lundi 14 juin 2021

La quête de la douceur

On ne se fait pas de mal à recevoir de la douceur, en petites comme en grandes quantités. Ce n'est pas de la grande sagesse, mais c'est utile au quotidien.

Longtemps j'ai tenté de mimer la tête du dur-à-cuire. Je n'y ai jamais vraiment réussi. Il me prend un fou rire aux deux secondes. Et la seconde d'avant je suis un juke-box ambulant, fredonnant les conneries qui habitent mon esprit pour traverser l'espace-temps en flottant sur la musique. Faire le dur me semble même un peu ridicule. J'y vois immanquablement le gorille qui se tape la poitrine pour impressionner et recule ensuite de 10 pas dans la savane pour se demander s'il a bien joué son rôle. Bref, il m'est difficile de croire en la dureté naturelle des primates. Les humains font beaucoup plus d'esbrouffe que de combats. Dans la vraie vie, tu ne reçois qu'une seule chaise en pleine face et tu es paralysé pour le restant de tes jours.

La douceur est tout ce qui me fait fondre. J'y suis tellement sensible qu'elle m'oblige à faire semblant de ne pas pleurer chaque fois que je suis ému. Et ça vient de plus en plus souvent en vieillissant parce que je ne mets plus d'énergie à jouer le rôle du fanfaron. C'est plus facile de flotter sur la musique et de pacifier son caractère, ne serait-ce que sous la forme d'un voeu non exaucé. 

Les gens doux m'impressionnent. Je ne parle pas des gens mous. Mais des gens doux. On peut être doux sans être mous. Et bien que ma bienveillance n'ait rien de particulier contre les mous, il me reste sans doute un peu trop de solide pour endurer ça.

N'empêche que je protège les doux de toute forme de malveillance. Comme s'ils et elles étaient le sel de la terre ou bien un truc du genre.

Les personnes dures, malveillantes, bourrées de préjugés, n'ont toujours réussi qu'à me les faire fuir. Ils ne m'impressionnent pas. Ils se pensent des alphas, ils ne sont que l'oméga de mes préoccupations et ne m'inspirent que de la pitié un peu condescendante. Je les trouve plus minimes que maximes à l'échelle de la douceur.

Je suis donc en quête totale de douceur.

Et j'en trouve suffisamment dans le minime combat de ma vie pour me réjouir de ne pas avoir été oublié par elle, cette sainte et pacifique douceur de vivre. Ce besoin de ne pas se sentir rationner en émotions fortes et profondes. La douceur. Autrement dit: la tendresse.

Un non-poème pour poétiser un peu l'impoétisable

J'aimerais écrire un poème qui réussirait à concentrer mon message dans sa plus complète pureté. 

Je n'y arriverai jamais parce que moi-même je ne sais pas départager la gangue du diamant brut de ma pensée. 

Je suis une énigme pour moi-même autant que pour autrui. Qui prétend me connaître ne peut être qu'un imposteur.

Néanmoins je me connais assez pour savoir où je n'irai pas. Il serait faux de croire que je flirte essentiellement avec la sagesse. Il y a en moi cet enthousiasme indescriptible, cette montée aux barricades, ce goût du combat. Je suis pacifique sans être pacifiste. Je suis doux mais aussi extrêmement violent et difficile à contrôler. Peut-être même que je suis libre.

Je ne suis surtout pas cette image idéalisée que je me fais de moi-même. Et je ne suis pas plus la description d'Untel qui ne se divulgue lui-même que pour faire semblant d'expliquer autrui.

Je suis parce que je suis. La pensée n'a rien à voir là-dedans. On peut très bien être quelque chose sans nécessairement penser. 

Ma philosophie est toujours en friche, incomplète, prête à boire n'importe quelle ciguë plutôt que d'avoir à m'expliquer à Pierre, Jean, Jacques. Tout ce que je bois je le recrache. Je ne digère pas bien tout ce qui est indigeste. 

Je ne suis le prosélyte de personne, même pas de Diogène. 

Je ne porte pas de poisson pourri dans le dos en priant derrière un gourou. Je ne sais hisser aucun drapeau. Je me contente d'exister, membre d'aucun club, d'aucun parti, d'aucune équipe. 

Je joue avec tout un chacun sans me casser la tête. S'ils ne veulent pas jouer je fais un pas de côté. Rien ne mérite d'être pris au sérieux ici-bas. Sinon la mort. La mort, c'est la fin de tout ça. Si c'est le début de quelque chose d'autre, moi je n'en sais rien parce que je ne l'ai pas vu. 

Pour l'heure, nous sommes autant là que nous sommes las. Nous sommes dans la file d'attente et parfois nous passons à l'action pour aussitôt nous rasseoir avec notre numéro, craignant de perdre notre place parmi ceux qui patientent pour je ne sais quoi: une retraite heureuse qui n'arrivera pas, un projet qui tombera à l'eau, une maladie qu'on ne souhaitait pas ou tout bonnement la vie, aussi rationnée soit-elle.

Il n'y a pas de poème à écrire sur tous ces sujets-là.

Il suffit de demeurer humain, solidaire et vivant.

En attendant que ça passe, comme d'habitude...

jeudi 10 juin 2021

L'histoire vraie de Carlos Qui-Picosse

 Carlos Qui-Picosse se sacrait pas mal de plaire ou bien de déplaire. Il ne devait pas son surnom du fait d'être déplaisant. Il ne picossait personne, Carlos. D'ailleurs, il se prénommait Charles. Le picosse c'est parce qu'il picossait tout le temps de l'index pour à peu près rien et tout le temps. Un toc. Sinon un tic. Carlos Qui-Picosse ne s'en préoccupait pas trop. Et s'il n'avait pas picosser autant, même ses amis ne l'auraient plus reconnu. Ce qui fait que Carlos Qui-Picosse lui était resté collé au corps comme une cicatrice. Et même qu'il s'en était fait un point de fierté, Charles Boivin. 

Ce petit homme pas très musclé n'arborait pas moins son surnom sur sa calotte, son pantalon d'édu, sa veste, son chandail, ses bas... On voyait Carlos Qui-Picosse partout sur lui. On ne pouvait même pas l'éviter. 

-Vous voulez m'appeler Carlos Qui-Picosse mes tabarnaks? semblait-il s'être dit. Eh bien j'vais vous en crisser plein la vue du Carlos Qui-Picosse!

Effectivement, il nous en avait crissé pleine la vue et plein la ville.

Ses entreprises fleurissaient: Carlos Qui-Picosse Pizza, Buanderie Carlos Qui-Picosse, Salon mortuaire Carlos Qui-Picosse. Il n'y avait plus rien à son épreuve.

Il mourut en 1997.

Il était alors âgé de 68 ans.

Un cancer ou bien une cochonnerie du genre l'emporta.

Il laissa dans le deuil pas grand monde pour tout dire, sinon ses employés, dont certains l'aimaient bien somme toute parce que Carlos Qui-Picosse a toujours été un gentleman du monde interlope. Il faisait comme si c'était normal de fumer des joints avec eux en écoutant du Led Zeppelin à fond de train.

Il s'acheta un gros terrain au cimetière.

Avec une grosse pierre tombale sur laquelle il fit graver toutes ses propriétés: restaurant, buanderie, prêt sur gage, etc.

C'était écrit

CI-GÎT CARLOS QUI-PICOSSE

PROPRIÉTAIRE DE TOUTES CES ENTREPRISES.

Et rien d'autre.

J'ai trouvé ça cute en quelque sorte.

Short and sweet.


vendredi 4 juin 2021

Fatima l'Africaine et le «peuple invisible»


J'ai le privilège de travailler et de vivre auprès de gens qui proviennent de tous les horizons. Cela me permet de nourrir ma curiosité insatiable. Et aussi de découvrir d'autres manières de vivre. Sinon d'autres manières de voir les choses. On n'apprend rien en ne sachant rien d'autrui. Et on ne lui apprend rien en le privant de tout ce qu'il est.

Fatima est Malienne. C'est un esprit solide, une âme stoïque au coeur généreux. Elle est dans le domaine médical, bien à sa place, surmontant toutes les épreuves, toutes les vexations, toutes les discriminations avec ce regard aussi fier que souverain. Ce même regard indicible que je perçois chez la majorité de mes frères et soeurs des Premières Nations. Quelque chose qui veut dire «paix intérieure» pour laquelle je ne trouve pas de mots assez forts en français. 

Quoi qu'il en soit, je me souviens d'une discussion avec Fatima à propos du racisme. Elle me racontait quelques anecdotes ça et là où elle s'en sortait toujours plus forte. Bien des racistes sont devenus moins racistes à son contact. Elle se faisait aimer naturellement de tout le monde, malgré toutes les barrières, tous les préjugés, tout ce que vous voulez. Elle ne se laissait pas impressionner. Vraiment, Fatima les avait tous et toutes par son flegme, sa présence, et je dirais même sa spiritualité authentique. Elle a plus fait contre le racisme, par le simple fait d'être là, debout, que tout ce que je ne pourrai jamais faire.

-Je pensais que nous les Africains vivions le summum du racisme ici, me racontait Fatima. C'était avant que je ne sois témoin du racisme envers les Autochtones... En classe, on me parlait, même si j'étais une Africaine... Il y avait une fille autochtone dans ma classe et tout le monde l'ignorait. C'est comme si elle était invisible... Je trouvais ça tellement étrange... Et je voyais ça partout, cette mise à l'écart des Autochtones... Puis les préjugés... J'allais la voir et lui parlais. Nous sommes même devenues amies... Nous allions prendre des cafés ensemble. Et elle m'a appris des mots... Je ne me souviens plus très bien... Kwé pour bonjour je crois...  Tout ce que j'entendais à propos des Autochtones, chez les filles de ma classe me hérissait... Elles les appelaient les «kawiches» et colportaient toutes sortes d'âneries sur elles... Je leur disais que c'était non seulement pas vrai mais particulièrement méchant... Je n'en revenais pas! Voyons les filles vous valez mieux que ça!

