J'étais seul. Je prenais des psychotropes.

Les psychotropes m'auront peut-être sauvé la vie. Ils me permirent de mettre fin à ma virginité à tout le moins et de connaître, enfin, quelque chose comme l'amour et la sexualité. Idées et émotions se chamboulèrent dans ma tête. Bientôt, je ne fus plus le même.

J'errais d'une peine d'amour à l'autre parce que j'étais en retard de dix ans dans ma sexualité. Je devais apprendre plus vite que je n'avais jamais appris. Et j'appris. En quittant le Québec. En devenant un pur étranger, sans passé, prêt à vivre l'audace du moment présent.

Je vécus le premier et plus bel été de ma vie à Whitehorse, au Yukon. Musique, amours, amitiés: tout y était. C'est là que le petit Gaétan est devenu Grizzly. Ma pensée s'est modifiée au contact des voyageurs et voyageuses d'un peu partout dans le monde. J'ai appris l'anglais et par le fait même j'ai élargi le domaine de mes connaissances. Je me suis mis à tout lire en anglais.

Beaucoup d'eau coula sous les ponts depuis.

Je ne sais même pas pourquoi je vous raconte ça.

C'est décousu et ça tient un brin sur rien.

J'essaie d'écrire sur mes étés soporifiques pour me rendre compte que c'est ma vie qui l'était en quelque sorte avant que je ne brise ma chrysalide, trop tard sans doute.

On peut bien accuser l'été de tout et de n'importe quoi puisque je viens moi-même de le faire...

Si ça ne vous dérange pas je vais arrêter mon texte ici.

C'est pas la finale du siècle. Mais c'est mieux que rien.

On ne sait jamais comment ça commence et comment ça finit lorsqu'on s'abandonne à l' autobiographie.



lundi 2 août 2021

C'est la Fin y'a p'u d'Nouvelliste!

Il faisait froid. C'était le dixième hiver depuis la Fin. C'était quoi la Fin? Tout le monde l'appelait ainsi: la Fin... Eh bien, c'était la Fin.

Marcellin revoyait en boucle cette image de Madame Grenon qui, une main sur la marchette et l'autre tendue vers le Ciel, s'écriait que c'était la Fin.

-C'est la Fin y'a p'u d'Nouvelliste!

Pauvre Madame Grenon! Toute menue, toute chétive, vieille, malade, toute seule face à la Fin qui débuta, pour elle, lorsque son Nouvelliste cessa de paraître tous les jours pour devenir un hebdomadaire...

Le Nouvelliste, pour ceux qui ont vécu avant la Fin, était le quotidien le plus lu de la Mauricie. Même le Journal Le Goglu de Montréal ne réussissait pas à le détrôner. Plus personne ne lisait des journaux à cette époque, sinon les personnes dans les salles d'attente ainsi que les personnes âgées, les deux clientèles étant souvent les mêmes. Le Nouvelliste subsistait tant bien que mal avec sa rubrique nécrologie mais tout un chacun savait bien que l'histoire touchait à sa fin. 

Mme Grenon avait su que c'était la Fin dès que Le Nouvelliste cessa de paraître à tous les jours lors de la première pandémie d'on ne sait plus trop quoi tellement tout s'écroula vite.

Marcellin était originaire de l'Île Maurice. C'était curieux que ce gros gaillard soit venu s'établir en Mauricie. Encore plus qu'il devienne préposé aux bénéficiaires, de l'autre côté de la Terre, pour y vivre sa Fin du monde, loin de tout, avec Madame Grenon qui se prenait la tête à deux mains d'assister de son vivant, à l'âge vulnérable de quatre-vingt-dix-huit ans, au début de la Fin du Nouvelliste... Le Nouvelliste! Vous auriez dû lire ça... Un qui raconte que le président de L'entrepôt du soulier passe du beau temps sur la plage en Floride... L'autre qui liche le cul des gens au pouvoir. Et le même qui crache sur toute forme d'opposition à ce pouvoir qui nous mena vers la Fin...

Dix ans s'était écoulé depuis et il ne restait plus rien. Et quand on dit plus rien c'est plus rien. Le monde était devenu le chaos primordial. C'était la guerre de l'un contre l'autre pour un bout de ceci ou de cela tellement il ne restait plus rien. L'homme ne s'était pas raisonné et tout avait foutu le camp. Pandémie, extinction des espèces animales, ouragans, inondations, pluies de sauterelles, éruptions volcaniques, famines, guerres civiles, chute du bitcoin, tempêtes solaires, rayons gamma, pollution atmosphérique, name it all: c'était la Fin!

