mardi 25 avril 2017

Rachid le Nord-Africain

Rachid se fait souvent surnommer Arachide par certains de ces collègues de travail, surtout lorsqu'il n'est pas là pour l'entendre. Ce Maghrébin d'à peu près quarante ans suscite surtout la jalousie des plus mauvais employés de la Coop-en-Gros.

Tout le monde est toujours là pour vanter Rachid. Rachid est plus poli avec les clients. Il est attentionné envers tout un chacun. Il vouvoie. Jamais il n'élève le ton. Il est patient, sage et raisonné. De plus, il connaît tout. Il sait, par exemple, que le Maroc est situé en Afrique du Nord quand tous ses collègues prétendent que c'est en Arabie.

Il est néanmoins fâcheux pour certains qu'il connaisse mieux la langue française que les Québécois qui sont sensés être Français eux-mêmes.

-I' veut tout l'temps nous en montrer! disait le gros Lefebvre. L'autre jour, j'avais écrit une note sur la porte des toélettes pour dire qu'les toélettes 'taient brisées. I' m'a dit que toélette ça s'écrivait pas t-o-é-l-a-i-t-e pis que brisées ça s'écrivait pas b-r-i-s-a-i. Maudits Arabes i' connaissent toutte! I' m'font chier! Icitte c'est Québec!

Évidemment, le gros Lefebvre est un hostie de gros innocent qui croit avoir toujours raison sur un immigré, ne serait-ce que parce qu'il est chez-lui et qu'il n'y a pas lieu d'en discuter.

Ce qui fait encore plus chier le gros Lefebvre c'est que Rachid plaise aux dames. Elles sont toujours là à parler de Rachid. Rachid qui fait bien à manger. Rachid qui connaît tout. Rachid qui est poli. Rachid ceci ou cela. Le gros Lefebvre en a assez de se faire humilier par Rachid et déteste d'avoir à travailler avec des étrangers qui seraient mieux de retourner dans leur pays.

-J'y va's-tu moé en Arabie? de s'indigner le gros Lefebvre. Quand est-ce qu'une Arabe a dit que j't'ais poli, beau pis fin, hein? Moé j'suis pas un têteux pis un licheux d'cul! Les marci pis les s'i'-vous-pla' c'est bon pour les marchands d'tapis pis les porteux d'linge à vaisselle su' 'a tête!

Or, le gros Lefebvre a fait un infarctus ce matin. Il avait trop mangé d'oreilles de Christ à la cabane à sucre et ses veines s'étaient obstruées de gras de porc.

Il travaillait justement avec Rachid qui, fort heureusement, connaît tout. Il faut dire que Rachid était infirmier au Maroc. L'ordre des infirmières et infirmiers ne reconnaît pas son diplôme marocain et le pauvre doit donc travailler chez Coop-en-Gros tout en suivant des cours du soir pour redevenir infirmier.

N'empêche que c'est pratique d'avoir un infirmier sous la main même s'il n'est pas reconnu pour une raison purement paperassière. S'il n'avait pas été là, le gros Lefebvre serait mort. Rachid a tout de suite eu le réflexe de lui faire un massage cardiaque et d'appeler le 911. Il en suffisait de peu pour que le gros Lefebvre ne nous quitte pour l'autre monde.

Le gros Lefebvre vit tout seul. Sa famille est à Gatineau. Et vous savez qui attendit à son chevet toute la journée et toute la nuit? Bien sûr que c'était Rachid...

Quand il est sorti de son coma, le gros Lefebvre se demandait ce qui lui était arrivé. Il avait le visage d'un Arabe devant lui et se croyait en enfer.

-Qu'est-cé qui s'passe tabarnak? Y'où-c'est que j'su's?

-Tu es à l'hôpital mon ami... lui dit Rachid. Tu as fait un infarctus... Ne t'énerve pas mon frère... Calme-toi... Tu peux et tu dois te reposer...

-Qu'est-cé tu fais icitte toé-là chose?

-Je t'ai trouvé par terre... Je m'inquiétais pour toi et j'ai pris une journée de congé pour m'assurer que tu vas bien... Je sais que ta famille est loin...

-Hein? J'ai faitte un nainfraquetusse?

-Oui... Mais calme-toi mon ami... Il faut que tu te reposes... Tiens, je replace tes oreillers... Tu es bien comme ça?

-Heu... oui... Bonyenne...J'peux pas arrêter d'travailler! J'ai des paiements à faire sur mon char!

-Ne t'inquiète pas... Tout va s'arranger...  Si tu veux, je peux te prêter de l'argent... Ça va me faire plaisir mon ami... Ne t'en fais pas...

Oui, le gros Lefebvre a trouvé un bon Samaritain sur sa route et c'est nul autre que Rachid, alias Arachide.

Du coup, le gros Lefebvre se sent un peu mal à l'aise. Après tout ce qu'il a dit sur Arachide... Il lui a tout de même sauvé la vie...

-Excuse-moé 'man... J'ai pas toujours été correct avec toé... T'es un hostie d'bon jack toé mon Arachide!

Rachid et le gros Lefebvre sont maintenant les meilleurs amis du monde. Rachid l'a invité au Maroc l'été prochain. Le gros Lefebvre, qui n'a jamais voyagé, compte bien y aller.

Il ne mange plus de gras, le gros Lefebvre.

Et il sait maintenant que le Maroc n'est pas situé en Arabie.

Il aime beaucoup la cuisine méditerranéenne, le gros Lefebvre, et surtout la marocaine. Parce que c'est bon pour son coeur. Et parce que ça lui permet d'apprécier le gars qui lui a sauvé la vie.

Rachid est toujours aussi humble, poli et dévoué envers tout un chacun.

Lefebvre aussi s'est amélioré. Il dit maintenant des mercis et des s'il-vous-plaît. Il ne tient plus de propos racistes. Il dit souvent que les musulmans sont du monde comme les autres. Et il le dit avec de l'émotion, comme s'il se rappelait que la vie était courte.

lundi 24 avril 2017

Mon billet hebdomadaire pour le Hufftington Post

Avec deux jours de retard conséquemment à un oubli de la rédaction. C'est ici.

Étienne l'artiste raté qui hurlait des chansons racistes

Rien n'est plus triste qu'une personne qui carbure à la politique jour après jour, minute après minute, seconde après seconde. Que l'on parle de musique ou de bon vin, elle trouvera le moyen de tout ramener à la politique pour le plus grand malheur des interlocuteurs qui sont en sa présence. Elle verra des messages politiques dans tout, jusque dans les lignes de votre main s'il le faut. Pas besoin de vous dire qu'elle vous semble une personne imbuvable que vous n'avez guère l'envie de fréquenter, à moins de n'avoir aucun talent vous aussi.

Malheureusement, la politique s'avère parfois le refuge des artistes ratés. Adolf Hitler en est l'exemple le plus frappant. C'était un aquarelliste pas très bon dans les portraits. Il ne peignait que des édifices. Quant à Pol Pot, qui a fait une thèse de maîtrise sur le poète Verlaine, eh bien on ne peut pas dire qu'il valait mieux quand on connaît un tant soit peu le génocide qu'il a commis envers les Cambodgiens.

Évidemment, il y a des degrés en enfer. Les fervents et fanatiques de politique ne vous enverront pas tous en enfer, c'est certain. Néanmoins, ils portent en eux ce mauvais germe qui profitera de certaines conditions pour croître, dont la prise du pouvoir.

Étienne faisait partie de ces artistes dits engagés qui avaient délaissé leur art pour se concentrer sur un message qu'ils répétaient ad nauseam. C'était un gars dans la quarantaine qui avait rêvé d'être un chanteur populaire toute sa vie et qui se voyait condamné à ne faire que trois shows par année au Café Le Bibob. Il y présentait toujours les dix mêmes chansons, dont Je suis Québec fort et confiant ainsi que Ma belle qui rigole-rigodon-dédé.

Le dada à Étienne, c'était le nationalisme québécois qu'il camouflait sous le folklore et les belles traditions. Jusque là, rien de bien dangereux puisque ça n'intéressait plus personne sinon les deux ou trois clients du Café Le Bibob qui prenait le petit Étienne en pitié. J'oubliais d'ailleurs de vous dire qu'Étienne n'était pas grand. Peut-être parce que c'est sans importance. Qu'est-ce qu'on s'en fout qu'il soit grand ou petit, hein?

Étienne avait néanmoins régressé au fil des ans.

Il était graduellement passé de swigne-la-bacaisse à expulsons-les-islamistes.

Étienne avait découvert la lutte conte l'Islam.

Il voyait des islamistes partout, imaginez-vous donc, et s'était abonné à tous les groupuscules de loups et de louves des SS qui pullulaient sur les médias sociaux.

S'il ne s'en était pris qu'aux terroristes, on se serait dit que c'était de bonne guerre. Mais non, Étienne s'en prenait à l'ensemble de la communauté musulmane de même qu'à tous ceux qui osaient se faire photographier avec des femmes voilées, des porteurs de turban sikhs ou dieu sait quoi encore. il mélangeait tout et prétendait être un fervent patriote qui défendait son pays d'une invasion imaginaire qui n'existait qu'au creux de cette peur qu'il partageait avec bon nombre d'ignorants racistes.

Étienne, qui faisait jusque là de la chanson plutôt fade, sur des airs de guitare qui sonnaient un peu faux, était devenu la coqueluche des Hurleurs, une page Facebook qui regroupait 11 000 membres prêts à en découdre avec les étrangers qui ne se soumettaient pas à la tourtière et aux fèves au lard.

Les Hurleurs aimaient Étienne qui leur sortait une chanson par semaine, tout aussi poche qu'auparavant, mais qui avait néanmoins l'heur de susciter l'admiration de cette bande de ratés anxieux et xénophobes.

Étienne avait composé des ritournelles sur des trucs comme J'aime mieux mon sirop d'érable que trop d'Arabes, Mets-don' les voiles au lieu d'porter el' voile, Moi je dis Québec, Notre pays c'est pas votre pays et autres conneries du genre.

Personne ne s'intéressait à Étienne avant qu'il n'affiche aussi clairement sa xénophobie. Il avait maintenant 11 000 fans. De quoi partir une vraie carrière. Il songeait même à produire un disque. Il remettrait un dollar par disque vendu aux Hurleurs. Ce serait sa manière de soutenir la cause.

Étienne était maintenant de tous les rassemblements, de toutes les assemblées. On le réclamait partout, de Rimouski à Gatineau, pour qu'il chante J'aime mieux mon sirop d'érable que trop d'Arabes ainsi que Je les tiens par la barbichette.