-Ça ne m'étonne pas... Nous sommes sur leur territoire et nous ne savons rien ni de la langue ni de la culture des Autochtones. C'est comme si leur présence nous rappelait quelque chose de honteux que nous souhaitons cacher... 

-Oui. Elle s'appelait Uapikun, qui veut dire fleur qu'elle m'a dit...

-Elle était de quelle communauté?

-Je sais pas... C'était au Lac St-Jean... J'ai vécu quatre ans au Lac St-Jean...

-Ok...

Je ne me souviens plus du reste de notre conversation. Il devait y avoir beaucoup d'humour. Fatima avait le don de tout revirer en blagues. Et ce n'était jamais déplacé. Des blagues qui révèlent l'humain sans fards et sans malice.

Cette conversation a eu lieu il y a de cela deux ou trois ans. Elle me revient souvent en mémoire. Je ne sais pas trop pourquoi. Peut-être parce que Fatima, une Africaine de confession musulmane, avait le don de faire voir et ressentir le racisme, sinon le détestable ostracisme que subissent encore les membres des Premières Nations. 

Le «peuple invisible», comme dans le film éponyme de Richard Desjardins.

Un peuple spolié, dépouillé de tout, et éloigné de leurs terres. Un peuple qui reprend aujourd'hui sa place et défile calmement, stoïquement, dans nos villes à décoloniser.

Cela prenait une Africaine pour le comprendre mieux que bien des gens de la place...

Cela prend toujours un autre pour comprendre ce que l'on fait subir aux autres.


jeudi 3 juin 2021

Respect et vérité / Minadjidawin tebwewin

 


J'ai participé hier à la grande marche pacifique pour Madame Joyce Echaquan, une mère de famille Atikamekw décédée dans un hôpital de Joliette des suites de mauvais traitements conférés par du personnel soignant bourré de préjugés racistes envers les Autochtones, voire les pauvres. 

La veille, tous les Canadiens ont appris la triste nouvelle des 215 restes humains d'enfants découverts sous le terrain d'un ancien pensionnat autochtone de Kamloops en Colombie-Britannique. Plus de 300 sites d'anciens pensionnats autochtones seront bientôt passés au radar pour découvrir, peut-être, d'autres charniers...  Rien que d'y penser, je hurle!

J'ai peine à contenir autant ma colère que ma raison à découvrir tout ça. Il faut pourtant se rassénérer, réfléchir, agir pour le changement... 

Le rassemblement pour le départ de la marche se tenait au Parc des Pins, à Trois-Rivières. C'est le parc autant que le quartier de mon enfance. Je me sentais d'autant plus ému de voir autant de monde, pour ne pas dire autant d'Atikamekws. Tous ces visages, ces yeux, ces chairs, ces costumes qui me rappellent que nous avons voulu démolir tout ce qu'ils et elles représentent, pour extirper le «sauvage» d'eux-mêmes.

Qui étaient les «sauvages» sinon ces brutes qui ont sorti des enfants d'entre les bras de leur mère pour les battre, les affamer, les violer et parfois même les tuer pour ensuite les jeter dans un trou sans sépulture? Qui sont ces êtres vils et infâmes qui ont pu faire ça? Au nom de qui et de quoi? 

Nous ne savons rien de notre histoire tant que cette histoire-là sera submergée sous la pointe blanche de notre iceberg national. 

Combien étions-nous pour cette marche? Je m'attendais à 200 personnes. Il y en avait certainement 10 à 20 fois plus. La rue Laviolette était remplie d'êtres humains du Parc des Pins au Palais de Justice de Trois-Rivières. C'était flamboyant comme si les Autochtones réoccupaient l'embouchure de la rivière Tapiskwan Sipi et du fleuve Magtogoek après 400 ans d'exclusion brutale. Ils étaient pleinement chez-eux. C'est moi qui étais l'invité...

Nous avons scandé «Justice pour Joyce» sans arrêt, au son des tambours traditionnels, jusqu'au port de Trois-Rivières. Les représentant.e.s de plusieurs communautés autochtones ont tenu des discours tous très marquants. Il est clair que les Autochtones ne veulent plus plier et qu'ils avancent vers la pleine reconnaissance de leurs droits civiques et de leur histoire.

Le racisme systémique est reconnu partout en Amérique du Nord sauf au Québec.

Cela met de la pression sur le gouvernement de la CAQ, un gouvernement nationaliste bouffi d'idéologies vicieuses du XIXe siècle qui conduisent à tant de décisions malheureuses et barbares, dans le plus pur mépris d'une forme non-écrite d'humanisme universel. 

Je suis revenu totalement ému et bouleversé de cette marche.

Les enfants atikamekws que j'ai croisés pourraient enfin vivre dans un monde meilleur que celui que nous avons fait subir aux membres de leur lignée familiale. Un monde moins rude, moins haineux, plus solidaire et surtout plus humain.

À la lumière de ce que j'ai pu vivre hier, je crois que ce monde peut changer. Je crois même qu'il est déjà changé quoi que l'on fasse pour revenir vers l'horreur.

Nos manuels d'histoire sont tous devenus obsolètes hier et méritent une réécriture.

Le respect et la vérité doivent triompher dans les relations que les gouvernements coloniaux entretiennent avec les membres des communautés autochtones des Premières Nations. Les électeurs et les électrices ont le devoir de décoloniser l'administration de leurs affaires.

Minadjidawin: respect.

Tebwewin: vérité...

Justice pour Joyce.



mardi 1 juin 2021

Le Grand Cercle de la Vie plutôt que le grand trou de la mort

Image tirée du film Black Robe


J'ai visionné hier le film Robe Noire. C'est un film australo-canadien réalisé en 1991 par Bruce Beresford et entièrement tourné au Québec. Il met en scène Lothaire Bluteau dans le rôle principal d'un jésuite qui doit rejoindre une mission catholique établie chez des Wendates. Le jésuite passe un mauvais quart d'heure, tourmenté tant par ses idées que par les hommes autour de lui. C'est une sale époque. Il faut voler un continent. Il croit sauver des âmes. On lui reproche plutôt d'être un démon embarrassant qu'il faut promener ça et là pour satisfaire l'alliance avec le gouverneur de la colonie, Samuel de Champlain.

Évidemment, tout au long du film le bon jésuite ne trouve que des défauts aux Wendates. Contrairement au jeune Français qui l'accompagne. Ce dernier préfèrerait vivre comme eux somme toute.

-Ils ne pensent qu'à chasser et manger! Ils ne planifient rien! se révolte le jésuite pour faire comprendre au jeune Français de ne pas s'acoquiner avec les Autochtones, non baptisés, et susceptibles d'être inspirés par le démon...

***

Les Français planifiaient. Les Britanniques et les Allemands aussi. Mais pas les Autochtones. Ils vivaient en symbiose avec les ressources mises à leur disposition par le Grand Esprit. Certains s'étonnaient que les Français prétendent que l'Europe soit pleine de richesses et de choses merveilleuses. Si c'était le cas, pourquoi traversaient-ils mers et océans pour venir remplir leurs bateaux de tout ce qu'ils trouvaient ici? 

-Ce sont les gens les plus misérables du monde, prétendaient les Autochtones les plus compatissants. Ils travaillent du matin au soir pour remplir leurs navires alors que nous n'avons qu'à chasser ou pécher un peu pour avoir toute la journée pour nous sans travailler...  Ils doivent être très pauvres là-bas, en France... Prenez soin d'eux... Ce sont de pauvres gens...

Ils l'étaient. Il fallait qu'ils le soient pour piller ainsi tous les continents.

Peut-être parce qu'ils «planifiaient»... Planifiaient quoi, hein?

***

Un Autochtone qui habite sur une réserve ne peut pas hypothéquer sa maison. Sa maison n'a aucune valeur autre que celui que lui accorde le Conseil de Bande. Il ne pourra donc jamais jouer au Monopoly comme les autres capitalistes qui se sont emparés de leurs territoires non-cédés.

On voudrait qu'il planifie... Planifier quoi? Avec quel argent? Avec quelles valeurs de marde?

On voudrait qu'il nous imite... Imiter quoi? Une merveille de la création sans doute? Imiter la destruction massive de la vie sur Terre? Obtenir du crédit? Acheter une piscine? Organiser une course automobile à côté d'un hôpital? Creuser un tunnel de 10 milliards de dollars sous le fleuve et donner des peanuts aux exclus de ce grand «cauchemar climatisé»?

***

Le Grand Cercle de la Vie nécessite moins de planification et plus de symbiose avec la nature dans le moment présent.

Beaucoup d'observateurs européens trouvaient un air stoïque, pour ne pas dire philosophique, aux Autochtones. Lorsqu'ils comparaient leurs libertés aux leurs, ils se sentaient nettement désavantagés. Ce n'est pas pour rien que Benjamin Franklin s'est inspiré de la Confédération iroquoise pour rédiger sa constitution. Malgré tout ce qu'on leur a fait subir, on sait que la Vie est du côté autochtone. On l'a toujours su. Et toujours renié. Pour tuer le païen qui est en nous. Pour ignorer la beauté du monde. Pour vivre comme si la morue était faite pour être vidée de tous les océans.

Plus on avance dans le temps, plus il est évident que notre mode de vie est toxique, violent et susceptible de provoquer autant de catastrophes naturelles que de génocides. Ce n'est pas du rêve: c'est la réalité crue. Crue comme une peinture de l'artiste iyéyou (Cree) Kent Monkman.

***

Une grande marche est organisée pour Joyce Echaquan demain à Trois-Rivières. Je ferai tout ce que je peux pour y être avec mes frères et soeurs atikamekws. 

D'autres marches suivront sans doute. La découverte de 215 restes humains d'enfants enfouis sous le terrain d'un pensionnat autochtone à Kamloops n'est pas pour arrêter la vérité et la réconciliation... 