Marcellin s'était trouvé une planque idéale pour survivre. Il n'allait pas me dire où c'était vous savez bien. Il trouvait de l'eau et de la nourriture à tout le moins.

Je l'avais croisé alors que je pêchais. Je ne l'avais pas reconnu et l'avais d'abord menacé avec mon bâton de baseball pour qu'il poursuive son chemin. De nos jours, on ne peut plus se promener tout seul sans savoir à quel fou l'on a affaire. Et comme il n'y a plus ni de police ni de gouvernement, il faut bien se débrouiller avec ce que l'on a. Mon bâton de baseball fait office de sceptre pour affirmer ma souveraineté individuelle dans un monde qui ne tient plus sur rien, où c'est vraiment la Fin...

-Excuse-moi Marcellin! Je ne t'avais pas reconnu! Ça roule Raoul?

-Oh! Je comprends mon pote... Pas de soucis...  

-C'est la Fin hein? lui dis-je avec un clin d'oeil narquois.

-C'est la Fin y'a p'u d'Nouvelliste! ricana-t-il en me remémorant cette image qui me hantait aussi puisque j'avais travaillé au même endroit que Marcellin.

-Il n'y a plus rien mec... Plus de Nouvelliste... Plus de civilisation... Plus d'électricité... Plus d'eau courante... Plus rien. Mais j'ai deux brochets. Je t'en donne un si tu veux mon ami.

-Ok. Je te donne en retour une boîte de Chef Boyardee... Ce n'est pas si bon mais ça dépanne...

-Va pour le Chef Boyardee... C'est la Fin...

-Oui, c'est la Fin...


vendredi 16 juillet 2021

42 ans: l'âge médian d'un Québécois...

 Quel est l'âge médian d'un être humain sur Terre? Autour de 30 ans si je me fie à Wikipédia. Il est de 42 ans au Canada. Il tourne autour de 19 ans en Afrique et en Amérique du Sud. 

L'Occident est vieux et ses idées se sont oxydées. 

Pour cette Terre, je puis me considérer comme un vieillard à 53 ans passés.

Mes idées, mon rapport à la technologie, à la société, à la culture, à tout ce que vous voudrez, est désormais teinté par mon âge presque vénérable, sinon vulnérable, malgré tous mes appels au progrès.

La très grande majorité des êtres humains sur Terre sont plus jeunes que moi. Et c'est évident qu'ils et elles ne voient pas les choses comme moi. 

À voir les vieux roter leurs vieilles doctrines sur les chaînes de Québecor World je finis par me dire que nous sommes déjà finis, kaputt. Rien de nouveau sous notre soleil gris. Toujours la même poutine. 

Ça n'ira pas bien loin mes amis ce vieux joual bleu. Il est à bout de souffle. Il ne tient que par l'âge médian. Le monde entier est plus jeune et ne s'impressionne plus de nos vieux mouvements, de nos vieux gestes, de nos vieilles rengaines. Même nos punchlines sont éculés. On ressemble de plus en plus au boss de la série télévisée The Office: un regrettable crétin narcissique au pouvoir qui n'apporte rien de plus que son insignifiance à l'avancement de la société.

Quand je pense aux jeunes d'ici, je ne puis que m'attrister de penser qu'ils vivent une situation encore plus pénible que la mienne, à la même époque. La nature s'est détériorée. Nous faisons face à des changements et des événements climatiques extrêmes. Sans compter la pandémie de la COVID-19. Être jeune et n'avoir aucune voix, aucune parole dans la patente laurentienne aux cheveux gris. Être méprisé pour son humanisme, ses valeurs à la bonne place, sa compassion, son empathie... Pour que The Office soit éternellement géré par d'authentiques hosties de restants des années '80 bouchés des deux bouttes... Par des mononcles pis des matantes qui ne connaissent rien et s'en font un point de fierté. Qui pensent que les jeunes ne savent pas écrire alors qu'il y en a des masses qui le font mieux qu'eux.

Nous sommes une vieille société où l'espérance s'éteint.

Plus personne n'a vraiment le coeur à l'ouvrage. Ce n'est pas en laissant des vieux bozos crier des ordres que ça pourra s'arranger. «Crève avec ton vieux monde, mononcle. Tu ne trouves personne pour se tuer chez-toi au salaire minimum? Mange ton profit et fous-nous la paix.» Et ferme ton commerce. Mets la clé sur la porte. Va te faire soigner pour ton burnout. Retrouve ta jeunesse...