Il jouait encore plus faux que jamais. Sa voix était agonisante. Cependant les Hurleurs n'en demandaient pas tant à un vrai Québécois.

Étienne pratiquait de moins en moins souvent sa musique. Il passait bien plus de temps à colporter sa haine sur les médias sociaux.

Il était maintenant ami avec plein d'esprits mesquins, dont des militants du Front National français et autres groupuscules identitaires plus ou moins fascistes.

Les Hurleurs l'avaient sauvé de l'oubli dans lequel il sombrait. Les Hurleurs redonnaient de la vigueur à son nationalisme primaire et quasi périmé.

Ils étaient maintenant ses amis, ses camarades de combat, les seuls qui soient dignes de s'appeler des Québécois.

Une manif était prévue pour la fin de semaine.

Les Hurleurs lui demandaient de chanter au micro ses hymnes patriotiques.

Certains clients du Café Le Bibob n'étaient plus capables de lui parler.

Ils ressentaient le malaise de discuter avec un fou enragé qui s'intéressait bien plus à lutter contre les fantômes de son esprit troublé qu'à améliorer son jeu de guitare.

Étienne trouvait néanmoins la force et le courage de les dénoncer.

-Vous êtes tous des traîtres et des vendus! Vous pliez devant les islamistes! Mais pas moi! Ni les Hurleurs! Oh non! Ahooou!!!!

Bref, c'était un hostie d'cave.


dimanche 23 avril 2017

Du temps où Duplessis pitchait des dix cents dans la foule

Les Trifluviens s'étaient déplacés en grand nombre dans la cour du Séminaire Saint-Joseph pour assister au discours qu'allait présenter Maurice Lenoblet-Duplessis. Les élections générales auraient lieu le 16 juillet 1952, en période de vacances, un temps idéal pour faire voter des morts et voler des urnes électorales.

Il faisait chaud ce jour-là. C'était un dimanche après la messe. Duplessis monta sur l'estrade pour haranguer la foule.

-C'est la faute d'Ottawa et des communistes! tonna-t-il, comme d'habitude. Nous allons prendre le pouvoir à nouveau pour les Canadiens-Français et notre très Sainte Mère l'Église catholique romaine! Oubliez jamais que l'enfer est Rouge et que le ciel est Bleu!

Duplessis balança des conneries du même ordre. Présenta des chiffres que personne ne comprenait. Puis il termina son discours en lançant des pièces de dix cents dans la foule émerveillée.

Tout un chacun tentait d'en rattraper un maximum.

Baptiste en avait ramasser pour un dollar vingt. De quoi aller voir les petites vues au Cinéma de Paris, se payer un snack au restaurant et boire quelques bières par-dessus le marché.

-C'est bin çartain que j'va's voter pour les Bleus moé-là! C'est pas les libéraux qui m'aurâient donné une piastre et vingt! Maudits Rouges de communisses!

Le 17 juillet 1952, on apprenait sans surprise que Maurice L.-Duplessis était une fois de plus Premier Ministre de la belle province de Québec.

Le fleurdelisé flottait sur l'Assemblée Nationale.

Un beau fleurdelisé bleu, avec une belle croix blanche et des fleurs de lys sur fond bleu monarchie.

C'est lui qui l'avait mis là, le 21 janvier 1948, en remplacement de l'Union Jack.

Ce jour-là, celui qui allait devenir mon père maugréait.

C'était un Rouge. Un Rouge qui n'en pouvait plus de voir les élections se faire voler par les bandits de l'Union Nationale qui maintenait le peuple dans l'ignorance et la soumission.

-Pendant qu'les Anglais apprennent à lire pis à compter, nous autres on s'fait bourrer avec l'histoire pis le p'tit catéchisme!

Mon père n'avait pas ramasser de dix cents dans la cour du séminaire.

Pas plus qu'il n'avait pu assister à l'assemblée du candidat libéral de Trois-Rivières. Les Bleus avaient embauché des fiers à bras qui empêchaient le monde d'y entrer...


vendredi 21 avril 2017

Jojo Lafortune n'aime plus Tricard Tartineau

Joseph Lafortune n'était ni jojo ni fortuné. Pourtant, on l'appelait Jojo Lafortune. C'était un gars parmi tant d'autres qui tirait le diable par la queue. Il recevait salaire le jeudi matin et le jeudi soir il ne lui restait plus rien après qu'il eut payé six fois ses impôts, des taxes impossibles et de la bouffe beaucoup trop chère. Pas besoin de vous dire qu'il ressentait de la colère du vendredi au mercredi. Essayez de vivre pendant une semaine avec seulement 10 sous dans vos poches. C'est pourtant ce que faisait Jojo Lafortune, jour après jour, et depuis des années.

Il n'était ni grand ni beau. Ni petit ni laid. Il ressemblait à la moyenne des Québécois avec sa casquette de baseball, son manteau et son pantalon de denim un tant soit peu élimés. Il passait inaperçu dans la foule. C'était l'homme de la rue typique.

Jojo Lafortune était torturé par toutes sortes de peur. La peur de manquer d'argent. La peur de se nourrir dans les vidanges. La peur de ne jamais pouvoir prendre sa retraite. La peur de perdre son emploi. La peur des étrangers...

Pour ce qui est de la peur des étrangers, elle était essentiellement concentrée sur la peur des musulmans.

Jojo Lafortune se nourrissait essentiellement de ce Docteur Ballard idéologique livré pour lui par le géant médiatique Kébécon, propriétaire du Journal de Mont-Royal, du réseau de télévision TVQ et d'autres média spécialisés dans le jaunisme et phobies de toutes formes.

Il aimait bien le chroniqueur Tricard Tartineau, un opportuniste qui colportait la haine de ses semblables tous azimuts pour nourrir Kébécon. La haine permettait à Kébécon d'engranger des revenus. Kébécon avait compris que le secret de la réussite, dans le domaine des médias, est de puiser dans les bas instincts de la foule.

Tricard Tartineau était passé maître dans l'art de nourrir la meute avec de la bouffe à chien. Il connaissait l'art de la faire hurler. Un art qui ne nécessite pas tant de génie. Il ne suffisait que de piquer la bête au bon endroit pour qu'elle hurle à fendre l'âme.

Jojo Lafortune était convaincu que Tartineau avait toujours raison.

Comme il était convaincu que sa misère trouvait sa source chez ces maudits islamo-gauchistes, communistes et autres porteurs de carrés rouges qui bloquent les rues.

Jojo voulait devenir riche, voyez-vous, et c'est la gauche qui l'en empêchait évidemment. Pas son patron. Ni la mafia. Ni les politiciens à la solde du capitalisme sauvage.

C'est elle qui le maintenait dans cette pauvreté crasse.

Elle et les immigrés qui volaient les jobs de tout le monde...

-Les Québécois devraient se soulever! hurlait parfois Jojo. On devrait tous les foutre dehors les immigrés pis les arabes! J'y va's-tu chez-eux moé? Non! Bin qu'i' viennent pas chez-nous!

Pendant la journée, Jojo Lafortune avait encore le malheur d'entendre Tartineau commenter l'actualité à la radio après l'avoir lu le matin dans le Journal de Mont-Royal.

Jojo était branché toute la journée sur les radios-poubelles alors qu'il conduisait son camion de livraison pour moins de douze dollars de l'heure.

Le soir venu, il regardait les Nouvelles TVQ à l'écran.

Tartineau y était encore. Ainsi que Mario Dupont, un autre type grassement payé pour servir de la bouffe à chien à la clientèle de Kébécon.

À les entendre, il faudrait fermer le robinet de l'immigration sous peine de ne plus savoir comment cuisiner une tourtière d'ici dix ans.

-Encore dix ans, se disait Jojo, et on va tous être obligés de parler arabe pis d'manger du coucou! J'mange pas d'coucou moé!

Il voulait dire du couscous, évidemment. Mais comme il n'en avait jamais mangé, il ne savait pas comment ça se prononçait.

J'oubliais de dire que le médecin de Jojo lui prescrivait toutes sortes de produits pour le calmer.

C'est que Jojo faisait de l'hypertension artérielle en plus de son anxiété corrosive.

Pourtant, Jojo Lafortune changea du tout au tout lorsqu'il dut encore une fois couper dans ses dépenses.

Il commença par couper la télévision par câble pour au moins se payer l'Internet.

Il cessa aussi de lire le Journal de Mont-Royal, préférant garder son dollar quotidien pour se payer l'Internet.

Finalement, il se lassa des radios-poubelles.

-J'ai besoin de calme calice! disait-il.

Et il se mit à écouter la chaîne Ici Musique qui ne diffusait, évidemment, que de la musique.

Le soir venu, il regardait des documentaires sur l'Argentine, la Nouvelle-Zélande et le Maroc plutôt que de se brancher sur les nouvelles. Il s'intéressait maintenant aux trous noirs, à la biologie et bien sûr à la musique.

Jojo constata qu'il n'avait manqué aucune nouvelle importante. Les informations lui parvenaient tout de même par d'autres canaux, sa page Facebook par exemple, sans qu'il n'ait à cautionner la version trafiquée par Kébécon.

Cela contribua à sa métamorphose.

Jojo n'en devint pas plus riche.

Il paya tout autant de taxes et d'impôts qu'auparavant.

Néanmoins, Jojo forgeait ses propres réponses et ne s'alimentait plus l'intellect dans le cloaque de Tartineau.

Sa curiosité continua de s'accroître. Il écoutait plus de documentaire, lisait plus souvent sur tous les sujets et se faisait sa propre idée sur toute chose.

Il était aussi devenu plus sociable.

Il parlait à tout le monde, Jojo. Même aux Arabes. Même aux femmes voilées.

Puis il comprit enfin que nous nous faisions tous fourrer par le capitalisme sauvage.

Tartineau servait le capitalisme sauvage de même que Mario Dupont et tous les distributeurs de bouffe à chien du réseau Kébécon.

Ça lui semblait maintenant clair et net.

-Comment ai-je pu être si con? se demandait-il parfois. Comment ai-je pu les laisser contrôler ma tête et mes idées?

Un mensonge mille fois répété finit par devenir une vérité. Joseph Goebbels, le chef de la propagande du temps des nazis, l'avait très bien compris.

Jojo Lafortune n'allait plus se laisser prendre au piège.

Il serait désormais libre et indépendant.