Pour une fois, je demande aux colons de se taire. Ce qu'ils n'ont jamais été capables de faire encore à ce jour. Quand un Autochtone parle, ou bien un être humain tout court, fermez-vous la et écoutez. Nos explications, nos théories, notre monde ont échoué. Tout est un champs de ruines autour de nous. Il est peut-être temps de laisser pousser les fleurs et les arbres entre ces ruines. Il est temps de reverdir la Terre et de soigner les blessures qui ne pouvaient pas se refermer.

Changer le monde est plus que jamais à l'ordre du jour.

C'est vraiment une question de vie ou de mort.

Nous n'avons pas seulement détruit les cultures autochtones.

Nous avons aussi détruit la vie.

Et voilà que les aborigènes se soulèvent et nous rappellent à nos devoirs envers cette vie.

Envers le Grand Cercle de la Vie.

Pour que les âmes ne s'effacent plus et continuent d'habiter cette terre, cette Île de la Tortue.

Peut-on servir la vie plutôt que la mort?

Le pouvons-nous vraiment?

Je le souhaite.

Migwetch (merci en anichinabé) à tous ceux et celles qui sauront faire la différence.

samedi 29 mai 2021

Je ne suis pas impartial


J'emprunte souvent la rue Hart pour rejoindre la piste cyclable près de la rivière Tapiskwansipi, appelée Saint-Maurice sous l'ancien régime colonial. Cette rue a été nommée en l'honneur du premier député juif d'Amérique du Nord... Ezéchiel Hart n'a jamais pu siéger au parlement sous la pression des Patriotes. Trois-Rivières est une ville inclusive dans un monde qui, manifestement, ne l'est pas tant que ça.

Le Palais de Justice de Trois-Rivières se trouve au carrefour des rues Hart et Laviolette. Laviolette c'est le soi-disant fondateur de Trois-Rivières. D'autres prétendent que c'est Théodore Bochart. Il y a plus de 8000 ans de présence autochtone sur le site dit des Trois-Rivières, autrefois appelé Métabéroutin, c'est-à-dire «lieu où se déchargent tous les vents». 

Il vente toujours fort à attacher sa tuque avec de la broche dans le delta de la rivière. Mais l'Histoire ne pouvait commencer qu'avec Bochart, Tif ou Tondu... Pas avec ceux qui s'appellent tout simplement les «humains», entre eux, dans leur langue: les Atikamekws. Ni avec les Anichinabés. Ni avec les Innus. Ni avec les Haudenosaunees ou les Wendates. Parce que ces derniers ne polluaient pas les paysages avec le culte de la personnalité. Ils ne nommaient jamais un lieu en l'honneur d'un être humain. Ça manquait d'humilité et c'était interprété comme un mauvais comportement social. Ça laissa aux Européens le soin de tout nommer en leur nom, dont le continent lui-même, donné tout entier à Amerigo Vespucci. Exit l'Île de la Tortue et ses légendes. Nous sommes tous nés de la cuisse de Jupiter dorénavant. Notre histoire débute à Rome ou Saint-Malo. Jamais du temps où ce territoire venait à peine de se libérer de ses glaciers. Du temps où les premiers humains, nos frères et nos soeurs, foulèrent le sol vierge de la vallée du fleuve Magtogoek.

En passant à vélo par la rue Hart, puis par le Palais de Justice, je suis tombé un matin sur quelques Atikamekws qui attendaient à l'extérieur. J'ai pensé immédiatement à Madame Joyce Echaquan, une mère Atikamekw décédée dans des circonstances de portée criminelle. 

La malheureuse aura tout filmé avant de décéder. On a pu entendre des infirmières qui font honte à leur profession tenir des propos racistes et violents envers la patiente. 

Elles ne lui ont pas donné les soins nécessaires et l'ont carrément tuée. 

La coroner, Me Géhane Kamel, se fait critiquer pour son manque d'impartialité dans son traitement des témoins qui, manifestement, se conforment à la loi du silence de ce milieu toxique qu'est la santé publique au Québec. C'est vrai qu'elle ne s'appelle pas Bouchard ou Tremblay. Kamel, ça sonne moins impartial. Ça sonne trop sensible à l'apartheid occulté. Ça sonne comme si l'on reconnaissait l'existence du «racisme systémique», ce dont notre belle Laurentie ne veut pas. 

On se croirait à une commission d'enquête sur l'accident nucléaire de Tchernobyl. À entendre tous les larbins et les larbines du régime, conditionnés à penser dans un petit carré fleurdelisé, Mme Echaquan n'est pas morte. Ils ne savent pas qui c'est... Du racisme à l'hôpital? Jamais. Les infirmières auraient traité aussi salement une personne assistée sociale. Au fond, on en voulait seulement à sa condition de pauvre qui fait trop d'enfants... Tout le monde déteste les pauvres, non? 

Tout le monde déteste les enfants? Un petit peu s'ils ne sont pas du bon teint. 

Je reviens de ma randonnée à vélo, le coeur déjà secoué, et j'apprends que les restes de 215 enfants ont été retrouvés sur le site d'un ancien pensionnat autochtone à Kamloops, en Colombie-Britannique... 

Je suis démoli. Démoli par ce génocide qui eut lieu et qui se poursuit insidieusement, dans le déni, avec l'approbation du nationalisme le plus crasse qui soit, tissé de mensonges historiques, de raccourcis intellectuels pour pharaons modernes, de lieux communs dénués d'assises humanistes.

Vous voulez vraiment que je vous parle de réconciliation avec les Autochtones?

Je ne sais pas par où commencer moi-même.

Sinon par le commencement: rétablir l'humanité tant dans notre justice que dans nos rapports sociaux.

Il faut rabaisser le caquet des caquistes et autres néo-duplessistes qui entretiennent le déni du racisme et la toxicité de nos rapports sociaux. 

On avance jamais avec ceux qui reculent.

Je ne suis pas coroner. Je ne suis pas impartial. Je suis partie prenante pour le respect des droits civiques de tout un chacun, sans aucune exception.

Les Autochtones comme toutes les autres personnes marginalisées, en ont soupé de ce cirque conformiste et dégradant pour petits fascistes en format poche. Tout le monde fait partie de la fête ou bien nous allons casser votre party en tabarnak.

Il est plus que temps de cesser le niaisage.

Idle no more!


mercredi 26 mai 2021

Monsieur Ixe, chambre 234-B de la Résidence des Pimbinas

Monsieur Ixe habitait depuis peu à la Résidence des Pimbinas. 

Il avait été retrouvé au sol, à demi paralysé, dans son logement devenu plutôt insalubre avec le temps. Il y habitait seul avec une caisse de bière.

Sa voisine avait alerté les policiers, puis les ambulanciers étaient venus ramasser Monsieur Ixe.

Monsieur Ixe devait avoir dans les 80 ans. Alcoolique et anxieux de nature, il avait comme qui dirait pris sa dernière cuite. Et depuis son retour à la vie institutionnalisée, il pestait comme mille diables après tout un chacun et n'importe quoi.

Il était petit et chauve. Ça venait avec une panoplie de soins à n'en plus finir compte tenu de l'extrême dégradation de sa peau, de son corps, de ses yeux, alouette... Il était plogué de partout. Et rien n'était jamais à son goût. Surtout avec les femmes. Et les personnes de teint et d'accent étrangers.

-Hostie d'tabarnak c'est pas mangeable icitte calice!

C'était d'autant plus ironique que Monsieur Ixe s'était nourri très mal au cours des dernières années de sa vie. On ne peut pas dire que du ragoût de boulettes en conserve ce soit de la haute gastronomie. Pourtant, Monsieur Ixe n'était pas sans laisser son avis sur la cuisine de la résidence qui était somme toute potable et mangeable.

Monsieur Ixe pouvait sonner 36 fois d'affilée pour ceci ou cela. C'était souvent pour livrer un char de problèmes au personnel-soignant.

-J'veux pas être lavé par des Noirs! J'veux du monde normal! Sacrament! Hostie! Tabarnak!

Évidemment, on ne pouvait pas toujours l'accommoder. Ni protéger le personnel de la malveillance de Monsieur Ixe. Mais bon, Mustapha et Fatima étaient capables d'en prendre. Ils ne s'en laissaient pas imposer. Ils étaient l'avenir et lui le passé...

-Si je suis offusqué par quelqu'un qui a une maladie mentale, je dois me questionner sur ma propre santé mentale, répliquait tout bonnement Fatima. Mustapha acquiesçait. 

Ils demeuraient stoïques et impassibles devant Monsieur Ixe qui continuait son sale manège.

Monsieur Ixe faisait dans sa culotte. Il ne sentait plus ses sphincters et était désormais incapable de se nettoyer lui-même. 

D'autres que lui se seraient sentis une petite gêne. Pas lui. 

-Viens m'torcher tabarnak! J'encore la couche pleine hostie! 

-J'arrive Monsieur Ixe j'arrive...

-Ça fait une demie heure que j'attends tabarnak! Grouille-toé l'cul ciboire! Dans ton pays i' dorment-tu au gaz toute la journée ciboire?

-56 secondes monsieur. C'est chronométré sur mon bidule...

-T'as menti! Pis christ ej' chie-là tu voés bin tabarnak???

La merde lui coulait le long de ses jambes. Fatima l'essuyait. Mustapha nettoyait le plancher.

Monsieur Ixe, enfoncé sur la chaise d'aisance, se releva péniblement et fit caca sur le siège ainsi que sur le plancher. Fatima et Mustapha nettoyèrent à nouveau. Ils l'installèrent au lit et il fit encore dans sa culotte. Ils le changèrent. Il réclama de retourner sur la chaise d'aisance. Il se vida encore. Tartina le siège et le plancher... Le staff était à bout mais flegmatique, stoïque, positif malgré tout.

La famille de Monsieur Ixe s'en mêla. 

-Comment ça s'fait que vous prenez tant d'temps à v'nir quand mon père a l'envie d'aller aux toilettes?  Pourquoi c'est pas bon la nourriture? En tout cas on n'est pas bin bin contents d'vos soins! Ça fait dur!

-Si vous croyez qu'il n'est pas bien ici, il vous est possible de lui trouver une place ailleurs ou bien de l'emmener vivre avec vous, lui répondit sagement Muriel, la coordonnatrice.