Les jeunes vont s'en partir des restaurants qui marchent avec des conditions cool pour leurs employés.

C'est toutte.


mercredi 30 juin 2021

L'Île de la Grande Tortue plutôt que l'Amérique

 Amerigo Vespucci, conquistador qui a donné son prénom à ce continent charcuté, possédait au moins cinq esclaves.  «Il a deux domestiques blancs et cinq esclaves : quatre femmes et un homme46. L'une d'elles, appelée Isabel, des Canaries, donne naissance à un garçon et une fille dans cette même maisonn 2,46. En se basant sur certains indices du testament d'Amerigo Vespucci, Consuelo Varela Bueno n'écarte pas l'hypothèse, comme il était courant à cette époque, qu'ils soient les enfants du navigateur46 (Source: Wikipédia)

Ahem... C'était sans doute un «grand homme»(sic!).  Il a «découvert» ce que les Autochtones couvraient depuis au moins quatorze millénaires avant son arrivée sur nos côtes. L'air de rien ce continent avait un nom avant l'arrivée de Amerigo le Florentin esclavagiste. Les Autochtones s'entendaient, s'entendent et s'entendront encore pour désigner leur continent comme étant l'Île de la Grande Tortue. C'est de la poésie pure, vous ne trouvez pas?

J'ai toujours trouvé infâme que l'Île de la Grande Tortue soit appelée l'Amérique. 

C'est un peu comme si l'Afrique s'appelait la Léopoldie.

Ou bien comme si l'Asie se nommait la Françoisxaviérie.

Cela témoigne, en quelque sorte, de la profonde maladie que colporte la civilisation impérialiste gréco-romaine dans ce monde où nous n'en sommes tous que des métèques, ad vitam aeternam, si nous laissions les choses aller vers le stupide culte de la personnalité qui s'y rattache.

L'Autochtone cultive l'humilité et l'écoute. Ce sont des valeurs qui vont en quelque sorte à contrecourant des valeurs véhiculées dans le cadre d'une société capitaliste centrée sur la «réussite» (sic!) individuelle, la résonance de son nom à travers l'appropriation des ressources et l'expropriation des humains. Plus tu humilies de gens autour de toi plus on t'élèvera des statues. Vous appelez ça de la culture? Moi j'appelle ça de la pure soumission à l'autorité. Vouer un culte à un être humain est une perversion de l'esprit. Moins de piédestaux s'il-vous-plaît. Plus d'arbres.

La toponymie autochtone est toujours poétique ou bien utilitaire. On ne désigne jamais les lieux par le nom d'un être humain. Ce serait manquer d'humilité dans ce Grand Cercle de la Vie où nous évoluons avec les créatures et la création. On ne dira pas le Lac Bouchard mais le Lac Caribou. Pas la rivière Saint-Maurice mais la rivière Tapiskwansipi: la rivière de l'enfilée d'aiguille. On ne voue pas de culte à la personne et en ces hauts faits. 

Voilà pourquoi je plaide depuis fort longtemps en faveur du recours à la toponymie autochtone. Ce n'est pas pour «canceller la culture». (De quelle culture s'agit-il? Planter une croix sur un terrain ne fait pas de vous un dieu!) 

Rendons justice à l'humain plutôt qu'en ses barrières sur un territoire enfin libéré du colonialisme. 

Que sait-on des Autochtones? Mille fois rien. On a enseigné à nos grands-parents qu'ils étaient des Sauvages tandis que Catholiques et Anglicans fournissaient les kapos pour les pensionnats autochtones. On a justifié, en quelque sorte, les abus et les mauvais traitements. On leur avait enlevé leur continent. Il valait mieux aussi leur enlever leur culture. Pour que le Hobbit en le colon puisse mieux dormir à voir gonfler ses intérêts pour ses activités foncières sur un territoire occupé de force, au mépris de tout un chacun.

Je nous invite humblement à considérer le rétablissement de la toponymie autochtone pour réparer l'histoire et ne plus commettre les mêmes erreurs. Moins de saints, moins d'esclavagistes, moins de politiciens et moins d'artistes à la morale douteuse. Moins de statues pour nous rappeler que nous n'étions rien et qu'ils étaient tout. 

Plus de poésie. Plus d'humilité. Plus d'humanité.