Et il écouterait les concertos pour violoncelle de Bach plutôt que les sempiternelles conneries de Tricard Tartineau.

jeudi 20 avril 2017

À la défense des Témoins de Jéhovah de Russie

La Russie vient d'interdire les Témoins de Jéhovah parce qu'elle les considère comme des extrémistes

Honte à la patrie de Léon Tolstoï qui saurait la ramener à sa place s'il était encore en vie! 

Je n'ai aucun attrait pour le culte des Témoins de Jéhovah mais l'interdiction me rappelle celle des doukhobors au XIXe siècle. Ils ont dû immigrer au Canada sous la protection de Tolstoï. 

Honte aussi à l'Église orthodoxe russe de s'en prendre à des coreligionnaires chrétiens.

N'oublions pas que les Témoins de Jéhovah ont aussi été parqués dans des camps de concentration sous Hitler.

Le monde est fou


Que la lumière soit!


Le Journal de Montréal est toxique

Le Journal de Montréal est un journal jaune qui me semble aussi toxique que les radios-poubelles. On s'y sert allègrement de faits divers pour alimenter les bas instincts d'un lectorat majoritairement blanc et fleurdelisé.

La Commission Bouchard-Taylor avait démontré le rôle négatif joué par le Journal de Montréal dans les controverses entourant les accommodements raisonnables. Les journalistes traquaient les faits divers pour les présenter comme un système. Un musulman avait demandé des fèves au lard sans porc, imaginez-vous donc. Des juifs marchaient sur les trottoirs avec des boudins. Des sikhs portaient des turbans et des poignards rituels aussi dangereux qu'un coupe-ongles. Cela nécessitait une enquête, sinon l'extradition manu militari desdits métèques. Tout le reste était du même ordre. Rien de bien sérieux.

Pourtant, tous les nationalistes de notre belle colonie se sont mis à déchirer leur chemise. Du coup, c'était comme s'il ne se vendait plus que de la viande halal au supermarché. Pourtant, cela n'occupe qu'un très faible pourcentage de la boucherie. À peine de quoi satisfaire les prescriptions alimentaires d'une communauté religieuse. Personnellement, je mange des produits sans gluten et je puis vous dire que j'en trouve même un peu plus que la viande halal. J'ai même commis ce crime contre la patrie d'acheter du poulet halal pour découvrir, à ma grande surprise, que le poulet goûtait la même chose... C'est fou hein?

Cela n'allait pas s'arrêter là, évidemment. Le Journal de Montréal venait de trouver un filon à exploiter. La Coalition Avenir Québec et la frange identitaire du Parti Québécois en feraient leurs choux gras. On spinna bientôt sur le port du burkini alors que je n'ai jamais vu personne en porter ici. Aurais-je vu une femme avec un burkini que j'aurais penser qu'elle portait un costume de plongée sous-marine, sans plus.

Évidemment, les nationalistes ne manqueront pas de me rappeler l'existence des attentats terroristes commis au nom de l'Islam. Ils me reprocheront même de soutenir les Frères Musulmans et l'Arabie Saoudite par mon attitude d'idiot utile. Et pire encore, je serais de ceux qui renient le féminisme...

Je m'excuse, mais je n'ai pas l'envie de retirer un voile de la tête d'une musulmane pas plus que je n'ai l'envie de tirer un intégriste de quelque secte que ce soit par la barbe.

J'aimerais bien leur faire comprendre mon point de vue. Il faudrait néanmoins qu'ils cessent de lire le Journal de Montréal pendant une semaine. Une fois désintoxiqués, ils seraient un peu plus parlables...

Pour le moment, c'est clair que je fais partie de la cohorte des traîtres et des vendus, de ces sales opportunistes qui se rangent dans le camp du multiculturalisme-à-la-Trudeau et soutiennent indirectement les mafieux du Parti libéral du Québec...

Bref, comme dirait Duplessis, c'est toujours la faute à Ottawa.

Le dernier truc d'Ottawa c'est de polluer notre belle province avec des étrangers étranges qui sont différents de nous imaginez-vous donc!

***

Il n'y a pas de racisme au Québec. Ou si peu que ça ne vaut pas la peine de s'y pencher.

Ce n'est pas moi qui le dis, mais Mathieu Bock-Côté. Incidemment, il est chroniqueur au Journal de Montréal.

Les libéraux entendent créer une commission portant sur le racisme systémique au Québec.

Dans n'importe quel pays un tant soit peu progressiste du monde on saluerait l'initiative même si elle provenait du Diable en personne. Comment peut-on s'opposer à la vertu?

Eh bien il semble que la vertu et les donneurs de leçons ne soient pas les bienvenus chez les nationalistes québécois.

Il n'y a qu'un racisme normal au Québec... Il n'est pas systémique. Il n'est pas endémique. Il n'est pas mieux ou pire qu'ailleurs. On tire un trait sur ce racisme et on continue de tirer à boulets rouges sur les métèques, voyons donc!

Quoi? Un peuple ne peut pas décider de ses politiques d'immigration? Il ne peut pas se débarrasser de ces étrangers qui ne se lassent pas d'être différents?

Le racisme d'un Québécois n'est pas du racisme, évidemment.

C'est du patriotisme...

C'est de la résistance...

Un pays, un peuple, un chef. Ce n'est pas difficile à comprendre.

Mais non! Il faut que les métèques en rajoutent et qu'ils prétendent n'importe quoi!

Des attentats contre une mosquée, ça se produit partout dans le monde, pas rien qu'ici.

Pourquoi les Québécois devraient être pointés du doigt plus que les autres, hein?

Non, non et non! Il n'y a pas de racisme québécois!!!

C'est une invention des maudits Anglais qui veulent encore nous humilier...

C'est encore la faute de l'argent et des votes ethniques.

C'est écrit noir sur blanc dans le Journal de Montréal que les musulmans sont... sont musulmans!

***

Je me fatigue de revenir sur ce sujet.

Peut-être dois-je encore participer à cette guerre des mots pour contrer le racisme systémique dans lequel baigne notre soi-disant Nous.

Un Nous qui exclut les fédéralistes, les femmes voilées, les joueuses de tennis, les anglophones et les maudits gauchistes.

On veut me faire accroire que tout n'est que patrimoine et traditions, y compris le racisme.

J'y vois plutôt le malaise d'une idéologie en perte de vitesse qui tente de résister au changement inéluctable qui se produit au sein de toute l'humanité.

mercredi 19 avril 2017

Un gars sérieux


Se torcher pendant un mois


Manger du "Muslim" (sic!)

Ça dérapait sur les médias sociaux cette semaine. C'était à propos d'une photo de Gabriel Nadeau-Dubois prise parmi un groupe de femmes voilées. On lui a fait dire tout et n'importe quoi à cette photo. D'aucuns y voyaient un complot islamo-gauchiste pour orienter la Direction de la Protection de la Jeunesse (DPJ) vers la lapidation des femmes adultères, la clitoridectomie, la charia et bien sûr la soumission à l'Arabie Saoudite. Il n'en était rien, évidemment, mais ne comptez pas sur les médias jaunes pour vous raconter une autre version. Le racisme n'existerait pas qu'ils l'inventeraient. On n'attire par les mouches avec du miel, mais avec des matières fécales. Et de la marde (sic!), il n'en manquait pas autour de cette histoire.

Je vous avouerai que je suis fatigué du racisme larvé des conservateurs et autres nationalistes identitaires. Depuis 2001 que l'on nous rabat les oreilles avec l'islamisme.

Bien sûr qu'il existe, l'islamisme. Mais on le voit partout, même là où il n'est pas, comme c'était le cas à l'époque du péril rouge et du maccarthysme. À cette différence près que ceux qui voudraient mener une nouvelle croisade n'ont pas le pouvoir. Ils n'ont que celui de ruminer les mêmes rengaines en lançant toutes sortes d'accusations alambiquées et en reproduisant des amalgames délirants. Sous le prétexte de combattre le fanatisme, une cause qui me semble pourtant sensée, ils se mettent à imiter ce qu'ils dénoncent. Ils en viennent à hurler comme des loups en meute, prêts à vous déchirer parce que vous n'avez pas cracher sur une femme voilée ni incendier une mosquée.

Un brave homme commentait hier les propos de ces soi-disant patriotes qui veulent en découdre avec l'Islam en plus de détester viscéralement le cosmopolitisme qui sent l'ail et le curcuma.

-Vous z'êtes pas tannés de manger du Muslim? qu'il écrivait, ce gars-là.

Cela résumait ce que je pensais en des termes qui me portent à croire que les discours de tolérance et d'ouverture pénètrent heureusement dans toutes les classes de la société. Ce n'est pas qu'une lubie de néo-libéraux, de bobos épousant les idées de Karl Popper sur la société ouverte et quoi d'autre encore. Les gens veulent vivre en paix et, s'ils ont des préjugés, ils sont plus éphémères que les constructions idéologiques de ceux qui souhaitent partir en croisade contre nos compatriotes de confession musulmane.

Je ne suis pas religieux. Je sais très bien que mes droits et libertés doivent être défendus. Par contre, je vous avouerai que je ne me sens pas menacé par les discours religieux, quels qu'ils soient, parce que la  majorité des citoyens de toutes les confessions s'en moquent.

Nous vivons dans un État de droit avec une constitution, un code criminel, une charte des droits et libertés, etc. Ça ne se change pas du jour au lendemain. Ça prend l'accord des dix provinces... ou presque. C'est donc dire que la charia n'est pas prête de passer. Cela signifie aussi que la lapidation est un acte criminel. De même que l'excision du clitoris. Je ne vois pas comment cela pourrait changer. C'est comme ça et c'est tant mieux. Tournons la page et passons à autre chose.

Il semble néanmoins que ce ne soit pas assez pour ceux qui mangent du Muslim.

On devrait fermer toutes les mosquées, interdire le port du voile ou bien le remplacer par une casquette de baseball. On devrait gaver les immigrés de fèves au lard pour qu'ils rotent nos traditions. S'ils ne connaissent pas les plus grands succès de Ti-Paulo Vincent l'extradition serait automatique...

Où est-ce qu'on s'en va avec tant de conneries?

Ça prendrait une charte des valeurs, un code de vie, un tatouage numéroté, le port de l'étoile jaune ou du croissant pour distinguer les bons de la vermine?

Trop c'est trop.

Je le répète: je ne crois pas aux dieux officiels et encore moins aux religions. Je traite le phénomène religieux comme une fantaisie potentiellement dangereuse, comme toute autre idéologie collective. Ce qui inclut l'athéisme, le nationalisme et le hockey.

Par contre, je ne crains pas d'aller vers l'autre.