Ils ne trouvèrent rien à redire...

Ils ne venaient jamais le voir. Ils n'avaient pas le temps. Mais ils en trouvaient pour menacer le personnel soignant. Ceux et celles qui lui achetaient des vêtements à la friperie parce que personne ne s'occupait de lui trouver de vêtements ou d'accessoires. 

-Au moins il aura d'quoi à s'mettre sur le dos, se disait Fatima. C'est un pauvre homme... Un cas de grande misère sociale...

Vraiment, ce n'est pas de la tarte travailler dans ce milieu.

Il faut faire face à des sommets d'ingratitude.

Et se donner du coeur à l'ouvrage pour recommencer le lendemain à soigner même ceux qui ne soignent pas leur langage et vous méprisent.

Par contre, c'est un privilège que de travailler avec des personnes qui ont le coeur à la bonne place. Cela permet d'oublier certains irritants que la pauvreté, la maladie et la misère rendent inévitables en certaines circonstances exténuantes...



L'histoire d'un ex-prof d'histoire du Québec


Victor Grenier-Plamondon était professeur d'histoire jadis. Il enseignait surtout l'histoire du Québec puisqu'il était unilingue francophone et, surtout, nationaliste à l'os.

-Chu nationalisse à l'os, qu'il disait. Le pays est tatoué sur mon bras!

Il ne portait bien sûr aucun tatouage. Il était bien trop douillet pour ça. Se faire piquer des milliers de fois par la même aiguille, vous n'y pensez pas?

Quoi qu'il en soit, il était nationaliste à l'os et enseignait avec zèle toutes les demi-vérités qu'il avait apprises par coeur. Bref, il voulait revoir sa Normandie et ravoir sa Laurentie. Ou quelque chose comme ça. (Lorsqu'on ne joue pas à ce jeu-là, il est difficile d'en démêler toutes les subtilités mentales...)

Victor y avait mis tant d'efforts que seul un salaud aurait pu venir lui dire qu'il avait tout fait ça pour rien. Il s'accrochait à son histoire comme s'il s'accrochait à son portefeuille. Il en vint à confondre avec le temps sa survie avec celle de la nation. Plus il vivait bien, plus la nation était sur le bon chemin. C'était l'évidence même, malgré quelques irritants, dont des gens qui n'avaient rien et lui reprochaient un peu tout.

-Jamais je n'abandonnerai mon Québec, mon pays, ma nation... S'attaquer à moi c'est s'attaquer à l'âme du Québec!!! Ne voyez-vous donc pas clair dans le jeu des quénédiennes et des hyènequizes?

Grenier-Plamondon se foutait évidemment des gens. C'était un radin doublé d'un rat. On lui connaissait peu d'amis, sinon des gens comme lui, opportunistes et ridicules, pas vraiment formés intellectuellement parlant, bouffis de lectures obligatoires, mais très fiers de montrer leurs médailles et leurs distinctions dérisoires.

-J'ai obtenu le premier prix de la Société indépendantiste d'histoire du Québec... La revue Action Patriotique a publié mon texte portant sur Bourassa le tricheur et Chrétien le menteur... J'ai été historien en résidence à Saint-Malo... L'Islam menace le Québec et la civilisation occidentale... Je suis ami Facebook avec MBC. Les gauchistes exagèrent et on devrait les faire taire quand je parle. Mon long poème patriotique «Ô toi mon Québec!» a été publié aux Éditions 1837...

Tout ce qu'il disait dégoulinait d'un je ne sais quoi d'hypocrisie et de collaboration avec les farces de l'ordre. On ne l'écoutait pas vraiment. On savait à l'avance ce qu'il allait dire. Tout un chacun connaissait les questions et réponses de son sacrement de bréviaire de larbin de la nation.

Victor était non seulement ennuyant comme dix, mais menteur comme vingt.

Et raciste par-dessus le marché. Sinon sexiste.

Victor aimait se pogner le paquet devant ses étudiants et ses étudiantes, en classe, pour se donner de la virilité facile, lui qui n'en avait pas tant que ça tout compte fait. Il faisait semblant qu'il avait un charme irrésistible avec son poste et son chèque de paie. Pourtant, chaque fois qu'il revenait de pisser on voyait un énorme rond de pisse bleu marine sur son éternel pantalon d'acrylique bleu pâle, du même bleu que son veston et sa cravate. Et puis, sans s'en rendre compte, il se décrottait le nez devant son auditoire et lançait ses découvertes sur les étudiants assis dans la première rangée.

On lui aurait sans doute pardonné d'être un gros dégueulasse. On ne lui pardonna pas d'être une vieille cochonnerie qui s'accroche à une idéologie surannée.

Victor étirait longuement ses phrases et multipliait ses remarques assassines sur l'immigration qui menace le Québec, sur les personnes transsexuelles, sur les lesbiennes radicales, sur les ceci ou les cela.

Tant et si bien qu'on a fini par voir sa tronche un peu hébétée sur les médias sociaux -et pas pour les bonnes raisons...

Ses étudiants en avaient plein le cul de ses remarques de connard, de son histoire de deux de pique. 

Aussi se chargèrent-ils de le filmer à son insu tandis qu'il tenait des propos racistes, sexistes et carrément fascistes.

-Les juifs avaient trop de pouvoir en Allemagne... Que pouvaient faire les Allemands, hein? Et puis on a beaucoup exagéré la Shoah... C'est comme pour les Autochtones. Ils ont toujours été bien traités sous le régime français... Il faut se méfier des gens qui veulent «canceller» l'histoire, annuler la culture, bon sang de bonsoir! On n'a pas à avoir honte de vouloir un pays pour les nôtres avant les autres!!!

La direction de l'école se sentit tenue de le sacrifier. Le syndicat aussi, malgré quelques molles protestations du péquiste qui avait été nommé président.

Grenier-Plamondon se retrouva le cul à l'eau, sans travail et sans trop de possibilités de réembauche compte tenu qu'il était maintenant une authentique célébrité dans le domaine du trou-du-cul-tisme.

Victor pesta encore plus contre les communistes, les fédéralistes et l'immigration.

Mais il n'avait plus les rênes du pouvoir.

Un de moins pour faire chier le Québec et ridiculiser les Québécois.

mardi 18 mai 2021

Dialogue dans un abribus sur le sens de la vie

 -C'est quoi pour toé el' sens d'la vie d'abord?

-Qui c'est qui a dit qu'la vie avait du sens? Moé j'me bâdre pas avec rien. J'fais mon affaire sans me d'mander de c'que c'est qu'les autres vont en penser... Chu en paix avec moé-même pis quand les autres me font trop chier, j'fais mille pas de côté. J'reste jamais dans l'champ d'tir longtemps... Tu m'fais chier? Bin chie tout seul hostie!

-Ouin... Moé j'aimerais ça me foutre de toutte... On dirait que j'pense trop... J'fais du pensi-pensa, comme qui dirait: chu trop pansu!

-El' cimetière y'est plein de gens qui se pensaient indispensables... Sont morts pis c'est toutte... Pis nous autres on vit pis c'est toutte aussi.

-Ouin. Mourir, c'est pas drôle, drôle...

-Vivre c'est bin plus drôle j'imagine, hein?

-C'est sûr, c'est sûr...

-Coudon' elle arrive-tu la calice d'autobus?

-Est en retard.

-Hostie d'christ...

-Faut pas s'en faire. I' fait beau au moins...

-C'est sûr, c'est sûr...

-Qu'est-cé tu penses du troisième lien?

-Du quoi?

-T'as pas lu les nouvelles?

-J'lis jamais Le Journal de Montréal pis les cochonneries de Québecor...

-Moé non plus. J'lis juste Le Nouvelliste.

-Moé j'lis Rimbaud...

-Rambo?

-Rimbaud. Un genre de poète... Un poète voéyou.

-Ah. Ouin. Moé pis les rimes, crime, ça rime en crime! J'suis un voéyou voyez-vous!

-Arf. Arf.

-En tous 'es cas. La bus va bin finir par arriver. Saint-chrême!

-J'cré bin qu'oui...

Les autos et les camions continuent de passer à vive allure sur le boulevard Gene-H.-Kruger, anciennement le Chemin du Roy. Kruger est devenu le nouveau roi de la ville. On lui doit cette légendaire odeur de soufre et d'excréments qui flotte en permanence sur Twois-Ivièwes.

Nos deux zigotos ne parlent plus. D'ailleurs ils ne s'entendent plus avec les trois camions qui grondent au stop.

C'est plutôt laid dans ce coin-là. Alors les zigotos regardent le ciel en renâclant un peu.

C'est mieux que rien, le ciel, les nuages.

Tout le reste est plutôt laid, comme d'habitude.



mercredi 12 mai 2021

Mon chemin de l'intégration...

Trois-Rivières est une ville de langue française à 95%. Il s'y trouvait peu d'étrangers jusque vers les années '80 où l'on favorisa l'intégration des immigrants dans les régions du Québec.

Le premier «étranger» que j'aie connu était Cambodgien. Le deuxième était Vietnamien. Les deux étaient arrivés en même temps. Le Cambodgien était de notre âge, environ treize ans. Le Vietnamien n'avait pas encore quatre ans mais il était tout de même notre voisin. Il y avait bien sûr leurs familles mais nous ne vivions pas vraiment dans le monde des adultes. 

Monsieur Pépin, vétéran de la Seconde guerre mondiale, fût sans doute le premier de la rue à leur parler dans un mélange de français, d'anglais et de trucs qu'il avait dû apprendre pour communiquer avec toutes sortes d'humains au cours de ses aventures périlleuses. Il nous faisait toutes sortes de numéros comme souffler dans son pouce tandis que ses biceps ondulaient comme des vagues. On essayait de le faire ensuite et on n'y arrivait jamais. Encore aujourd'hui je me demande comment il faisait ça...