Gaétan Bouchard

Humain (traduction: Anichinabée, Innu, Iyéyou, Inuit...) né sur l'Île de la Grande Tortue


mardi 29 juin 2021

La culture vivante annule le mensonge


La culture vivante annule le mensonge.

On trouvera plus de vérité dans un poème que dans un système, aussi parfait soit-il aux yeux de ceux qui en profitent. 

On peut mentir dans un essai. 

On peut tordre la vérité dans un bréviaire à l'usage des séminaristes ou des talibans.

On peut voir le monde par le petit bout de la lorgnette identitaire et médire sur tout ce qui devait être tu pour ne pas passer sous le rouleau compresseur des conquistadors anciens ou modernes.

Mais on ne peut pas mentir dans un poème, ni dans une musique, ou si peu que ce ne peut être ni de la poésie ni de la culture.

En quelque sorte, le monde renaît dans cette apparence de chaos primordial dans lequel nous nous démenons tous plus ou moins comme des rats pris au piège.

Alors que certains exploitent les uns et les autres, spolient leurs biens et leurs culture, détruisent leur corps, d'autres continuent de rêver à un monde meilleur, plus juste, plus humain. 

Il n'y a  pas tant ce que l'on appelle la «cancel culture», oeuvre d'épouvantails plus ou moins fabriqués dans l'imaginaire des menteurs. 

Il y a la vérité et le mensonge. La vérité n'est pas une fabrication artisanale. Elle repose sur des faits, sur une forme de justice supérieure indépendamment des institutions ou du système qui les représente. 

La culture survivra très bien à l'annulation des mensonges et des génocides.

La culture vivante annule le mensonge.



lundi 14 juin 2021

La quête de la douceur

On ne se fait pas de mal à recevoir de la douceur, en petites comme en grandes quantités. Ce n'est pas de la grande sagesse, mais c'est utile au quotidien.

Longtemps j'ai tenté de mimer la tête du dur-à-cuire. Je n'y ai jamais vraiment réussi. Il me prend un fou rire aux deux secondes. Et la seconde d'avant je suis un juke-box ambulant, fredonnant les conneries qui habitent mon esprit pour traverser l'espace-temps en flottant sur la musique. Faire le dur me semble même un peu ridicule. J'y vois immanquablement le gorille qui se tape la poitrine pour impressionner et recule ensuite de 10 pas dans la savane pour se demander s'il a bien joué son rôle. Bref, il m'est difficile de croire en la dureté naturelle des primates. Les humains font beaucoup plus d'esbrouffe que de combats. Dans la vraie vie, tu ne reçois qu'une seule chaise en pleine face et tu es paralysé pour le restant de tes jours.

La douceur est tout ce qui me fait fondre. J'y suis tellement sensible qu'elle m'oblige à faire semblant de ne pas pleurer chaque fois que je suis ému. Et ça vient de plus en plus souvent en vieillissant parce que je ne mets plus d'énergie à jouer le rôle du fanfaron. C'est plus facile de flotter sur la musique et de pacifier son caractère, ne serait-ce que sous la forme d'un voeu non exaucé. 

Les gens doux m'impressionnent. Je ne parle pas des gens mous. Mais des gens doux. On peut être doux sans être mous. Et bien que ma bienveillance n'ait rien de particulier contre les mous, il me reste sans doute un peu trop de solide pour endurer ça.

N'empêche que je protège les doux de toute forme de malveillance. Comme s'ils et elles étaient le sel de la terre ou bien un truc du genre.

Les personnes dures, malveillantes, bourrées de préjugés, n'ont toujours réussi qu'à me les faire fuir. Ils ne m'impressionnent pas. Ils se pensent des alphas, ils ne sont que l'oméga de mes préoccupations et ne m'inspirent que de la pitié un peu condescendante. Je les trouve plus minimes que maximes à l'échelle de la douceur.

Je suis donc en quête totale de douceur.

Et j'en trouve suffisamment dans le minime combat de ma vie pour me réjouir de ne pas avoir été oublié par elle, cette sainte et pacifique douceur de vivre. Ce besoin de ne pas se sentir rationner en émotions fortes et profondes. La douceur. Autrement dit: la tendresse.

Un non-poème pour poétiser un peu l'impoétisable

J'aimerais écrire un poème qui réussirait à concentrer mon message dans sa plus complète pureté. 

Je n'y arriverai jamais parce que moi-même je ne sais pas départager la gangue du diamant brut de ma pensée. 