Je ne crains pas d'avoir une discussion avec un catholique, un musulman ou bien un raélien. Je peux leur parler de la pluie et du beau temps comme à n'importe qui. Je ne suis pas en guerre contre ces êtres humains de chair et de sang. C'est ma manière d'être en paix avec moi-même.

***

Je crains que les péquistes ne naviguent dans ces eaux-là. Je les entends tous les jours critiquer le multiculturalisme-à-la-Trudeau, les femmes voilées, les accommodements raisonnables et la viande halal. J'en tire mes conclusions. Les péquistes ont régressé. Ils tiennent maintenant des discours apparentés aux pires idéologies nationalistes des années '30.

Ils auraient mieux fait d'élire pour chef Alexandre Cloutier tout compte fait.

Cloutier était un "inclusif", comme moi et tant d'autres, qu'ils soient de gauche ou de droite.

Avec Cloutier, la convergence des forces souverainistes aurait été possible sur la base de valeurs humaines communes. Avec Lisée et les trolls péquistes qui bandent sur Marine Le Pen, ce ne sera pas facile. Les maudits gauchistes ressentiront toujours un malaise à s'accoquiner avec Duplessis.

Je vois des péquistes quitter le navire tous les jours. Un intellectuel qui se sent mal à l'aise de cautionner des discours surannés contre le cosmopolitisme. Un concierge qui a toujours brandi le fleurdelisé qui n'en peut plus de tous les voir manger du Muslim. Ça ratisse de plus en plus large. L'héritage de René Lévesque est loin derrière. La social-démocratie fout le camp. On s'y rapproche toujours un peu plus de la meute, de la CAQ et du combat contre le port du burkini sur nos belles plages chaudes...

***

J'ai lu le roman Les Plouffe, de Roger Lemelin, il y a deux ans. Le roman se déroule au début de la Seconde guerre mondiale, à Québec. Les syndicats sont vendus à l'église. On se méfie des protestants et des anglophones. On demeure toujours dans l'ombre du clocher paroissial.

Tous sauf Denis Boucher et Guillaume Plouffe. Denis Boucher, le journaliste, se tourne contre les nationalistes qui encensent Mussolini, Hitler, Franco et Salazar. Il devient correspondant de guerre, comme René Lévesque le fit à la même époque paradoxalement. Guillaume Plouffe part se battre contre les fascistes. Et ceux qui restent continuent de brandir le Sacré-Coeur en critiquant les communistes, les Témoins de Jéhovah, les protestants et les maudits Juifs...

Je serais malhonnête de dire que rien n'a évolué depuis. Par contre, il demeure toujours au Québec cette tentation de flirter avec le duplessisme et tout ce qui vient avec.

Cela représente une menace bien plus réelle pour nos droits et libertés qu'une femme voilée déjà stigmatisée et écrasée dans son coin.

René Lévesque était un libéral au sens noble du terme. Peu d'intellectuels au Canada-Français partageaient son point de vue. Lévesque était ouvert sur le monde bien avant 1945.

Il a été l'un des premiers correspondants de guerre à entrer au camp de concentration d'Auschwitz suite à sa libération.

Il a vu de ses yeux vus jusqu'où pouvait mener un discours nationaliste exacerbé.

Il a voulu libérer un peuple, au sens large du terme, sans distinction.

Je ne vois pas ce soi-disant héritage de René Lévesque dans les croisades que semblent vouloir mener les nationalistes.

Je les vois jour après jour manger du Muslim.

Et, franchement, ça me dégoûte.

Et ça me rapproche de Québec Solidaire, avouons-le franchement.

Vers les islamo-gauchistes-inclusifs-multiculturalistes-cosmopolites-bobos-qui-puent-l'ail-et-le-curcuma.

mardi 18 avril 2017

Un torchon flotte au vent

Il est 1h55. Une photographie
que j'ai prise à 6h39 ce matin...
Une panne d'électricité au
centre-ville de Trois-Rivières.
Mes propos vous sembleront décousus ce matin. Peut-être l'ont-ils toujours été ainsi. Je suis sans doute le plus mauvais juge de ce que je fais.

C'est vrai que la journée a débuté étrangement. Du moins jusqu'à ce que je ne sorte le nez dehors. Pour ceux qui ne le savent pas encore, j'habite à une quarantaine de pas de la cathédrale de Trois-Rivières. Je ne porte pas de montres et n'ai pas toujours les deux yeux rivés sur un écran. Pourquoi le ferais-je? J'ai l'horloge de la cathédrale.

Or, ce matin, vers 6h39, l'horloge indiquait qu'il était I heure XI. Ce qui, convertit en bons vieux chiffres arabes que l'on aime tant, donne quelque chose comme 1h55.

L'église est-elle en avance ou en retard? Je me le demande.

Je poursuis ma promenade. Il n'y a pas de feux de circulation au centre-ville, au coin des rues des Forges et Royale. Les lampadaires sont éteints. On ne voit que la faible lueur des lumières d'urgence. Il y a donc une panne d'électricité au centre-ville. Et je fais le lien avec ce que ma blonde m'a dit ce matin en commentant les nouvelles.

-Y'a pas d'électricité au centre-ville ce matin... qu'elle me dit.

Ça me revient. Du coup, je déduis que l'horloge de la cathédrale s'est arrêtée parce qu'elle fonctionne à l'électricité.

L'autre hypothèse tout de même envisageable est que l'horloge mécanique se soit mystérieusement déréglée en même temps qu'il y avait la panne électrique.

Je conçois plusieurs autres hypothèses.

Vous comprenez qu'il y en a trop sous mon chapeau. Il ne me suffit que d'un rien pour en faire toute une histoire. L'emploi que je puis faire de la littérature m'apparaît alors sous un angle thérapeutique...

***

J'ai poursuivi mon chemin en me vidangeant l'imagination avec toutes sortes de scénarios: un texte pour mon blog, une bédé à trois cases, un air d'harmonica, un toit à peindre de couleur matin argenté sur ma grande toile en chantier qui montre la rue des Ursulines, l'été.

Puis je me suis arrêté derrière l'ancien presbytère de la paroisse St-Philippe. On a rasé l'église il y a deux ans. Plus personne n'y allait et elle ne tenait plus sur ses fondations. C'est maintenant un terrain vague où il pourrait pousser des fraises des champs s'il ne se trouvait pas des fonctionnaires pour y arracher les mauvaises herbes.

Le presbytère logeait probablement mieux les prêtres que l'église n'abritait les fidèles. Il tient encore debout, contrairement à l'église qui fut démolie. J'y vois une autre thèse à développer.

Un hangar dans le quartier St-Philippe à Trois-Rivières
Juste devant ce derrière de presbytère, il y a  un hangar que je me suis surpris à photographier. Ne me demandez pas pourquoi. Je ne saurais quoi vous répondre.

J'y vois un des décors typiques de mon enfance. Un décor qui a survécu à l'épreuve du temps. Un décor qui nous disait "Allez jouer ailleurs bande de maudits tannants!".

Voilà que je replongeais dans mes souvenirs tout en marchant dans le quartier St-Philippe. J'ai tourné sur la rue St-Olivier puis suis tombé sur le Parc Victoria. Je me demande s'il n'a pas été renommé le Parc des Patriotes. C'est qu'il y a maintenant un drapeau vert, blanc et rouge ainsi que des panneaux d'interprétation historique relatant la dimension qu'a prise la rébellion des Patriotes à Trois-Rivières.

Il y a aussi un fleurdelisé à l'autre bout du parc. Vous savez bien que je me fous des histoires de drapeaux. On vit pour manger, boire, dormir et possiblement baiser. On ne vit pas que pour un logo de compagnie. Je sais bien qu'il y en a qui ne vivent que pour ça. Mais enfin, bon, nous ne sommes pas tous des esprits aussi complexes.

Un torchon flotte au vent dans le Parc Victoria,
alias le Parc des Patriotes,
alias l'ancien terrain de la Commune
Cela dit, je trouve un peu inconvenant pour une compagnie publique de laisser dépérir ainsi ses campagnes de marketing. Dans le Parc des Patriotes, alias le Parc Victoria, alias le Terrain de la Commune où les Habitants envoyaient paître leurs ânes et les curés, il y a un drapeau passablement effiloché. On dirait un drap éliminé. Un torchon comme il en flotte d'autres au-dessus des édifices gouvernementaux, tant du côté de l'administration provinciale que fédérale.

Je ne suis pas du genre à jouir à la vue d'un drapeau. Mais je me dis qu'elle fait honte à ses propriétaires, cette compagnie qui vend des impôts et des taxes et dispense d'un droit de vie ou de mort sur ses usagers. Elle laisse flotter des torchons!

Même la concurrence qui défile dans les rues semble plus propre. J'ai vu des manifestants porter de beaux drapeaux rouges ou noirs bien repassés. J'en ai même vus qui portaient des drapeaux à bandes horizontales verte, blanche et rouge, tout aussi bien cousus.

En voyant ce fleurdelisé flotter au vent même pas violent dans le parc, je me suis dit que tout foutait le camp. Je me dis qu'on pourrait remplacer le drapeau par un totem. Ça dure au moins cent ans, un totem bien entretenu. Plusieurs couches de vernis acrylique ou même de sève de pin et ça devient aussi solide que de l'ambre. Cela résiste au temps. Plus aucun souci de changer le drapeau aux six mois parce que le tissus est de piètre qualité et fabriqué pour Walmarde ou Piastrorama.

***

Une controverse sur l'Internet.

Gabriel Nadeau-Dubois s'est fait photographier parmi un groupe de femmes voilées. Des nationalistes lui ont tout de suite reproché de soutenir l'Arabie Saoudite, l'État islamique, la lapidation des femmes, la clitoridectomie et le couscous aux prunes... La gauche, si vous ne le saviez pas encore, est islamo-gauchiste et marche main dans la main avec le Parti libéral du Québec qui accepte aussi les femmes voilées, les porteurs de turbans et les propriétaires de pizzeria...

C'est la fin d'un monde! Où est-ce qu'on s'en va? Bientôt on se fera décapiter au coin de la rue parce qu'on aura manger des bines au lard!
GND photographié avec des femmes voilées.
Qu'est-ce que ça peut bien foutre?

Je me suis dit que chaque camp avait le devoir de contrôler ses fous fanatiques. Parce qu'il y en a dans tous les camps. Les musulmans doivent contrôler leurs fous comme les catholiques doivent contrôler leurs bérets blancs et conquistadors comme les athées doivent contrôler les Staline comme les uns et les autres nous avons l'obligation de vivre ensemble hic et nunc.