Tout étranger devenait tout de suite l'ami de Monsieur Pépin et comme il était le meilleur et seul ami de mon père, on finissait nous aussi par nous ranger sur la sagesse et la généreuse hospitalité d'Irenée Pépin.

C'était lui, le guerrier, l'homme qui en avait vu de toutes les douleurs, avec qui tout étranger pouvait trouver illico le chemin de l'intégration. Tu ne pouvais pas ne pas devenir l'ami de Monsieur Pépin. C'était tout bonnement impossible. 

Ce qui fait que je suis allé à la bonne école. Je me rends bien compte aujourd'hui que de tous les gens qu'il y avait sur la rue Cloutier dans ce temps-là, Monsieur Pépin était celui pour qui la peur de l'autre n'existait pas.

Mes parents avaient certaines réserves, certaines peurs. Ils arrivèrent à les surmonter plus souvent qu'autrement. Mais l'étranger, l'Autochtone, celui qui ne faisait pas comme tout le monde, je crois bien que ça les rendait parfois anxieux. Ils n'avaient pas connu d'étrangers. 

Néanmoins, mon père et ma mère ne laissèrent pas cette part d'ombre les terrasser. Ils suivirent timidement le chemin ouvert par le soldat Pépin. 

À l'école, je fus de plus en plus en contact avec des étrangers. Mais c'est à l'université que vraiment je pus connaître des personnes provenant de tous les horizons. Et m'en faire des camarades que je fréquente encore dans la vraie vie. Le travail en Colombie-Britannique, au Yukon puis au Labrador élargirent mes horizons. C'était désormais moi l'étranger avec mon anglais très primaire qui s'améliora avec le temps.

Je fus l'étranger, comme Monsieur Pépin. Au retour chez-moi, je me suis juré que je vivrais dans un monde où plus personne ne se sentirait étranger.

J'ai adopté la fameuse technique de Monsieur Pépin. Tout étranger porte une histoire que je veux connaître. Je salue, parle, trouve des points de discussion, questionne, m'étonne, m'émeus. 

Mes petites misères ne sont pas grand chose quand j'écoute les récits d'horreur des uns et des autres, de la Bosnie jusqu'à l'Amérique latine, en passant par la corne de l'Afrique. Je m'en voudrais de ne m'en tenir qu'à l'horreur, mais elle était souvent là pour les inciter à trouver refuge ici parmi d'autres humains qui ne sont pas en guerre et vivent relativement en paix. 

Au fond, il n'y a pas d'étrangers pour moi.

Nous sommes tous et toutes frères et soeurs et mieux encore: Terriens.

Nous n'avons pas décidé des frontières et des administrations.

Mais nous pourrions décider de vivre mieux ensemble malgré les frontières et les administrations.

J'ai l'espoir de vivre dans un monde où l'on partage autant les repas que les connaissances.

Je ne trouve aucun plaisir et aucune utilité dans l'humiliation des gens qui nous entourent. 

On fait tous partie du même État, de la même ville, du même quartier, du même bout de ruelle.

S'il arrive quelque chose à mon voisin, quel qu'il soit, je me porterai naturellement à son secours. 

Je ne laisserai pas personne se sentir exclus de la fête sous prétexte que sa tête ne revient pas à tel ou tel peureux qui ne sait pas que c'est lui le méchant du party. Même lui nous pourrons le ramener. Parce qu'inclure tout le monde ça ne laisse pas pour autant les niaiseux de côté. 

Arrête de faire le con. Arrête d'avoir peur. Et fêtons ensemble.


mardi 11 mai 2021

L'Hibachi de feu mon père Conrad Bouchard


Conrad et Jeannine s'étaient achetés un Hibachi. Juillet 1981. C'était l'été après tout et il fallait bien faire un peu comme les autres qui avaient des barbecues sur leur perron. 

Il faisait toujours chaud me semble-t-il ces étés-là. Nous étions six à suer dans un petit cinq et demi. La moitié avant était de briques. Quant à la moitié arrière, c'était demeuré à l'état de baraquement d'usines. Un mélange hétéroclite de bois, de tôle et de papier-brique goudronné. C'était plutôt laid mais nous ne le savions pas encore. Pour moi, c'était encore mon Far West. La ruelle était l'endroit où j'apprenais à survivre avec mes camarades, souvent plus pauvres que moi. J'avais un père et une mère, un toit, de la nourriture dans le frigidaire. Il ne nous manquait qu'une auto et une télé en couleurs pour rejoindre la moyenne nationale de l'époque. J'imagine que nous étions légèrement au-dessus de la moyenne dans mon quartier. Quoique mes souvenirs soient plutôt anciens, voire vagues et confus...

Par contre, ce foutu Hibachi habite encore ma mémoire...

Conrad, mon père, n'était vraiment pas habile de ses mains. Il en avait développé un certain complexe qu'il camouflait sous des tonnes de sacres et de jurons tous très catholiques. J'ai malheureusement hérité de cette propension à enligner des millions de sacres l'un après l'autre. Quant au côté manuel, j'ai eu la chance d'hériter de ma mère...

Enfin! Je me perds encore en digressions... Revenons à l'Hibachi.

Ils l'avaient acheté chez Canadian Tire, le plus loin qu'on pouvait aller à pieds, à la sortie du pont Duplessis, au Cap, près de la Reynold's Aluminium Company où Conrad travaillait.

C'était emballé dans une boîte et il fallait malheureusement assembler l'Hibachi...

Conrad, n'écoutant que sa masculinité, se mit à la tâche d'assembler ce petit grill portatif en fonte. 
Il vissa le pied puis s'attaqua aux poignées de l'Hibachi.

Une fois que tout fût terminé, fier de son ouvrage, Conrad nous montra son pitoyable résultat.

Les deux poignées étaient vissées vers l'intérieur de l'Hibachi plutôt que vers l'extérieur.

J'avais 13 ans. J'étais un peu insolent, même avec mes parents, comme tous les foutus membres de ma génération X de sans-desseins. 

-Heille p'pa cibouère tu l'as vissé à l'envers! lui ai-je probablement dit.

-On sacre pas tabarnak! Hostie d'sacreux de calice de cibouère! m'aurait-il répondu.

-Ouin bin tu sacres bin toé p'pa... Pourquoi qu'ej'sacrerais pas?

-J't'ai dit d'pas sacrer calice pis tu sacres pas tabarnak c'est toutte hostie!

-Ouin bin tabarouette tes pognées sont quand même vissées à l'envers p'pa mautadit...

-M'as t'en faire qu'i' sont vissées à l'envers hostie d'cibouère de calice de tabarnak de jésus marie de christ de tabarnak de saint-chrême de calvaire! A' sont vissées comme du monde tabarnak! C'est d'même que ça va hostie d'christ!!! Hostie d'jeunes maillets qui pensent qui connaissent toutte pis qu'i' connaissent rien!!! C'est ça l'bonhomme connaît rien! Gnangnangna! Cibouère de christ de tabarnak!!!

-Bin non p'pa... tu voé bin qu'el' feu va poigner après 'es poignées... 'stie...

-Hostie! 'Stie! Arrête de sacrer calice!!! I' vont toutte dire qu'les Bouchard sua rue c'est des hosties d'sauvages pis des calices de sacreux! Sont correctes les poignées cibouère de tabarnak!

-Christ p'pa allume hostie les poignées sont à l'envers!

-Soé poli tabarnak! Pis arrête de sacrer cibouère! Sont correctes les hosties d'poignées d'l'Hibachi! C'est toutte!!! Viârge d'étol de saint-cibouère du christ de tabarnak de saint-chrême d'hostie d'christ de tabarnak!

Il devait être mauve ou vert. En tout cas assez coloré pour que j'arrête de remettre en question son ouvrage...

Mon souvenir est vague. Je crois que c'est Jeannine qui, probablement une fois de plus, a dû rappeler humblement à la raison son mari si peu habile avec ses mains. Pas bricoleur, mais prêt à vous claquer vingt heures d'heures supplémentaires par semaine à la shop pour qu'on se paie un Hibachi, une laveuse, une sécheuse, un fauteuil Lazy-Boy...

Jeannine le tenait par le lit. Quand Conrad sacrait comme un charretier, elle lui faisait la grève de la tendresse. Conrad arrêtait subito-presto de sacrer. Et de s'énerver pour rien.

-Ma belle fiancée... ma Jeannine... hein... 

-Waf! Tu m'diras ça quand tu s'ras vraiment moins fou comme d'la marde...rétorquait Jeannine.

-Bin là chu tranquille ma Ninine d'amour... Chu... heu... doux. Viens t'coucher Jeannine... Chu dans l'lit là... Viens t'coucher hein? Viens que j'te serre dans mes bras ma fiancée! Viens-t'en ma belle Ninine!

Et elle finissait par aller le rejoindre. Parce que c'était un homme bon. Et ma mère une femme bonne. Nous étions des gens bons... Enfin, c'était le scénario auquel l'on adhérait plus ou moins volontairement.

La paix revint un tant soit peu autour de l'Hibachi cet été-là.

Sinon que ça donna plus de travail que prévu à ma mère, dont les standards de propreté ne pouvaient qu'être trop élevés pour un Hibachi toujours dégoulinant de gras et de suie. Ce qui fait que l'été suivant, on laissa tomber l'Hibachi pour le remplacer par un truc moins salissant qui salissait tout autant... L'Hibachi a probablement été enterré au dépotoir de Saint-Étienne-des-Grès avec tous les Hibachi des années '80.

Mon père vissa probablement les poignées à l'envers une fois de plus dans le nouveau barbecue dont l'annonce était passée pendant l'émission Les tannants à Télé-Métropole

Mais bon, au deuxième essai, tout revenait un tant soit peu dans l'ordre. Sinon que certaines vis tournaient dans le beurre et que certaines pièces étaient chambranlantes.

On se fit encore des hot-dogs et des hamburgers. 

Jeannine frotta les grills mieux que nous ne nous intéressions vraiment à le faire, nous les cinq garçons de la famille en incluant mon père.

On enterrait le charbon dans la cour quand la braise avait un tant soit peu refroidie. 

