samedi 9 août 2008

LE PÂTÉ MEXICAIN DE MOMAN


Ma mère en a travaillé une crisse de shot quand j'étais petit. Nous étions quatre garçons, plutôt grands et gros, avec des appétits de bûcherons. Le linge toujours déchiré, cette manie de nous salir et de nous battre par plaisir autant que par pure méchanceté, sans compter le repassage, les oreillons, la rougeole, les poux attrapés à l'école, etc.

Nous étions propres en sacrement, ça je peux vous l'assurer. La mère repassait même les bas... Notre linge n'était jamais fripé. Nos oreilles n'étaient jamais sales.

-Madame Côté, me racontait ma mère, disait souvent «mautadine qu'i' sont propres pis ben habillés les p'tits Bouchard!»

Et beaux garçons par-dessus le marché. De vrais dieux de l'amour, comme disait mon frère Mick Mick l'autre jour, à la blague, bien que nous prenions cela au sérieux, tous les quatre.

Comme nous étions quatre garçons, évidemment, le père prenait plaisir à nous appeler les quatre frères Dalton. On se chamaille encore à savoir qui tient le rôle d'Averell, le plus imbécile des quatre. On l'occupe tous un jour ou l'autre, à tour de rôle. D'où l'imprécision en cette matière.

Mon père avait aussi coutume à donner le sobriquet Ma' Dalton à ma mère, mais ça n'avait vraiment rien à voir. Elle n'y ressemblait pas du tout, de forme comme de caractère.

Pour les sobriquets, Pa' était le spécialiste. Il disait souvent que lui et ma mère nous avaient donné des prénoms qui ne peuvent pas être diminués par la particule «ti» comme dans Ti-Luc, Ti-Jean ou Ti-Coune. Essayez de dire Ti-Gaétan. Impossible. On s'épuise dès la troisième syllabe. Rien à faire. C'est la même chose pour les prénoms de mes trois frères. Impossible d'accoller un «ti» à leur prénom.

Pourtant, Pa' avait contourné un peu cette règle en créant des sobriquets: Ti-Noir, Ti-Mick, Ti-Cri, Ti-Toune, etc. Cela restait en famille. Le premier qui nous aurait surnommé ainsi en dehors du cercle familial aurait fini à l'hôpital, nourri au sérum.

M'man, elle, nous appelait par nos prénoms, les quatre en même temps multiplié par quatre, surtout quand le téléphone sonnait, que la laveuse bloquait, que l'huile à patates frites surchauffait et qu'il y avait Les tannants à la télévision.

J'ai dit qu'elle en a travaillé une crisse de shot et, croyez-moi, je ne rigole pas.

Je la revois devant sa grosse montagne de linge qu'elle cousait à la maison, pour trois fois rien, tout en élevant sa famille. Puis je la revois revenir de ses ménages chez le docteur XYZ, chez les vieux de tel ou tel foyer, etc. Puis, encore plus épuisée, se taper une seconde journée de travail à la maison: l'aspirateur, la vaisselle, le lavage, le récurage, le nettoyage, le cirage des planchers, et le reste, et le reste.

Bien sûr, nous tentions de l'aider un peu mais nous faisions la job en gars, c'est-à-dire tout croche et à moitié. Alors elle s'épuisait une fois de plus à nous expliquer comment laver la vaisselle ou plier le linge. Finalement, elle se tapait toute la job, fatiguée d'avoir à s'expliquer pour des trucs aussi simples.

Pa' faisait de son mieux pour alléger les tâches de ma mère. Il faisait même des gâteaux, en fait un seul gâteau de son invention, constitué d'une douzaine d'oeufs brassés longtemps avec de la farine, beaucoup de beurre, du lait, du sucre et de la vanille. C'était massif en tabarnak, croyez-moi. Pourtant, j'aimais bien ce gâteau impossible qui pesait une tonne. Je pense que j'étais le seul à en manger... avec Pa'.

Évidemment, la bouffe de M'man était bien meilleure. Surtout son pâté mexicain. Le pâté mexicain qui, selon moi, est une création locale, un mets propre à Trois-Rivières qui devrait en devenir l'emblème culinaire. C'est ni plus ni moins une tarte garnie d'un mélange de sauce aux tomates à la viande dans laquelle on insère des grains de maïs, de l'oignon, de l'ail, du céleri et des fèves vertes. C'est tout à fait délicieux et ça se mange en un clin d'oeil, surtout dans ma famille de goinfres.

Pour ses desserts, ils étaient loin d'être aussi massifs que ceux de mon père. Ma mère avait la dent sucrée et ça paraissait. Mon enfance a baigné dans des odeurs constantes de carrés de sucre à la crème, de tartes au sucre, de gâteaux reine Élisabeth, de gâteaux au fromage, de beignets maison et autres friandises. De quoi ne plus pouvoir attacher ses culottes. D'où l'extrême nécessité de faire du sport quand j'étais jeune. Je pouvais bien faire des longueurs pendant trois ou quatre heures, à la piscine de l'Expo, à Trois-Rivières, après avoir consommé autant de sucre.
Il y avait trop de charbon dans le boiler, comme on dit.

Et ki-qui nous soignait quand on était malade? La mère, encore une fois.

Mon père, lui, se contentait généralement de sortir du ruban gommé en toutes occasions.

La poignée de porte était brisée? Il sortait son ruban gommé.

Un de ses garçons s'était rentré un clou dans le pied? Il mettait un essuie-tout sur la plaie et faisait trois tours de ruban gommé.

On parlait trop fort? Le ruban gommé!!!

J'exagère, c'est certain. Bien que cela s'est certainement fait, à la blague.

Le père était blagueur. Et un peu trop permissif, parfois. Ainsi, il nous laissait jouer au hockey dans la maison. On snappait des balles de tennis sur les murs, les meubles... quand ma mère n'était pas là.

Au retour, elle était catastrophée par tout le désordre et les bris que nous avions faits.

Avoir quatre gars à élever, quand on y pense, sans compter le père qui était parfois le cinquième gars...

Hostie
qu'on lui a donné de l'ouvrage!

Elle fait bien de se reposer, aujourd'hui, et de prendre ça plus relax.

Malgré que si le goût lui reprend de travailler un peu, je mangerais bien un bon petit pâté mexicain... Miam! Miam!

Je vous quitte sur un groupe de musique provenant du quartier de mon enfance. Ah! la nostalgie...