Je suis une énigme pour moi-même autant que pour autrui. Qui prétend me connaître ne peut être qu'un imposteur.

Néanmoins je me connais assez pour savoir où je n'irai pas. Il serait faux de croire que je flirte essentiellement avec la sagesse. Il y a en moi cet enthousiasme indescriptible, cette montée aux barricades, ce goût du combat. Je suis pacifique sans être pacifiste. Je suis doux mais aussi extrêmement violent et difficile à contrôler. Peut-être même que je suis libre.

Je ne suis surtout pas cette image idéalisée que je me fais de moi-même. Et je ne suis pas plus la description d'Untel qui ne se divulgue lui-même que pour faire semblant d'expliquer autrui.

Je suis parce que je suis. La pensée n'a rien à voir là-dedans. On peut très bien être quelque chose sans nécessairement penser. 

Ma philosophie est toujours en friche, incomplète, prête à boire n'importe quelle ciguë plutôt que d'avoir à m'expliquer à Pierre, Jean, Jacques. Tout ce que je bois je le recrache. Je ne digère pas bien tout ce qui est indigeste. 

Je ne suis le prosélyte de personne, même pas de Diogène. 

Je ne porte pas de poisson pourri dans le dos en priant derrière un gourou. Je ne sais hisser aucun drapeau. Je me contente d'exister, membre d'aucun club, d'aucun parti, d'aucune équipe. 

Je joue avec tout un chacun sans me casser la tête. S'ils ne veulent pas jouer je fais un pas de côté. Rien ne mérite d'être pris au sérieux ici-bas. Sinon la mort. La mort, c'est la fin de tout ça. Si c'est le début de quelque chose d'autre, moi je n'en sais rien parce que je ne l'ai pas vu. 

Pour l'heure, nous sommes autant là que nous sommes las. Nous sommes dans la file d'attente et parfois nous passons à l'action pour aussitôt nous rasseoir avec notre numéro, craignant de perdre notre place parmi ceux qui patientent pour je ne sais quoi: une retraite heureuse qui n'arrivera pas, un projet qui tombera à l'eau, une maladie qu'on ne souhaitait pas ou tout bonnement la vie, aussi rationnée soit-elle.

Il n'y a pas de poème à écrire sur tous ces sujets-là.

Il suffit de demeurer humain, solidaire et vivant.

En attendant que ça passe, comme d'habitude...

jeudi 10 juin 2021

L'histoire vraie de Carlos Qui-Picosse

 Carlos Qui-Picosse se sacrait pas mal de plaire ou bien de déplaire. Il ne devait pas son surnom du fait d'être déplaisant. Il ne picossait personne, Carlos. D'ailleurs, il se prénommait Charles. Le picosse c'est parce qu'il picossait tout le temps de l'index pour à peu près rien et tout le temps. Un toc. Sinon un tic. Carlos Qui-Picosse ne s'en préoccupait pas trop. Et s'il n'avait pas picosser autant, même ses amis ne l'auraient plus reconnu. Ce qui fait que Carlos Qui-Picosse lui était resté collé au corps comme une cicatrice. Et même qu'il s'en était fait un point de fierté, Charles Boivin. 

Ce petit homme pas très musclé n'arborait pas moins son surnom sur sa calotte, son pantalon d'édu, sa veste, son chandail, ses bas... On voyait Carlos Qui-Picosse partout sur lui. On ne pouvait même pas l'éviter. 

-Vous voulez m'appeler Carlos Qui-Picosse mes tabarnaks? semblait-il s'être dit. Eh bien j'vais vous en crisser plein la vue du Carlos Qui-Picosse!

Effectivement, il nous en avait crissé pleine la vue et plein la ville.

Ses entreprises fleurissaient: Carlos Qui-Picosse Pizza, Buanderie Carlos Qui-Picosse, Salon mortuaire Carlos Qui-Picosse. Il n'y avait plus rien à son épreuve.

Il mourut en 1997.

Il était alors âgé de 68 ans.

Un cancer ou bien une cochonnerie du genre l'emporta.

Il laissa dans le deuil pas grand monde pour tout dire, sinon ses employés, dont certains l'aimaient bien somme toute parce que Carlos Qui-Picosse a toujours été un gentleman du monde interlope. Il faisait comme si c'était normal de fumer des joints avec eux en écoutant du Led Zeppelin à fond de train.

Il s'acheta un gros terrain au cimetière.