Si l'on fait un jour des fouilles archéologiques derrière le 856 de la rue Cloutier à Trois-Rivières , il s'y trouvera sans doute quelques vestiges de nos repas sur l'Hibachi.

Pour l'atmosphère qui régnait autour de cet Hibachi, on pourra toujours bien se référer à ce que je viens de vous écrire. J'aurai livré une autre partie de mon histoire que je bégaie à tous vents lorsque je ne m'assois pas pour tout bonnement l'écrire. Vous trouverez, ici, une version épurée et moins bavarde. Vous ne voudrez plus jamais de la version orale et c'est tant mieux. Je dois moi-même passer à autre chose et en finir avec les Hibachi.






vendredi 7 mai 2021

Germaine teste mon humanité au Super Calice et ailleurs


Germaine est handicapée intellectuelle. Je ne sais même pas si Germaine a une famille. D'aussi loin que je me souvienne je l'ai toujours vue tout fin seule, traînant derrière elle son légendaire petit carosse de broche.

Germaine est petite, un peu boursouflée du visage et du corps, la bouche souvent pincée comme si le souffle lui était coupé.

Je l'ai croisée souvent au cours de ma vie. Il y a une dizaine d'années, je me souviens qu'elle vomissait assis sur «le banc des innocents» - comme l'aiment à l'appeler certains chauffeurs d'autobus infâmes de notre société de transport en commun.

Germaine vomissait sous l'oeil indifférent d'à peu près tout le monde. Personne ne réagissait. J'étais assis dans le fond de l'autobus, avec les parias de mon acabit. Je la vois vomir. Je vois que personne ne fait rien. Je me lève dans l'autobus en marche, tanguant vers Germaine qui continue de restituer je ne sais quoi. Je demande au chauffeur sa poubelle. Il me la tend volontiers. Germaine poursuit ses vomissures dans la poubelle jusqu'au terminus, au centre-ville. Je sors avec elle. Je lui demande si elle va bien. Ses yeux sont un peu vagues mais elle ne vomit plus. Elle me dit «Ma'ci! Ma'ci! Ch'correct... M'en va's chez-nous moui... Mautadine!» Et je me dis que Germaine ne va pas si mal après tout. Elle poursuit son chemin comme la veille et sans doute le lendemain.

Une autre fois, Germaine avait un gros filet de morve qui coulait sur sa poitrine. Nous étions dans la salle d'attente de l'urgence du CHRTR. Je lui ai proposé un papier-mouchoir. Il a presque fallu que je la mouche moi-même. Elle ne savait pas trop comment gérer sa morve, sinon son vomi. 

Pourtant, elle continue son chemin avec son petit carosse de broche, jour après jour, semaine après semaine, année après année.

J'ai revu Germaine hier. Plutôt trois fois qu'une. 

Je l'ai d'abord croisée au Super Calice. (C'est le surnom de notre supermarché du pauvre dans le quartier...) Germaine venait d'échapper toutes ses boîtes de conserve par je ne sais quel trou dans son quossin de broche devenu tout croche et tout de travers avec les ans. Les boîtes roulaient partout autour d'elle, dans le stationnement bondé d'automobilistes impatients et sans coeur.

Germaine regardait rouler ses «cannes» sans savoir quoi faire tandis que les automobiles détournaient autant Germaine que les boîtes de conserve, sans l'aider de quelque manière que ce soit. Des piétons déambulaient aussi dans la plus plate des indifférences, comme si cela ne les regardait pas. 

Je me demande parfois si Germaine n'existait pas que pour tester le degré de mon humanité...

J'ai débarqué de mon vélo. J'ai enfilé mon masque. Puis j'ai ramassé les boîtes de conserve de Germaine l'une après l'autre. Et même qu'un monsieur d'origine latino-américaine m'a aidé pour ne pas me laisser sur l'impression qu'il n'y a que moi pour ne pas laisser tomber Germaine dans cette putain de ville.

J'ai laissé Germaine poursuivre sa route tant bien que mal avec son carosse. Puis j'ai fait mes emplettes.

Quelques minutes plus tard, retournant vers la maison, je la vois devant un poste de L'arbre à livres. C'est une initiative communautaire, des livres laissés gratuitement à la disposition des gens sous un présentoir de plexiglass. S'y trouvait-il Les filles de Caleb ou bien le Tome XI des oeuvres de V.I. Lénine? Je ne saurais le dire. J'espère qu'elle y trouva quelque chose de substantiel puisque la bibliothèque municipale est hors d'usage depuis l'incendie du stationnement souterrain qui a enfumé livres et locaux.

Je la revis justement devant la bibliothèque Gatien-Lapointe, vers 14h00. 

Elle était assise toute seule sur un banc dans le Parc Champlain, à côté de son carosse de broche rempli de je ne sais trop quoi.

Elle regardait la fontaine qui ne crachait pas encore ses eaux.

Le soleil piquait un tant soit peu les yeux de Germaine dont les cheveux avaient blanchis.

Germaine doit avoir à peu près mon âge. Peut-être 50 ans. Seule. Ou dans une maison d'hébergement. L'Archipel ou je ne sais quoi. 

J'ai ressenti sa solitude. Elle me semblait plus immense que toutes les solitudes que je pouvais m'imaginer ou bien croiser autour de moi. 

Il devait bien y avoir quelqu'un pour s'occuper d'elle, sinon elle-même le faisait tant bien que mal.

Je l'ai saluée au passage. Elle n'a pas vraiment répondu à mes salutations. Germaine n'est pas très facile d'approche. Et c'est sans doute mieux ainsi pour je ne sais trop quelle raison vous offrir.

Je suis rentré chez-moi. Je l'ai oubliée, bien entendu.

Puis voilà qu'elle ressurgit ce matin. Comme une hantise.

Tu fais quoi Germaine dans la vie?

Qui s'occupe de toi Germaine?

Es-tu en sécurité Germaine?

Je suis fou comme ça. 

Je pense trop.

C'est ce que me diraient ceux et celles qui passent devant Germaine avec la plus totale indifférence lorsqu'elle a besoin d'un peu d'aide.

Évidemment, leur avis, comme le reste, ne pèse pas lourd dans la balance de la justice sociale.

Aussi je continuerai, tant bien que mal, de lui porter secours lorsque je la reverrai.

Je vous demande humblement de faire la même chose.

Elle n'est pas méchante.

Elle ne vous mordra pas.

Elle va pincer ses lèvres et siffler un peu d'air au passage en vous regardant avec ses grands yeux atteints de strabisme convergent. 

Ce sera sa manière de vous remercier j'imagine.

À moins qu'elle ne soit plus causeuse avec vous qu'avec moi.

Je fais peur un peu, tout compte fait, avec mon air et ma carrure de Shrek.

Que voulez-vous? On ne choisit pas ses bons Samaritains...

Et pourquoi en serais-je un, hein? Je ne vais même pas à la messe...

Peut-être que Germaine y va.

Et que je suis tout ce que Dieu a trouvé pour donner un peu suite à ses prières. Surtout par les jours où elle vomit en public ou bien échappe des trucs dans le stationnement du Super Calice, sous l'oeil mauvais des automobilistes chiens sales.

jeudi 6 mai 2021

Le crépuscule des idoles

 Au hasard de mes lectures j'ai cru comprendre que les missionnaires n'étaient pas très polis envers les croyances des Autochtones qu'ils tenaient pour de diaboliques superstitions. Les Autochtones, tout aussi stoïques que les plus grands des philosophes de la Vieille Europe, ne coupaient pas la parole des missionnaires lorsqu'ils leur racontaient Jésus ou bien les aventures de Samson. D'aucuns reprochaient par contre aux missionnaires chrétiens de ne pas adopter le même respect et la même attitude qu'ils avaient à leur égard. 

«Tout ce qu'on vous dit est absurde, ridicule, fondé sur rien... Cependant, quand vous nous parlez de personnes qui ressuscitent ou marchent sur les eaux, jamais on ne vous traite d'idiots...»

Les années ont passé et il s'en trouve encore des tas de petits clercs pour reprendre le travail de sape des missionnaires là où ils l'ont laissé. Tout ce qui n'est pas la civilisation occidentale est nécessairement de la diablerie, sinon de la superstition, voire du terrorisme...

On veut bien croire à la splendeur de votre civilisation occidentale. Vous croyez que nous ne l'avons jamais observée? On nous l'enseigne ad nauseam dans nos écoles en ignorant de larges pans de l'histoire et de la culture universelles pour qu'elle soit unique sans compétition. 

Malheureusement pour les nostalgiques du temps des conquistadores, le monde a bien changé.

L'information tout autant que la désinformation circulent à très grande vitesse.

On pouvait mentir avant et espérer que le mensonge ne soit pas relevé avant deux générations compte tenu des moyens de communication de l'époque.

Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Vous pouvez commettre un crime ou bien une injustice et lui faire 600 fois le tour de la planète dans la minute qui suit. Et vous savez quoi? Je ne suis pas certain que cela soit sur le point de changer. Il faudra s'y habituer. Les partisans de tel ou tel mensonge n'en seront que plus souvent déculottés.

Cela dit je refuse d'argumenter contre ceux et celles qui veulent me faire rentrer dans la gorge qu'il nous faille «défendre la civilisation occidentale» et ses sinistres oripeaux. Moi et sans doute plusieurs autres n'en avons rien à branler de rendre hommage à César ou Napoléon, esclavagistes d'une autre époque. Rien à foutre des idoles, du culte de la personnalité, des règles du jeu de Monopoly ou de celui de Rome. Rien à faire des Rodion Raskolnikov qui étrangleraient une vieille usurière puisque Napoléon n'hésitait pas à en tuer des milliers pour la gloire de son nom.

Nous ne vivons pas pour nous soumettre à l'histoire mais pour en créer une nouvelle moins obsédée par l'obédience aux Grands Chefs et aux Grandes Idées surannées.

Suis-je un «woke», un «sans-culotte», un serf dans une «jacquerie», voire un paria, un tchandala, un intouchable?