Les nationalistes doivent contrôler l'extrême-droite. Les indépendantistes doivent contrôler les nationalistes. Et coetera.

Personnellement je suis plutôt du côté des inclusifs et multiculturalistes, ces suppôts de Satan qui abandonnent les fèves au lard et la chasse aux oeufs de Pâques pour se faire photographier parmi des dames voilées et des porteurs de turbans.

On a vu Trudeau porter un genre de bonnet dans un temple sikh, imaginez-vous donc! Quelle horreur... C'est d'évidence un traître et un vendu qui n'a pas le Québec tatoué sur le coeur!

Manmohan Singh a été dix ans premier ministre de l'Inde. de 2004 à 2014. C'est un Sikh. Il appartient à un groupe religieux qui représente à peine 1,7% de la population de l'Inde. Il portait un turban sur la tête et était Premier Ministre d'un pays de 1 milliard d'habitants. La majorité de la population y est Hindouiste et ne porte pas de turban. L'Inde est multiculturaliste, bien qu'il y ait des tensions pour aller du côté du nationalisme hindou en ce moment.

Ce n'est pas une réponse très bien argumentée. Ce dont je me moque. Comprenne qui voudra bien y comprendre quelque chose.

J'ai travaillé parmi des femmes voilées, des religieux catholiques et j'en passe. Je ne me suis jamais senti mal à l'aise, pas plus que devant un punk qui porte une coiffure de type mohawk.

Je ne craindrais pas de me faire photographier parmi des femmes voilées et même de leur parler de la pluie ou du beau temps comme si de rien n'était.

Je n'ai pas ces peurs-là en moi. Je passe par-dessus les codes vestimentaires pour exprimer franchement et simplement ma vision du monde. Je ne craindrais même pas d'être photographié parmi des itinérants. Voire des politiciens de métier. Je me dis, à l'instar du philosophe Diogène le cynique, que le soleil pénètre dans les écuries sans se salir.

Ces propos portent un certaine dose de fatuité, je sais. Mais je n'ai rien trouvé de mieux pour exprimer mon désarroi spirituel face aux discours identitaires et plutôt xénophobes.

Pourquoi tant de peur, tant de haine d'autrui, tant de repli sur soi-même, tant de manquements aux règles élémentaires de l'hospitalité?

Pourquoi tant de divisions, de frontières et de limites entres congénères?

 Ne sommes-nous pas tous des êtres humains, intrinsèquement?

Croyez-vous vraiment que les intégristes contrôlent quoi que ce soit au Québec et au Canada?

Personnellement, je n'y crois pas. J'y vois un discours insensé sur une menace inexistante. J'y vois un flot de paroles inutiles déversées dans les médias jaunes pour servir les plus bas instincts de la meute.

***

Où en étais-je rendu? Ah oui... Déjà au rond-point de la Couronne, à l'entrée du Parc Pie XII. C'est un carrefour giratoire. Il n'y a pas de passage piétonnier bien qu'il y ait un trottoir qui relie le parc Pie XII à la rue St-Olivier via le boulevard de La Commune.

C'est un défi que de traverser à cet endroit sans s'y faire déchausser. Idem pour la sortie du Parc Pie XII, au coin du boulevard Gene-H.-Kruger et de la rue Père-Daniel. Les voitures tournent sur les piétons dans toutes les directions. Aucun passage piétonnier. Aucun respect pour les piétons. Les automobilistes vous font sentir que vous n'êtes pas à votre place.

Je vais donc devoir me plaindre au conseiller municipal du quartier. Voire écrire une lettre au Nouvelliste: c'est plus chien et souvent plus efficace.

Il y a des piétons qui sortent de ce parc, dont moi.

À Trois-Rivières, les automobilistes ne sont pas courtois comme à Saint-Hyacinthe. Ils ne vous laissent jamais passer. Ils vous écraseraient plutôt que de céder un pouce à un bipède. Et je me demande même s'ils n'auraient pas plus de compassion pour un pigeon que pour un piéton. Ça aime les bêtes, ces ânes-là, mais pas leurs semblables.

Un internaute m'a dit récemment que Trois-Rivières était une ville de chars. Effectivement. c'en est une. On pense que les piétons et les cyclistes devraient utiliser seulement les pistes cyclables, soit 0,12% du réseau routier.

Pourtant, je paie des impôts moi aussi.

Mes pieds et mes pneus de vélo usent les routes beaucoup moins vite.

Ma santé est prise en charge par l'activité physique régulière et représente une économie d'échelle pour toutes nos infrastructures.

Malheureusement, on pense bien plus avec ses pieds qu'on ne marche avec de nos jours.

Tout est pour l'auto. On détruit des tas d'espaces-verts à tous les jours pour lui faire de la place. Hier, il y avait des fraises des champs à tel endroit. Là, c'était des mûres et des bleuets. Maintenant, il y a de la belle asphalte noire. La neige y fond plus vite au soleil. L'été ne dure jamais longtemps. Qu'il fasse un peu chaud dans notre ville, que l'air y soit irrespirable parce qu'on y a extirpé ses poumons naturels, les arbres, qu'est-ce qu'on s'en fout, hein? Quoi, vous me dites que Trois-Rivières est au sommet de la liste des villes les plus polluées au Québec?

On a notre gros char à Trois-Rivières, ok là? On se prend une petite molle au Dairy Couine. On rince son moteur de char pour montrer qu'il y en a dedans. On jette des trucs en plastique que l'on retrouve coincés dans le ventre des canards quand on les chasse l'automne. On n'arrête pas le progrès. On ne fait qu'arrêter tout le reste. Jusqu'à ce qu'il ne reste que le progrès, un gros pet foireux livré dans la béatitude d'un sourire de politicien de métier qui connaît les vraies affaires et sait que le béton génère des enveloppes brunes...

***

Mon texte devient beaucoup trop long, je sais. Et confus. Je devrais m'arrêter là. Mais non, je suis intarissable ce matin.

Il pleuvait en après-midi dimanche dernier. J'habite sur une rue à sens unique. Une dame dans la trentaine s'est faite interceptée par un policier fantôme tandis qu'elle roulait à contre-sens dans ce que j'ai cru être une Kia.

Deux autres voitures de patrouille se sont ajoutées ensuite pour lui faire passer un ivressomètre.

La dame était saoule raide. Les policiers ont tracé une ligne droite au sol et lui ont demandé de marcher, puis de se tenir sur un pied.

En trente secondes, je savais que la dame était paquetée. Les policiers ont fait durer ça pendant un bon vingt minutes...

J'avais l'impression d'assister à un film de Charlie Chaplin. La dame zigzaguait, marchait de reculons, trébuchait, recommençait encore et encore en faisant des gestes qui semblaient dire qu'elle n'était pas saoule.

Du grand comique. Tellement que je finis par oublier que j'étais en train de visionner un film. Le spectacle de la vraie vie battait à plates coutures le spectacle des vues animées.

***

Là, c'est vrai que je n'ai plus rien à dire. Ça m'a fait du bien de vous en parler.

lundi 17 avril 2017

La sortie du placard

Stéphane a grandi dans un placard.

D'aussi loin qu'il se souvienne, il a toujours fui les êtres humains.

Le placard du logement familial a été son premier refuge.

Il s'y enfermait pour échapper tant aux disputes familiales qu'à la visite.

Il s'y était créé un monde bien à lui avec ses blocs de Lego.

Il n'était pas tout à fait asocial. Il lui arrivait de jouer avec des amis. Mais il finissait vite par se lasser et se cherchait un lieu où il serait seul. Ce fut d'abord le placard bourré de laine d'amiante. Puis ce fut le petit hangar de tôle où l'on rangeait les pelles et les bicyclettes. Enfin, il y avait la cave en dernier recours. Une cave en terre battue qui servait aussi de caveau à patates.

Ça ne s'améliora pas pour Stéphane en vieillissant.

Les amis qui venaient cogner à sa porte pour le prier de venir jouer avec lui se faisait souvent dire qu'il préférait demeurer à la maison. Stéphane venait de découvrir les livres, un autre placard où il pouvait s'enfermer.

Il lui arrivait de se sentir coupable de ne pas socialiser plus qu'il ne le fallait. Il prenait son courage à deux mains une fois par semaine pour se fondre à un groupe de jeunes marginaux plutôt rejetés et solitaires comme lui. Pour affronter la meute des gens, il avait appris à boire. Plus il était saoul, plus il sortait de son placard intérieur. Il se mettait même à rire et à devenir agréable.

Cela ne durait jamais longtemps. Au bout de trois ou quatre heures, Stéphane s'enfuyait sans dire un mot. Il marchait saoul et seul dans les rues de la ville.

Lorsqu'il eut dix-huit ans, ça devint encore pire.

Stéphane s'enfermait encore plus souvent tout en sachant que ce n'est pas ainsi qu'il allait se trouver une princesse.

Il y eut bien une princesse qui l'invita chez-lui. Mais il ne sut pas quoi faire avec. Il lui parla de Nietzsche, de Karl Marx et de Miles Davis. Elle ne comprenait rien à tout ça. Elle comprit qu'il était rongé par la timidité et elle le laissa aller.

Stéphane s'en sentit d'autant plus malheureux qu'elle se moqua de lui auprès des autres camarades de classe.

Stéphane se sentait tout aussi incapable de se trouver un boulot décent. Il avait toujours l'air gauche et maladroit lorsqu'il était sobre. Il ne parlait pas lors des entrevues d'embauche: il marmonnait.

Tout lui semblait sans espoir. Il allait crever tout seul dans son placard.

Stéphane crut un temps qu'il était malade mental, autiste ou Asperger ou agoraphobe ou tout ça à la fois.

Il comprenait qu'il était différent des autres.

Cette différence était un poids qui commençait à l'entraîner vers le fond.

Il serait mort s'il n'avait pas découvert quelque chose d'encore plus fort que l'alcool.

Il fit donc usage de drogues dans l'espoir d'aller par-delà la porte de son placard.

Et ça marcha. Stéphane passa du stade de la chenille à celui du papillon.

Il se mit à socialiser avec toutes sortes de défoncés. Il montait sur des scènes, dans les bars, pour chanter des chansons et réciter des poèmes. On l'applaudissait, lui qui n'avait jamais aimé les foules.

Et il se mit même à baiser et à aimer en plus de planer comme jamais.

Les atterrissages furent parfois brutaux. Mais Stéphane n'avait plus l'intention de retrouver son placard. Il mit ses affaires dans un sac à dos, par un beau matin d'hiver, et partit à l'aventure, loin de chez-lui.