Avec une grosse pierre tombale sur laquelle il fit graver toutes ses propriétés: restaurant, buanderie, prêt sur gage, etc.

C'était écrit

CI-GÎT CARLOS QUI-PICOSSE

PROPRIÉTAIRE DE TOUTES CES ENTREPRISES.

Et rien d'autre.

J'ai trouvé ça cute en quelque sorte.

Short and sweet.


vendredi 4 juin 2021

Fatima l'Africaine et le «peuple invisible»


J'ai le privilège de travailler et de vivre auprès de gens qui proviennent de tous les horizons. Cela me permet de nourrir ma curiosité insatiable. Et aussi de découvrir d'autres manières de vivre. Sinon d'autres manières de voir les choses. On n'apprend rien en ne sachant rien d'autrui. Et on ne lui apprend rien en le privant de tout ce qu'il est.

Fatima est Malienne. C'est un esprit solide, une âme stoïque au coeur généreux. Elle est dans le domaine médical, bien à sa place, surmontant toutes les épreuves, toutes les vexations, toutes les discriminations avec ce regard aussi fier que souverain. Ce même regard indicible que je perçois chez la majorité de mes frères et soeurs des Premières Nations. Quelque chose qui veut dire «paix intérieure» pour laquelle je ne trouve pas de mots assez forts en français. 

Quoi qu'il en soit, je me souviens d'une discussion avec Fatima à propos du racisme. Elle me racontait quelques anecdotes ça et là où elle s'en sortait toujours plus forte. Bien des racistes sont devenus moins racistes à son contact. Elle se faisait aimer naturellement de tout le monde, malgré toutes les barrières, tous les préjugés, tout ce que vous voulez. Elle ne se laissait pas impressionner. Vraiment, Fatima les avait tous et toutes par son flegme, sa présence, et je dirais même sa spiritualité authentique. Elle a plus fait contre le racisme, par le simple fait d'être là, debout, que tout ce que je ne pourrai jamais faire.

-Je pensais que nous les Africains vivions le summum du racisme ici, me racontait Fatima. C'était avant que je ne sois témoin du racisme envers les Autochtones... En classe, on me parlait, même si j'étais une Africaine... Il y avait une fille autochtone dans ma classe et tout le monde l'ignorait. C'est comme si elle était invisible... Je trouvais ça tellement étrange... Et je voyais ça partout, cette mise à l'écart des Autochtones... Puis les préjugés... J'allais la voir et lui parlais. Nous sommes même devenues amies... Nous allions prendre des cafés ensemble. Et elle m'a appris des mots... Je ne me souviens plus très bien... Kwé pour bonjour je crois...  Tout ce que j'entendais à propos des Autochtones, chez les filles de ma classe me hérissait... Elles les appelaient les «kawiches» et colportaient toutes sortes d'âneries sur elles... Je leur disais que c'était non seulement pas vrai mais particulièrement méchant... Je n'en revenais pas! Voyons les filles vous valez mieux que ça!

-Ça ne m'étonne pas... Nous sommes sur leur territoire et nous ne savons rien ni de la langue ni de la culture des Autochtones. C'est comme si leur présence nous rappelait quelque chose de honteux que nous souhaitons cacher... 

-Oui. Elle s'appelait Uapikun, qui veut dire fleur qu'elle m'a dit...

-Elle était de quelle communauté?

-Je sais pas... C'était au Lac St-Jean... J'ai vécu quatre ans au Lac St-Jean...

-Ok...

Je ne me souviens plus du reste de notre conversation. Il devait y avoir beaucoup d'humour. Fatima avait le don de tout revirer en blagues. Et ce n'était jamais déplacé. Des blagues qui révèlent l'humain sans fards et sans malice.

Cette conversation a eu lieu il y a de cela deux ou trois ans. Elle me revient souvent en mémoire. Je ne sais pas trop pourquoi. Peut-être parce que Fatima, une Africaine de confession musulmane, avait le don de faire voir et ressentir le racisme, sinon le détestable ostracisme que subissent encore les membres des Premières Nations. 

Le «peuple invisible», comme dans le film éponyme de Richard Desjardins.

Un peuple spolié, dépouillé de tout, et éloigné de leurs terres. Un peuple qui reprend aujourd'hui sa place et défile calmement, stoïquement, dans nos villes à décoloniser.

Cela prenait une Africaine pour le comprendre mieux que bien des gens de la place...

Cela prend toujours un autre pour comprendre ce que l'on fait subir aux autres.