Je n'en sais rien. Je me sens plutôt humaniste. Pas très porté sur les protocoles. Plus anarchique qu'anarchiste. Du genre à vous ramasser dans la rue si vous tombez, même si vous êtes sale ou propre.

Je veux vivre ma vie de citoyen d'un État de droit sans avoir à me soumettre à rendre hommage à des ploucs pour toutes sortes de très mauvaises raisons.

Je ne vis pas pour me soumettre au Manuel abrégé de l'histoire du Québec ni pour son catéchisme.

Faites ce que vous voulez à partir de là. Pleurer, crier, chier: je m'en contrecrisse.

Vos idoles sont mortes. Je ne tiens pas à revoir ma Laurentie.

Nous en sommes vraiment au crépuscule des idoles.

Nietzsche avait sans doute ressenti que tout était en train de foirer.

Quelque chose est en train d'émerger. L'Ancien Monde s'est effondré. On pourrait faire mieux. On ne pourra plus faire comme avant. À moins de vouloir nuire aux autres pour mieux nourrir les peurs imbéciles, la petite gloriole toxique, le culte de la personnalité et le narcissisme de privilégiés.



mardi 4 mai 2021

L'adrénaline du préposé aux bénéficiaires

L'adrénaline est une puissante drogue. J'y ai souvent recours dans ma vie. Et vous aussi, je le suppose.

Nous ne sommes jamais plus forts que dans ces 10 secondes où l'adrénaline est sollicitée par notre corps pour accomplir quoi que ce soit de surhumain. Louis Cyr l'avait probablement compris. Et bien d'autres aussi, en tous genres et en tous temps.

Je ne suis pas ambulancier mais c'est tout comme certains jours où j'exerce ma profession de préposé aux bénéficiaires, pour ne pas dire d'homme à tout faire. Je vois des trucs que je ne peux même pas vous raconter sans vous faire royalement vomir.

Cela dit, je déplace êtres humains et objets en ayant recours à ce sublime 10 secondes d'adrénaline qui rend presque possible l'impossible.

Un, deux, trois et hop! Je pourrais soulever une montagne sur un pic d'adrénaline.

Cela tombe bien puisque j'ai souvent besoin de plus de force que nécessaire pour relever tout ce qui choit.

Mon métier, voire ma «vocation», ne peut se pratiquer sans une gestion rigoureuse de l'anxiété, du stress et, surtout, de l'adrénaline.

Je m'entraîne à produire de l'adrénaline plusieurs fois par jour. Moins de dix secondes et hop! Une autre montagne vient de se faire déplacer, si ce n'est pas un bac à ordures rempli à ras bords ou bien un blessé.

L'autre partie de mon entraînement consiste à contrôler ma quiétude d'esprit dans un climat de maladie et d'inquiétude exacerbées. Ce n'est pas la plus mince de mes tâches vous l'aurez compris. 

Je me détache sans pour autant laisser mon coeur au placard.

Je suis carrément au front. J'ai parfois cette funeste impression que je me promène sans armes sur un champs de bataille tandis que les balles sifflent tout autour de moi et que la peste bubonique nous menace.

Je ramasse les blessés. Je libère un passage pour les sortir des feux de la maladie. Ça hurle parfois. Ça saigne un peu. Et ça peut même perdre la tête.

Je sors mon adrénaline. 10 secondes ici. 10 secondes là. Et hop! Tout finit par se faire.

Et je retrouve enfin, au petit matin, ce qu'on pourrait appeler le repos du guerrier...

Fatigué, fourbu, vanné, comme après une partie de hockey.

Avec des crèmes et des pilules pour apaiser les douleurs musculaires.

Avec aussi ce sentiment d'avoir parfois fait la différence dans la vie d'une personne.

D'avoir été utile.

D'avoir mis à off ce ciboire de narcissisme qui me dégoûte tant chez autrui.








mardi 27 avril 2021

Quand j'tais p'tit j'tais pas bin grand

 

Quand j'tais p'tit j'tais pas bin grand. Plus grand qu'les autres de mon âge, peut-être, mais pas bin grand. Même si j'tais parmi les derniers d'la rangée à 'école a'ec Corbin pis Massicotte.

J'm'achetais des épinards Popeye en canne dans l'espoir de battre un jour tous les Brutus de mon quartier.

J'm'entraînais. J'montais en bécik aux Vieilles-Forges. Ou bin don' j'faisais l'sentier d'hébertisme de l'UQTR, avec lever des pitounes de bois pis toutte le kit. Sauf l'échelle. J'ai jamais été bon e'dans 'es z'échelles. J'ai le vertige. Pis j'en ai un peu trop pesant sous 'es bras pour me d'mander ed'déjouer 'a gravité!

J'me sentais inspiré par Rocky Balbao. Il vivait dans un quartier pauvre, proche d'une shop qui pue 'a marde, comme moé quand j'tais p'tit. Pis y'avait un bon escalier à l'église Notre-Dame-des-Sept-Allégresses pour faire comme si j'tais dans l'film avec les trompettes qui résonnent tintin-tintintin-tintintin-tintintin....

J'montais pis descendais 'es marches d'l'église comme un hostie d'malade pour faire comme Rocky. J'mangeais des épinards pour faire comme Popeye. Pis j'me battais comme Hulk en projetant tout ce qu'i' avait devant moé. J'étais influençable... Ou bin don' j'avais l'instinct d'survie.

Quand j'tais p'tit ej' jouais dans 'a ruelle. Dans ma ruelle c'était pas si pire. Dans la ruelle des autres c'tait une autre paire de manches. Tu pouvais manger une puissante garnotte su' 'a gui-yeule. Y'avait des p'tites gangs pis des p'tits baveux. 

C'qui fait que Rocky, Popeye, Hulk ou Bruce Lee, à treize ans, ça s'expliquait autant qu'ça expliquait Fifi Brindacier pour les filles, une fille capable de te r'filer une mornifle su' 'a gui-yeule.

J'ai grandi. Chu plus vraiment p'tit maintenant. Et plutôt gros et grand. Mais qu'est-ce qu'on s'en sacre...

Chu tombé su' une vieille photo d'la P'tite Pologne pis j'me suis mis à écrire n'importe quoi comme un hostie d'cas dingue. Quand j'tais p'tit blablabla... On dirait Pogo dans 'a P'tite vie avec sa Linda perdue pendant 'a Coupe Stanley ed'soixante-et-douze.

J'sais pas plus pourquoi j'écris mal aujourd'hui.

Ni pourquoi j'parle mal la plupart du temps. 

J'peux parler tous 'es langues humaines ou de singes avec un peu d'pratique.

L'angla, el frança pis el joual chu pas pire.

Les autres mettons qu'ça force pas mal.

Quand j'tais p'tit j'm'en calissais pas mal de tout ça.

J'trouvais pas qu'mes parents pis nos voisins parlaient mal. Y'a jusse les ceuzes des quartiers d'en haut qui disaient ça. Ou bin don' ceuzes qui voulaient aller vivre dans 'es quartiers d'en haut.

C'qui fait qu'on finit par s'ennuyer du temps qu'on était p'tit. Qu'on vive en haute ou bin don' en basse ville. 

Être grand, prout, ça n'en vaut souvent pas l'coût.

Les grands ont des faces d'envie d'chier.

Ça rit pas. Ça danse pas. Ça dessine pas.

Ça fait juste chiâler su'a température pis d'autres affaires dont j'me calisse plus souvent qu'autrement.

Si c'est ça être grand, fuck, I don't want to grow up.



vendredi 23 avril 2021

Conversation entre une résistante et un collabo

Affiche de propagande du régime de Vichy
sous l'Occupation Allemande 

Une ville, quelque part en France. Un petit parc. Un collabo et une résistante discutent tant bien que mal en ne savourant plus ce qu'ils croyaient un moment de détente. La discussion passe rapidement de la météo à l'Occupation allemande.

Le collabo: Monsieur Hitler ne saurait être pire que ce que l'on dit de lui... Et qui lui en veut tant sinon ceux et celles qui ont toujours tout fait pour faire perdre la France? Juifs, métèques, homos, socialistes, communistes et tous ses paresseux pour qui le travail et l'ordre ne veulent rien dire... Les Français ne travaillent pas assez! Il faudra bien un jour en être LUCIDES!!!

La résistante:  Hitler est un sale connard... un clown... 

Le collabo: On voit comment la politesse s'envole... En voilà des manières! Est-ce en traitant les gens de clowns que l'on peut discuter avec eux? Où sont tes arguments?

La résistante: Il n'y a pas de discussion possible entre les victimes et leurs bourreaux! Ami, tu n'entends pas le vol noir des corbeaux sur nos plaines?...

Le collabo: Hitler ne saurait être pire que les juifs et les bolcheviques! Après tout, il est Européen et chrétien comme nous, Français! Et le maréchal saura guider la France vers cette Europe nouvelle et resplendissante... La civilisation européenne contre la juiverie internationale, le libéralisme et le bolchevisme!

La résistante: Tu es totalement lessivé mentalement... Je suis sans voix...

Le collabo: Et ça ne m'étonne pas! Tu as le verbe creux quand on te dit tes quatre vérités! 

La résistante: En effet. Au lieu de parler, je crois que je ferais sauter un camion de la Gestapo ou bien la rédaction de Je suis partout...

Le collabo: C'est bien ce que j'anticipais! Saboteurs et terroristes! Voilà ce que vous êtes! Tout ça parce que vous êtes amis de la saleté et de la pourriture! Amis de toutes les perversions de l'art ou de la nature! Complices de la plus abjecte des décadences! La peste soit de vous!

La résistante: Attends-toi à voir un jour mon nom inscrit sur une affiche rouge...

Le collabo: Et tu recevras ce que tu mériteras!

La résistante: Je ne mourrai pas agenouillée devant les fascistes!

Le collabo: Ah oui? Elle est bien bonne! Tu t'en vas droit vers le peloton d'exécution! Pan! Pan! Debout ou à genoux c'en sera fini! Ça te fera une belle jambe! Et la vie continuera comme si tu n'avais jamais existé!