Bien qu'il ne connaissait personne, tout le monde lui souriait. Tout le monde le trouvait gentil, humain, sympathique et même adorable. On le réclamait pour des partys légendaires. On le voulait même au lit. Stéphane s'était complètement métamorphosé.

La jeunesse passa. Stéphane eut la sagesse de ralentir le rythme de ses saouleries.

Il finit, comme tout un chacun, à se construire un nid.

Il trouva une femme charmante avec qui partager sa vie.

Une femme qui avait elle aussi vécue toute seule, loin de tous les groupes.

À eux deux, ils recréaient un monde où ils pourraient s'aimer en paix.

Ce nid allait remplacer leur placard.

Ils n'auraient plus besoin que d'amour et d'eau fraîche.

Le monde était encore tel qu'il avait toujours été.

Ils s'y sentaient souvent exclus, mal à l'aise ou de trop.

Pourtant, ensemble, ils comprenaient que le monde ne se limitait pas qu'à Pierre, Jean, Jacques comme on dit.

La vie pouvait être belle.

La vie pouvait être vécue au grand air.

La vie avec un autre être humain était possible...


dimanche 16 avril 2017

Ni dieu ni maître, encore une fois...

L'association *** prône la liberté, la paix, la laïcité. Au sein de cette association *** il y a un genre de pape et des évêques qui contrôlent tout ce qui se dit et s'écrit au nom du groupe. On me demande de devenir membre de l'association ***. Ses membres me semblent amorphes pris individuellement et leur combat se limite à publier une revue aux six mois photocopiée en trois cents exemplaires. J'ai entre 4000 et 5000 visites par jour sur mon blog... Pourquoi devrais-je ralentir le rythme et la portée de mes interventions?
Je ne deviendrai pas membre de l'association ***. Pas plus que je ne deviendrai membre d'une association d'écrivains, de bédéistes, d'artistes-peintres ou de blogueurs. Toutes les organisations exigent que l'on dévisse sa tête pour obéir au groupe. Une manière détournée de dire qu'il faille obéir aux deux ou trois gredins qui contrôlent ce groupe. Je ne ferai donc jamais partie d'un groupe, d'une association ou de quelque parti politique que ce soit. Je suis un sauvage et me sens fier de l'être. Si réussir exige de se plier aux groupes, je serai tout aussi fier de ne rien réussir et de tout échouer. Je suis solidaire mais solitaire. Je crois aux rassemblements spontanés et aux fêtes qui ne sont pas organisées à l'avance. Je perçois toute forme d'autorité comme une atteinte fondamentale à la dignité spirituelle.

L'eau de Pâques cancérigène de Germain Miron

La vie ne serait qu'une longue suite de questions sans réponses et d'incertitudes pleines d'anxiété si nous ne pouvions pas nous reposer dans des rituels qui marquent le temps et liquéfient l'époque.

Les athées eux-mêmes ont des rituels. J'en connais qui se grattent toujours le menton. D'autres mangent à heures fixes. Il y en a même qui ne feraient pas la moindre variation à leur horaire quel que soit le jour de la semaine. Eux aussi mériteraient de se faire ridiculiser. Et d'aplomb.

Mais non! Il faut que l'on tape sur la tête du premier croyant venu qui ne fait que ce qu'il peut pour exorciser le mauvais sort qui lui tombera sur la tête quoi qu'il fasse.

Parmi les habitudes propres à la chrétienté, il y a celle d'aller chercher de l'eau de source aux premières lueurs du jour de Pâques.

Cette eau est sensée posséder des vertus miraculeuses.

Germain Miron y croyait dur comme fer et n'avait jamais raté ces matins de Pâques pour remplir des bouteilles d'eau miraculeuse à la source qui coule sur l'île Saint-Christophe située entre les deux ponts.

Il y a vingt ans, cette île était à peu près vierge.

Elle ne l'est plus depuis dix ans.

Un terrain de golf a poussé au-dessus de la source d'eau vive, La nappe phréatique est maintenant contaminée aux herbicides et autres pesticides cancérigènes.

L'eau miraculeuse de Germain Miron, cette soi-disant eau de Pâques, est impropre à la consommation humaine et ne guérit rien, peu importe la foi qu'on puisse y mettre.

C'est une eau viciée par les golfeurs, ces amants de la nature artificielle qui bousille tout sur leur passage parce qu'ils sont trop lâches pour aller se promener tout simplement en forêt sans ne toucher à rien. Les golfeurs transforment en désastre écologique tout ce qu'ils font. Et ils ne veulent pas le savoir, évidemment. Ils veulent une belle pelouse verte, dusse-t-on tout contaminer aux alentours. Ce sont donc de parfaits imbéciles, comme tout le monde.

Germain Miron ramène depuis dix ans de cette eau miraculeuse qui coule sous le terrain de golf.

Il a attrapé un cancer entre temps.

Un cancer qu'il soigne avec des médicaments, des prières et de l'eau de Pâques.

Il ne lui reste pas trois mois à vivre.

Il peine à se tenir debout sur ses deux pattes.

Pourtant, il était encore là ce matin avec ses bouteilles à remplir...

Alléluia au plus haut des cieux!

On ne change pas une vieille recette même si l'on n'a pas les bons ingrédients.


samedi 15 avril 2017

Mon billet hebdomadaire pour le Hufftington Post

C'est ici.

Pâques chez les Bouchard

On ne pouvait jamais échapper à la messe. Il fallait y aller soit le samedi soir ou bien le dimanche matin. Comme c'était Pâques, je ne pouvais pas échapper au dimanche matin. Toute la famille devait nécessairement se mettre sur son trente-six pour que nous fassions figure d'honnêtes et propres paroissiens.

J'avais dix ans à l'époque. Ma coupe de cheveux était un hybride entre les Beatles et René Simard. Plutôt grand et pas encore tout à fait gros, je portais des lunettes plus larges que ma figure. Des lunettes semblables à celles du chanteur John Denver. Je ne choisissais pas mon look à l'époque. C'était encore ma mère qui choisissait pour moi, pour nous. Bref, j'avais l'air propre et plutôt coquet.

-Sont tellement beaux les p'tits Bouchard! disaient les voisines.

Ça suffisait pour enorgueillir ma mère. On n'était pas riches, mais on était beaux et surtout nous étions propres.

Ce qui m'embêtait le plus, c'était ma maudite chemise de soie. Elle me collait à la peau et me faisait suer.

-J'l'aime pas c'te chemise-là, m'man!

-Mets-la don' bonyenne! T'es beau là-d'dans... Au prix qu'elle m'a coûtée...

Évidemment, que je la mettais. Et cela me faisait chier.

-Quand est-ce qu'on va avoir notre chocolat? demandait Ti-Mik le plus jeune de mes frères.

-Après la messe!

-Qu'est-cé qu'on va mangé pour dîner? demandé-je à ma mère.

-Du jambon pis une grosse omelette!

J'étais rassuré. Je pouvais aller à la messe.

Le curé Dionys ressemblait un peu au curé Labelle. C'était lui qui officiait à l'église Notre-Dame-des-Sept-Allégresses. Il me semblait grand et gros, gris et pas très bec pincé. Il parlait comme un ouvrier. Même ses invocations latines avaient un quelque chose de prolétarien. Mon père l'aimait bien je crois. Il devait lui trouver un air avec son oncle Damase, qui fut un temps curé de Sayabec et même missionnaire en Chine après avoir baisé ses paroissiennes selon la rumeur établie.

Les plafonds de l'église étaient consacrés à Jésus ainsi qu'à St-François-d'Assise. Les Franciscains, ces frères des pauvres, étaient au bon endroit. Il ne manquait pas de pauvreté dans le quartier. Il manquait surtout de l'argent. Quant à l'amour, ce ne sont pas les Franciscains qui doivent le pratiquer le plus souvent à ce que je sache. Ma mère avait compris ça. Mon père aussi. Et ils avaient conclu qu'il fallait empêcher la famille après leur quatrième enfant. Moi-même j'étais le fruit de la seule méthode contraceptive permise par le Très-Sainte Église romaine, c'est-à-dire la méthode Ogino. Si je puis vous en parler, c'est bien parce que cette méthode ne fonctionne pas... Je dois ma vie à Kyusaku Ogino, en quelque sorte...

À l'église, je regardais les peintures et le chemin de croix en attendant que ça passe. Il m'arrivait aussi de regarder une fille que je trouvais jolie. Ça m'occupait l'esprit tandis que le prêtre répétait ses litanies.

Mon pauvre père s'endormait souvent pendant les offices, au grand désespoir de ma mère. C'était d'autant plus gênant qu'il lui arrivait de ronfler.

C'était justement arriver pendant la messe de Pâques. Ma mère lui avait donné un coup de coude dans les côtes pour qu'il se réveille.

Une fois bien réveillé, mon père s'était mis à tousser pour camoufler le son d'un pet qu'il était en train d'évacuer.

-Voyons Conrad! lui murmura ma mère.

J'était étouffé de rire, bien entendu.

-Voyons Gaétan! poursuivit ma mère. Voyons Mario!

Mario aussi riait. Un pet ça fait toujours rire.

Le seigneur est en bazou! Et l'autre en Ferrari!
Élevons notre coeur! Ça va nous prendre un ascenseur...
Rendons graisse au Seigneur notre Dieu! Cela est juste et con!

Je reformulais la messe dans mes propres mots pour passer le temps. J'étais déjà de la graine d'athée. J'avais l'intuition que je ne serais jamais tout à fait un bon chrétien.

Quand vint le temps de la communion j'étais tout troublé, comme d'habitude. J'avais de la difficulté à distinguer ma main droite de ma main gauche. Je savais qu'il fallait recevoir l'hostie dans ma main droite et ne comprenait pas encore que c'était celle avec laquelle j'écrivais. Je jouais donc avec ma main en souhaitant que je tombe sur la bonne main devant le curé qui distribuait son micro pain qui collait au palais.

La messe finit par finir. Les paroissiens se saluaient les uns et les autres.

On revint à la maison pour écouter les Super Étoiles de la lutte en attendant le dîner et le chocolat de Pâques.

Mon père profitait des pauses publicitaires pour parfaire notre éducation chrétienne. Il nous parlait de Samson qui avait démoli une armée de Philistins à coups de mâchoire d'âne. Ou bien de David qui a terrassé Goliath. Il voulait nous montrer de cette manière que la religion n'est pas nécessairement efféminée.

