mardi 22 juillet 2008

GUY GOYETTE ET LES CHIENS SALES


Quand il était encore ado, tout un chacun le surnommait Bill. Ça n'avait rien à voir avec son nom. Ni avec son prénom. Il s'appelait Guy Goyette. Son prénom et son nom étaient encore plus drôles que son surnom, Bill, qui faisait un peu mièvre.

Guy Goyette, c'était excellent, évocateur et cela ne nécessitait aucun changement. Voilà pourquoi je l'appelais Guy Goyette plutôt que Bill. L'autre raison pourquoi je l'appelais Guy Goyette repose en grande partie sur le fait que ceux qui le surnommaient Bill s'amusaient à le maltraiter. Petit, maigre et myope comme une taupe, Guy Goyette, alias Bill, était la victime idéale des Chiens Sales.

Les Chiens Sales étaient une bande formée de six à vingt-six voyous. Ils portaient tous un paquet de cigarettes sur l'épaule, sous le tee-shirt à manches trois quart noir et blanc à l'image des groupes de l'heure: Twisted Sisters, Iron Maiden, DEF Leppard, Kiss, etc.

Parmi les Chiens Sales il y avait bien sûr Brunette, un psychopathe qui s'était imposé comme chef de bande en arborant en guise de sceptre un bâton de baseball avec un clou de chemin de fer planté au travers.

Quand on voulait s'en prendre à Brunette, ce dernier n'avait qu'à détruire deux ou trois clôtures de bois à coups de sceptre pour imposer son autorité immédiate. On voyait bien que ça clochait sous la boîte à poux. Et la bande des Chiens Sales n'avait besoin que de Brunette pour se faire respecter.

Les Chiens Sales se contentaient, la plupart du temps, d'envoyer Brunette au front avec son sceptre. Brunette était, en soi-même, tout un concept de guerre éclair. Trapu, laid, le visage ravagé par l'acné, on le craignait parce qu'il n'était pas beau et reconnu comme étant un fou. Brunette ne se battait jamais avec ses poings, mais toujours avec son sceptre ou bien avec ses bottes de travail à embouts d'acier galvanisé de marque Kodiak.

Le chef des Chiens Sales, Brunette, était le fils unique d'un alcoolique qui mourut l'année précédente, après s'être étouffé avec une pointe de pizza, saoul mort, au bar Les Corsaires. Bref, Brunette n'avait pas peur de la mort et tout le monde avait peur de Brunette et de son sceptre, surtout Guy Goyette, alias Bill. Je vous explique pourquoi.

Les Chiens Sales avaient organisé une partie de poker dans le hangar qui leur tenait lieu de quartier général. Brunette fournissait l'argent de Monopoly en parts équitables entre les joueurs. Guy Goyette, qui passait par là, avec un cornet de crème glacée, fût en quelque sorte kidnappé par Brunette.

-Heille Bill! Bill! cria Brunette alors que Guy Goyette léchait son cornet. Heille Bill! J'te parle tabarnak!

-Hum? fit Guy Goyette.

-Bill, on joue au poker. J'te passe deux cent piastres. Tu vas jouer avec nous autres Bill.

-Mais... ma mère m'a dit qu'on irait chez ma tante t'à l'heure... J'peux pas... Désolé!

-Minute Bill! lui cria Brunette en brandissant son bâton de baseball traversé d'un clou énorme. Tu vas jouer comme tout le monde!

Disant cela, Brunette fit voler en éclats quatre à cinq clôtures, à grands coups de bâtons. Des bouts de planches étaient coincés après le clou du spectacle. Cela fit frémir un peu Guy Goyette.

-Ok! Ok! J'vais jouer. Mais juste une partie!

Je ne sais pas comment je m'étais retrouvé parmi cette bande de chiens sales. Un hasard qui n'allait pas durer longtemps. Juste le temps qu'il fallait pour me rappeler ce récit.

Évidemment, il fallait s'y attendre, Guy Goyette perdit la partie. Brunette l'obligea d'emprunter de l'argent de Monopoly pour continuer à jouer.

-T'as pas le choix Bill! Il faut que tu te refasses autrement tu n'seras jamais capable de me rembourser!

-Mais faut que j'aille chez ma mère... on s'en va chez ma tante!

-Fuck ta tante, Bill! Joue hostie! Tiens, trois as deux dames! Qu'est-ce que t'as dans ton jeu Bill?

-Deux valets, trois cartes pas pareilles...

-Tu me dois dix milles dollars de plus, fit Brunette. La partie est finie. Tu peux y aller.

Il lui donna, bien sûr, une grosse bine sur l'épaule pour saluer son départ.

-Ouche! ça fait mal cria Bill.

-Oublie pas de payer ta dette Bill, ou bien j'vais régler ton compte! Tu me dois cent milles dollars en argent de Monopoly. Débrouille-toé pour me remettre ça d'ici demain soir.

Le lendemain, Guy Goyette trembla de tous ses membres toute la journée. Il s'arrangea pour ne pas être en présence de Brunette. Néanmoins, Brunette finit tout de même par mettre le grappin dessus dans le Parc des Pins, alors qu'il passait par là avec un cornet de crème glacée.

-Salut Bill! Est-ti bonne ta crème en glace? lui dit Brunette, sans sceptre, prêt à lui crisser une volée à mains nues.

-J'ai pas l'argent! Je m'excuse! J'ai pas l'argent! brailla Bill.

-Ok. Ok. J'ai pas le choix.

Brunette lui crissa un seul coup de poing dans la figure. Les lunettes de Bill firent trois ou quatre tours en l'air et retombèrent sur le gazon frais. Le nez de Bill se mit à saigner abondamment.

-Arrête de brailler hostie d'tapette! J'vais t'en crisser un autre! hurla Brunette.

Les Chiens Sales riaient jaune. Ça passait un peu de travers cette histoire de foutre une volée à un petit maigre à lunettes. Ils murmuraient entre eux que Brunette était cinglé.

-Tu me dois cent milles piastres d'argent de Monopoly mon hostie de trou d'cul! Tu vas m'rembourser Bill!

-Laissez-moé m'en aller chez-nous! pleura Bill.

-Laisse- partir Brunette! Tu voés ben qu'c'est assez, là... déclarèrent unanimement les Chiens Sales.

Brunette donna encore deux ou trois coups de poing à Guy Goyette et le laissa partir.

Le soir-même, la police débarquait chez Brunette, dans sa famille d'accueil.

Ensuite, nous n'avons plus entendu parler de Brunette, jamais.

ÉPILOGUE


Bill est redevenu Guy Goyette. Il a poursuivi ses études et il est devenu fonctionnaire au bureau de l'aide sociale.

Un peu moins maigre avec les années, portant cravate et verres de contact, Guy Goyette est maintenant méconnaissable.

Son job consiste à rencontrer les prestataires de l'aide sociale pour évaluer le montant auquel ils ont droit.

Hier, Brunette était devant Guy Goyette.

Guy Goyette a évalué à 318$ le montant auquel il aurait droit, compte tenu que Brunette a fraudé l'aide sociale par le passé.

Évidemment, Brunette, devenu très gras avec les ans, était en furie.

-Mon hostie d'crosseur toé! J'veux mon argent! hurla Brunette.

-Monsieur, je vous prie de vous calmer ou j'appelle les agents de sécurité, répliqua Goyette.

-Donne-moé mon cash tabarnak! Vous avez pas l'droit d'me couper mon chèque mes hosties!

Les agents de sécurité intervinrent. Puis les policiers.

Et, encore une fois, on n'entendrait plus parler de Brunette avant longtemps.