Le repas pascal fut gargantuesque, comme tous nos autres repas.

Nous étions six autour de la table, mes parents et leurs quatre garçons.

On n'a pas prié avant de manger. On ne priait jamais avant de manger.

C'était sur la table et on mangeait pendant qu'il y en avait encore.

Ou plutôt, jusqu'à ce qu'il n'y en ait plus.

-J'peux-tu prendre du fromage Velveeta, m'man? osé-je demander par goinfrerie.

-Le fromage Velveeta c'est pour le déjeuner! répondit ma mère.

Elle avait bien raison.

Mais je m'étais tout de même essayé.




vendredi 14 avril 2017

Le vendredi malsain de Jérémie

Jérémie s'était mis dans la tête de visionner des films de Jésus et il ne fallait surtout pas le déranger.

-Je vais tous les écouter en rafale aujourd'hui! C'est Vendredi Saint! Je vais me taper L'Évangile selon Saint-Matthieu de Pasolini, Jésus de Nazareth de Zeffirili, La dernière tentation du Christ de Scorsese, Puis La Passion du Christ de Mel Gibson... Puis peut-être Day of Triumph de Robert Wilson, tourné en 1954...

Jérémie était bel et bien prêt à se claquer du Super Jésus toute la sainte journée.

Il avait une bonne réserve de croustilles et de boissons gazeuses. Il s'était même acheté des langues de porc dans le vinaigre. Ce serait un festin tant pour l'esprit que pour le ventre. Après tout, Jésus n'avait-il pas dit prenez et mangez-en tous?

Jérémie n'avait plus qu'à s'installer devant son écran plat de 36 pouces pour voir défiler encore et encore la même histoire de Jésus.

Pourtant, ce n'était pas la fête de Jésus pour tout un chacun.

Il n'était que neuf heures du matin et déjà un vacarme épouvantable se faisait entendre dans tout le quartier. C'était comme si tout le monde s'était donné le mot de faire de la rénovation, du bricolage et quoi d'autre encore.

-Va falloir que j'ferme les fenêtres tabarnak! Pas moyen d'entendre Jésus étole de viârge!

Même avec les fenêtres fermées, c'était assourdissant.

-Va-tu falloir que j'sorte mes écouteurs saint-calice? Bande de vieux mononcles pis d'vieilles matantes qui n'profitent pas d'leu' congés! Faut qu'ça travaille au lieu d'prendre ça rilaxe! Faut qu'ça t'fasse chier avec leur génératrice, leur moteur de char, leur moto, leur hostie d'radio rock-matante full volume pis les enfants qui crient par-dessus ça! Crissez-moé la paix sacrament! J'veux écouter Jésus!

Il se résigna à porter des écouteurs pour ne pas manquer un iota de ces Bonnes Nouvelles qu'il connaissait par coeur.

Vers midi, alors que Jésus se faisait fouetter par la soldatesque romaine, les écouteurs ne suffisaient plus à étouffer les bruits environnements. Son voisin, un trou du cul défoncé avec l'on ne sait trop quelle drogue de vétérinaire, s'était mis dans l'idée de célébrer le printemps en faisant jouer son système de son aussi fort qu'il lui était possible de le faire. Ce n'est pas tant le bruit qui parvenait à Jérémie que les vibrations du plancher. C'était comme si le plancher se soulevait à chaque partie de guitare basse ou de tambour.

-I' veulent vraiment pas qu'j'écoute Jésus les hosties d'sans-dessein!

Il toléra cette situation intolérable pendant une heure. Au bout de cette heure, n'en pouvant plus, il cogna de toutes ses forces sur le plancher. En fait, il rentra une chaise de toutes ses forces dans le plancher, pétant même des tuiles au passage. Il était tellement déchaîné que les pattes de chaise cassèrent en deux puis en dix-sept morceaux.

Le voisin, un jeune trou du cul défoncé, crut bon d'aller cogner chez Jérémie qui lui ouvrit la porte. Jérémie tenait la poignée de porte d'une main et de l'autre tenait encore un bout de la patte de la chaise qu'il venait de briser.

-Man! lui dit le jeune imbécile, tu peux pas cogner d'même su' l'plancher! J'ai des droits tu sauras! Ça fa' que ta yeule!

Jérémie, qui n'avait pas le coeur à se disputer, crut bon de frapper son interlocuteur à plus de cent vingt-huit reprises. Il ne restait plus de lui qu'un tas de linge malpropre baignant dans son propre sang.

La police intervint, évidemment. Les voisins avaient tout vu et souhaitaient retrouver la relative quiétude de leur station de radio rock-matante.

-Les mains derrière le dos, lui intima l'agent qui s'attendait bien à ce que la marde survienne pendant le long congé pascal,

Jérémie mit les mains derrière son dos puis on l'emmena au poste pour l'interroger et ensuite l'incarcérer.

On le laissa tranquille dans sa cellule vers 15h00, l'heure où Jésus est mort comme tout le monde le sait.

Le ciel n'était pas couvert.

Il faisait étrangement soleil.

Jérémie eut une pensée pour Jésus, son super-héros préféré.

Puis il se dit, en lui-même, qu'il n'y avait pas assez d'amour ici-bas.

jeudi 13 avril 2017

Il marchait


Devant le miroir


Spider ou Marie-Claire

On l'appelle Spider dans les environs. Elle a pourtant un prénom. Marie-Claire vaut mieux que Spider d'un certaine et bonne manière. C'est que Marie-Claire n'a pas vraiment choisie de se faire appeler Spider. Ça lui est tombé dessus comme une maladie que ne comprennent pas les gens qui ne sont pas malades. La bonne santé, ça impose le respect et ça donne des leçons. Marie-Claire n'en avait plus aucune à donner. Aussi étrange que cela puisse paraître, elle vendait ses charmes dans le quartier.

Elle n'était ni charmante ni charmeuse. Il fallait que ses clients soient des gens pour le moins bizarres. On n'ose même pas imaginer ce qui se passait dans leur tête. C'est que Spider avait les pattes arquées comme celles d'une araignée qui ne monterait pas jusqu'au plafond. Elle n'était pas dangereuse, Spider, mais elle se payait la bière et les cigarettes avec les moyens que sa misère lui offraient.

On lui voyait toujours la touffe même sans le vouloir.

Sa jupe était tellement courte qu'elle exposait en permanence ce qui ne dura qu'un printemps.

Ça ne l'était plus, et depuis longtemps, pourtant Spider continuait de pratiquer le plus vieux métier de sa chienne de vie.

Elle parlait toute seule, Spider. Enfin, pas tout à fait toute seule. Elle parlait avec son chien, Guili. C'était une espèce de sac à puces. Ses yeux étaient camouflés sous un fort pelage laineux. Il jappait pour répondre à Spider, sa maîtresse.

-Ma tante Émérentienne, tu l'sais Guili, ma tante qui était de Hervé Jonction... Bin elle avait marié le beau-frère de mon beau-père qui était foreman à la scierie de St-Narcisse... T'sais le gars qui portait un chapeau...

On se demande parfois qui de Guili ou de Spider mène l'autre. Peut-être unissent-ils leurs forces. Il faut bien trouver de la chaleur humaine en ce bas monde. Dusse-t-elle ne se trouver que sous la forme d'un sac de laine qui ne sent pas bon.

Les clients l'arrêtent parfois. Spider est devenue tellement célèbre qu'elle ne fait plus le trottoir. C'est le trottoir qui l'a faite. Elle y circule maintenant comme dans un ignoble royaume qui n'est pas si pire que tout ce que l'on n'a pas.

-Spider! T'auras-tu l'temps tantôt genre... ahem...

C'est Ti-Dré Bournival, un gars qui travaille pour la Ville.

-Faut qu'j'aille m'ner Guili à ma maison avant... Tu l'sais qu'j'aime pas laisser Guili dans 'a cour des autres si j'va's che'-vous Ti-Dré. Parce que Guili y'est pas toujours patient patient j'aime autant te l'dire! Guili c'est pas un ti-gars patient, non monsieur! Hin qu't'es pas un ti-gars patient Guili mon snoro?

Spider se retrouve avec quelques Ti-Dré Bournival dans la journée. Puis elle rentre se coucher avec quelques bières, deux paquets de cigarettes, un gros sac de Fritos, du manger à chien. Guili est aux anges.

Elle lui fait faire des cabrioles, Marie-Claire.

Et elle délire sur sa tante Émérentienne jusqu'aux matins, tous les jours, tous les soirs, tout le temps.

Pas moyen de savoir pourquoi. Personne ne s'y intéresse. Même pas Guili.

Les clients ne font pas les difficiles.

Ils recherchent de l'exotisme.

Ils laissent Spider parler de sa tante Émérentienne.

En autant qu'ils soient vidés.

C'est la loi de cette jungle.

On n'y remplit rien sans se vider.

Marie-Claire ne recherche plus rien.

Elle ne se souvient même pas d'avoir cherché quoi que ce soit.

Sinon d'la dope, des cigarettes, d'l'alcool, du manger pour chien.

Elle aime aussi les sous-marins du dépanneur.

La cuisine fancy avec des Âsparges ce n'est pas son fort.




mercredi 12 avril 2017

Pas facile, facile


La tarte au coconut


Trop de karaté c'est comme pas assez


Bon el premier el deux pis el trois


Dépanneur Gros Dan

Le boss du Dépanneur Gros Dan était gros et s'appelait Dan. 

C'était pas un mauvais diable. Ni un bon dieu. C'était le gros Dan. Gros Dan: un petit gros ventripotent à l'air patibulaire. On le prenait comme on pouvait, Gros Dan. Le mieux c'était de ne jamais lui adresser la parole. Gros Dan pardonnait tout, sauf que l'on se plaigne de quoi que ce soit. C'était sur le dos du plaignant que tombait inéluctablement sa foudre.

-Travaille au lieu d'te plaindre! était sa maxime préférée.

Il nous avait aussi confié, Gros Dan, qu'il n'aimait pas les officiers rapporteurs, c'est-à-dire les stoules.

Les stoules ça faisait chier Gros Dan.

-Moé les stoules j'te les étriperais! qu'il disait sans avoir l'air de vouloir passer à l'acte. Le Gros Dan mangeait plus de Mae West qu'il ne donnait des volées. Tant qu'il mangeait et qu'il ne recevait pas de plaintes, tout allait bien avec le Gros Dan.

N'empêche que Gros Dan se disait trop pauvre pour nous payer un bicycle. 

J'y étais commis, dans son dépanneur, et je devais livrer des caisses de vingt-quatre à pieds.

J'avais treize ans. Le Gros Dan avait au moins le mérite d'exiger du pourboire pour les jeunes. Au moins, il ne nous faisait pas forcer pour rien, le Gros Dan. Il avait sa justice, somme toute. Pourtant, on était plusieurs à croire que Gros Dan aurait dû nous payer un bicycle. Ce qui fait qu'on a appris à se débrouiller. Nous nous sommes acheté des bicycles avec nos économies. Pis des meilleurs bicycles.

Le Gros Dan était encore plus gras dur qu'avant. Il s'était acheté trois autres dépanneurs Gros Dan, une rôtisserie Gros Dan, un garage Gros Dan, une confiserie Gros Dan, un salon de coiffure Gros Dan et même un Hôtel de Ville Gros Dan.

Nous faisions encore des livraisons pour Gros Dan, mais en char, pour ses pizzérias, ses pharmacies, ses hôtels et autres poudres à renifler.

Gros Dan n'avait pas changé d'un iota au fil des ans. Il était tout aussi bouffeur que bouffi. Il n'aimait pas les stoules ni les plaignards.

Il demandait seulement le droit de manger en paix.

Toute la journée.

Tout le temps.

On ne peut pas dire qu'on était pas bien traités avec Gros Dan.

L'important, c'était surtout de ne jamais lui parler.

À part de ça, jamais de soucis avec Gros Dan.

Gros Dan voudrait ouvrir des franchises Gros Dan aux États-Unis. 

Il appellerait ça Big Dan Convenience Store. Il pense aussi à Big Dan's Hotel. Et à Big Dan-whatever.

Ensuite ce sera la Russie.

Pourtant, toujours pas moyen de lui faire payer nos bicycles.

-J'en fais-tu du bicycle, moé? qu'il nous dit encore Gros Dan. J'en fais pas du bicycle. Vous voulez faire du bicycle? Bin faites-en du bicycle! Pis v'nez pas vous plaindre parce que moé les plaignards pis les stoules, chu pas du genre à aimer ça!

C'est un gros cave, okay.

Mais c'est Gros Dan.

On ne le changera pas.


Rémi Flageolet
Commis au dépanneur Gros Dan de 1982 à 1988
Livreur et chauffeur personnel de Gros Dan (actuellement)
accepterait même un job simple de concierge

Rémi Flageolet à l'époque où il était
commis d'épicerie et livreur au Dépanneur Gros-Dan (1982)




mardi 11 avril 2017

Plus vite la poutine


El gars qui voulait d'l'avoine


King Guigui et autres artistes du Métro Sherbrooke

-La sagesse? C'est youppi-yail-lé!

C'était la réponse qu'offrait King Guigui de son surnom universellement reconnu de toute la faune sous-urbaine.

King Guigui se tenait à la station de Métro Sherbrooke voyez-vous. Il vivotait essentiellement sous terre King Guigui, et il faisait la manche, comme ça, à la sortie de la Station. Comme s'il était Virgile accompagnant Dante vers les enfers.

Qui était donc ce Dante auquel nous eussions pu le comparaître? Eh bien c'était un gars dont le nom m'échappe. Il portait un chapeau. Et c'est à peu près tout de ce dont je me souvienne. Néanmoins, on en sait plus sur King Guigui, qui représente ici notre sujet prioritaire. Ce gars-là qui portait un chapeau, si ça se trouve, ne doit être qu'un écrivain.

King Guigui était aussi le gars à qui l'on devait cet air improvisé les journées où il se sentait plus inspiré.

-Moé j'chante n'importe quoi n'importe quand n'importe comment pis si vous donnez-yé-yé-yé ou si même vous m'donnez pas m'en va's chanter jusque dans la nuitte des temps-han-han-han donnez-moé trente sous ou bin deux piastres j'fais des reçus pour quatre piastres-astres-astres! Yé-yé-yé voulez-vous me donner? I accept just the money cos' I ain't got no money!

Il n'était pas grand ni gros King Guigui. Il avait l'air de quelqu'un en train de crever. Maigre. Décharné. Exsangue.

Il ne lui restait plus que ce vague délire d'humanité.

Il avait trouvé son public.

King Guigui distrayait les gens qui n'arrêtaient jamais trop longtemps pour l'écouter, hormis quelques drogués et professeurs d'université qui ne trouvaient rien d'autre à faire.

-La sagesse? C'est youppi-yail-lé et c'est Kiiiing Guigui qui vous l'diiit! Youppi!

Il vous répétait ça et toutes sortes de trucs, du matin au soir, récoltant on ne saurait dire combien d'argent pour sa douce folie.

Évidemment, vint un jour où King Guigui n'était plus là.

Il était parti où King Guigui? Pas moyen de le dire.

Ça n'a pas pris deux jours qu'une nouvelle saltimbanque prit sa place.

C'était Fluflûte Linda. Elle jouait n'importe quoi n'importe comment sur sa flûte à bec en ne disant jamais rien, ni bonjour ni merci, parce que la pauvre grand-mère tout aussi décharnée et exsangue n'aimait pas le public. Même son nom de Fluflûte Linda est douteux puisqu'on ne sait pas si cela provenait de la dame en question qui n'était guère loquace. Certains m'ont dit qu'elle s'appelait Lucienne. Mais Fluflûte Lucienne ça n'a pas le même impact sensoriel.

On s'ennuyait un peu de King Guigui au Métro Sherbrooke.

Au moins King Guigui était drôle.

Tandis que Fluflûte Linda était triste et jouait dans des tonalités si aiguës qu'elle finit elle aussi à disparaître du secteur. Peut-être avait-elle eu une promotion vers une autre station du Métro. Peut-être qu'elle jouait maintenant au Métro Place-des-Arts, en première d'un quelconque concerto pour violoncelle.

Aux dernières nouvelles, c'était Sancho le Chat qui occupait le spot au Métro Sherbrooke.

Il ne s'appelle pas vraiment Sancho mais c'est vrai qu'il imite un chat tout en tendant la main pour obtenir quelque menue monnaie.

Certains lui donnent. D'autres pas.

C'est ça la vie d'artiste au Métro Sherbrooke.

lundi 10 avril 2017

L'appel de la race


La pluie, le printemps, les outardes, le soleil de minuit...

Je m'en veux de jouer au commentateur météorologique. Pourtant, les variations extrêmes de la météo nous affectent particulièrement au Québec. La météo est un sujet de prédilection parce qu'il n'y a pas tant d'endroits dans le monde où l'on peut passer de -10 à 25 Celsius en moins de 24 heures. Du coup, il ne faut pas s'étonner qu'on soit toujours en train de parler de la neige, de la pluie, voire du temps trop chaud et trop humide.

La semaine dernière a été particulièrement éprouvante. Il pleuvait matin et soir. Mes quatre-vingt-dix minutes de promenade quotidienne se sont faites sous la pluie. J'étais bien équipé pour résister à la pluie mais me sentais néanmoins prisonnier d'un emballage qui ne laisse pas respirer la peau. Au bout de cette semaine pluvieuse, vendredi dernier, je me sentais comme si mon cerveau était en train de moisir. 

Puis le beau temps est revenu hier. Le mercure pourrait grimper jusqu'à 20 Celsius. On sent que la neige ne résistera pas longtemps. Encore une semaine ou deux et les tulipes se mettront à pousser dans les parcs. Il y aura des pissenlits dans les craquelures des trottoirs. Les oiseaux gazouilleront plus fort que d'habitude. 

Hier, j'ai même vu une volée d'outardes au-dessus du fleuve Magtogoek (anciennement St-Laurent).

J'en ai vu une autre ce matin.

Ça ne peut plus nous tromper: le printemps est arrivé!

***

J'ai vécu quelques temps à Vancouver ainsi que dans la vallée de la rivière Fraser.

Je travaillais à l'époque dans un atelier où l'on fabriquait des palettes de bois destinées à l'entreposage. Le travail était ardu. Je passais une dizaine d'heures par jour avec un pistolet à clous contenant cinquante livres de pression. Je devais aussi pelleter des bouts de bois et ramasser des courroies de métal dans la cour extérieure. Il pleuvait tout le temps. Ou presque. Chaque éclaircie était suivie d'une averse. Mes doigts et mes avant-bras étaient recouverts de blessures de toutes sortes. J'avais mal aux os. Mais sans doute un peu moins à l'âme. Les voyages. ça forge le caractère.

-Welcome to BC Frenchie! me disaient mes collègues de travail.

C'était bien ça, le printemps de la Colombie-Britannique. Il pleut dix minutes. Il fait soleil dix minutes. Puis ça recommence sans arrêt. Quand j'y suis retourné à l'automne, c'était pareil. J'avais des doutes sur cette soi-disant douceur de vivre à Vancouver et dans les environs. J'avais l'impression d'y moisir, tout comme les innombrables junkies de la skid row, bien que j'étais à jeun.

Après trois mois à travailler dans les pires conditions, j'ai quitté mon boulot et suis retourné à Vancouver dans l'idée de vivre autre chose. J'ai croisé un couple de Québécois que j'avais connu à Trois-Rivières au hasard de ma promenade dans le Chinatown. 

-Hey! J'connais deux gars qui partent demain au Yukon et qui se cherchent quelqu'un pour partager les frais d'essence... Ils partent demain matin... Ils sont au Old American Hostel, au bar... Tu peux aller les voir si ça te dit de monter au Yukon et en Alaska, m'avait dit Virginie.

Le lendemain, après avoir pris une brosse avec ces deux gars-là, je m'embarquais dans leur vieille camionnette Ford pour monter au Yukon puis en Alaska. Je ne savais pas encore que c'était des passeurs de drogues. Je m'en doutais un peu puisqu'ils m'ont fait fumer du hasch gratuitement tous les jours pendant deux semaines. Ces gars-là vivaient en Jamaïque l'hiver et remontaient dans le Grand Nord l'été pour écouler leur marchandise... Si je m'étais fait prendre avec eux, il m'aurait été difficile de ne pas passer pour leur complice... Enfin! Il fallait bien que ma jeunesse de fasse...

Il ne pleuvait plus dans au Nord de Vancouver. Les journées rallongeaient à chaque millier de kilomètres. Arrivé à Whitehorse, le soleil se couchait à deux heures du matin pour se lever à deux heures dix. C'était ensoleillé, chaud et sec. Un vrai paradis que je n'aurais pas soupçonné.

J'y repense encore aujourd'hui pour une raison qui m'échappe.

Peut-être parce que je me souviens d'avoir été une outarde qui planait vers le Grand Nord...