La résistante: ...

Le collabo: Qu'est-ce que tu fais?

La résistante: Tu vois bien, je sors une bombe...

Le collabo: Arrête dépose ça! Et si je me faisais attraper avec toi! Es-tu devenue folle? On finirait tous au cachot!

La résistante: Je pensais faire sauter la prison de la Gestapo mais finalement j'ai changé d'idée... Je vais plutôt faire sauter un collabo...

Le collabo: Sors d'ici et que je ne te revois plus jamais! Sinon je te dénoncerai à la police! Comme terroriste!

La résistante: Tu fais ça et mes camarades viennent illico te trancher la gorge.

Le collabo: Vous êtes tous fous! C'est Laval et Darnand qui vont remettre de l'ordre!

La résistante: C'est ça... Cause toujours.

La résistante enfourcha son vélo en prenant bien soin de déposer sa bombe artisanale dans le petit panier accroché à son guidon. Elle alla bien sûr placer sa bombe devant la prison de la Gestapo, tel que promis. La bombe explosa à 14h30 pile. Deux officiers SS y perdirent la vie.  Ils s'y trouvaient tout à fait par hasard pour une mission de routine. Malheureusement, cinquante Français triés au hasard furent fusillés par les Allemands, dont le collabo. Il avait eu beau les supplier, leur dire qu'il admirait monsieur Hitler, le maréchal et tous les autres que rien n'y fit. La soldatesque le mena devant le peloton d'exécution avec les quarante-neuf autres victimes anonymes. Et pan! Il mourut.

Il y eut encore un hiver puis un printemps. Puis Paris fût libéré.

La résistante redevint marchande de fleurs.

Et Jean Moulin rentra au Panthéon.

jeudi 22 avril 2021

Le monde n'est pas un exercice littéraire

Le monde n'est pas un exercice littéraire.

Le monde n'est pas un grand discours.

Le monde n'est pas un rot ni ces cris de guerre assommants qui ne raisonnent pas.

Le monde est immense voyez-vous. Dans tous les sens. Même lorsque c'est absurde.

C'est du moins ce que je vois, en moi et partout autour de ma tête.

Je tourne mes yeux vers l'intérieur ou l'extérieur. 

Je vois tant l'atome que l'étoile.

Je ne m'explique plus le monde.

Je le vis intensément. En me trompant. En ayant parfois tort et occasionnellement raison.

La haine s'insinue en moi comme en vous-mêmes.

Je déteste pourtant la haine.

Mon royaume ne devrait pas être de ce monde.

Si tant est que je puisse me mériter une couronne d'épines.

Dans une autre vie, je battais des grenouilles dans un étang pour le compte d'un seigneur en fomentant une jacquerie à la taverne du coin. 

Dans celle-ci, je ne sais pas trop.

Dans l'autre: on verra.

Le monde tel que je me l'explique ne tient pas dans mon explication.

Ni dans mes désirs.

Et encore moins dans ce monde.

Je cultive l'idée qu'il n'y a rien d'autre que ce monde, ici et maintenant.

Ce n'est pas pour me rassurer.

Ni pour me faire pleurer.

C'est comme ça, pour moi comme pour Jacques le batteur de grenouilles du Comte De Banque.

Que puis-je y faire?

Un peu n'importe quoi, comme d'habitude.

Jouer de la flute.

Jongler avec des salières.

Souffler dans des harmonicas avec mon nez.

Éplucher des pommes de terre.

Porter des pancartes.

Promouvoir les droits civiques.

Morigéner les fascistes.

Je ferai de ce monde ce qu'aurait fait n'importe qui pour ne pas se faire chier par des abrutis qui ne voient ni l'atome, ni l'étoile, ni le coeur humain.

Le monde n'est pas un exercice littéraire.



Gaétan Bouchard

Trois-Rivières, 22 avril 2021



mardi 13 avril 2021

À la Notre-Dame-des-Sept-Allégresses...

Église Notre-Dame-des-Sept-Allégresses
Trois-Rivières (Québec)
Source image: patrimoine culturel du Québec

J'ai le coeur rempli de ce que l'on appelle de l'allégresse. Ce qui me convient parfaitement, moi qui suis né dans la paroisse Notre-Dame-des-Sept-Allégresses, dans le «faubourg à m'lasse» de Trois-Rivières.

Dans la paroisse de mon enfance, il arrivait que les conflits se réglassent à coups de bâtons de baseball. Ou bien en brandissant un pic à glace devant tous les clans réunis de la P'tite Pologne et de Ste-Cécile. Parfois, pour ne pas dire souvent, il n'y avait pas de conflits ouvertement violents. Il n'y avait que des parades agressives semblables à celles des ours ou bien des gorilles. On se gonflait le torse. On brandissait les poings. Comme pour conjurer la violence avant même qu'elle ne nous en fasse voir trente-six chandelles. Puis il y avait l'apaisement. Un va chier ou deux en finale. Peut-être une bière la prochaine fois pour sceller l'alliance retrouvée. Ou bien l'allégresse chacun de son bord. C'est dur à dire.

Tellement dur à dire que je m'étire sur n'importe quoi n'importe comment. Comme si j'étais un genre de Balzac qui parle des boiseries des meubles anciens pour bourrer de la copie par jours fades.

Où en étais-je donc?

Ah oui! à mon coeur débordant d'allégresse qui dérape sur Notre-Dame-des-Sept-Allégresses et les violences de mon antiquité...

Je voulais seulement dire que je me sens bien parce que je me suis réconcilié avec une personne que je considère comme un chacal. Non pas que je l'aime. Mais j'ai trouvé la force morale de le saluer et de lui souhaiter une bonne journée. Ce qui n'est pas rien pour un chacal. Tout m'inciterait à le chasser à coups de pelle ou bien en brandissant un pic à glace tel un sceptre au-dessus de ma tête de Shrek. Ce que j'ai bien sûr cessé de faire vers l'âge adulte. Hélas! il m'arrive de ne pas tout à fait contrôler le feu de mon esprit. Il reste quelque chose d'un peu trop dur en moi. Ce n'est même pas de l'orgueil. C'est ce même quelque chose qui me fait tenir debout droit comme un i, le torse bombé, devant n'importe quel chacal ou raciste du quotidien. Si les racistes et les chacals veulent dominer le monde, eh bien ils me trouveront toujours sur leur chemin, droit, debout, avec le regard qui ne vous lâche pas. Bref, je ne plierai pas. Mais je vais dire salut, bonjour et comment ça va. Ça, c'est pour cultiver mon allégresse que d'autres trouveront dans le zen. 

Je suis trop en contact avec la misère et la maladie pour jouer à Bouddha. Alors j'y vais avec l'allégresse, à défaut d'être zen. J'y vais à la Notre-Dame-des-Sept-Allégresses.

Je suis cool avec les ceuzes qui sont cool.

Je cultive l'allégresse devant les chacals en les traitant, au pire, comme des animaux de compagnie malcommodes. Les pires, je ne suis pas obligé de vivre avec. La Terre est vaste, pour eux comme pour moi. À chacun son marécage, mais que la bouette ne déborde pas sur la quiétude d'autrui. C'est-à-dire dans ma cour. Je veux la sainte christ de paix.

Pour le reste, j'aime à peu près tout le monde.

Je n'en veux à personne au final.

Soyez stupides si vous ne pouvez pas faire autrement. Ne le soyez pas trop longtemps en ma présence. Je ne vous apporterai rien qui ne vous semblera pas désagréable. Je suis patient comme un vieux clou rouillé. Mais je file encore comme le vent devant toute forme de zoufferie. Je ne me colle ni de gré ni de force sur la méchanceté, l'avarice et tous les autres défauts capitaux. Je vis ma vie de vieux bum en grattant allégrement ma guitare, en soufflant dans mes harmonicas et en crachant sur mes pinceaux. 

Et je salue encore rats, chacals et crocodiles comme un gars de Notre-Dame-des-Sept-Allégresses, sans crainte ni remords, comme si le monde entier ne pouvait pas me faire chier.


vendredi 26 mars 2021

Être un artiste ou rien

Être un artiste me permet de créer un monde hors de celui-ci.

J'ai trouvé mon berger et mon salut dans l'art sous toutes ses formes.

Les inimitiés et iniquités de la vie sont sublimées dans un air de guitare, un solo d'harmonica ou bien un dessin fluide et sans hachures.

Tout peut passer: tempêtes, ouragans, pandémies. Je demeurerai imperturbable à la barre de mon navire.

Je joue dans mon propre film.

Je ne serai jamais qu'un figurant dans les films d'autrui.

Dans mon film, je suis un artiste.

Que j'aie du talent ou pas m'importe peu. 

Je sais que je vais créer, encore et encore, parce que ma liberté en dépend.

D'autres se lanceraient dans des tirades stoïques pour respecter l'étiquette d'Épictète.

Moi je peins.

D'autres vous diront ceci ou cela pour justifier l'injustifiable.

Moi, je vais encore faire de l'art.

On vous dira qu'il est nécessaire de, qu'il est utile de, qu'il faut absolument...

Moi, je vais jouer de l'égoïne ou de la ruine-babine. 

Ce que je n'aurai pas dit sera encore plus intense que si je l'avais dit.

C'est le pouvoir de l'art qui me terrasse moi-même et m'amène toujours plus loin.

Je trouve même des réponses à des questions que je ne me posais pas.

Et puis je rêve...

Ah! comme c'est bon de s'abandonner en jouant Bella Ciao sur sa guitare...

Comme c'est jouissif de peindre un soleil entre les branches d'un arbre...

Comme c'est divin d'écrire des niaiseries inutiles pour le simple plaisir d'écrire...




lundi 22 mars 2021

Crotte de chien

C'est une histoire un peu glauque, j'en conviens. Il est néanmoins nécessaire de nous confronter aux réalités les plus brutes pour atteindre une forme d'éveil... Bouddha, né dans la ouate, a dû fuir le luxe et le confort pour trouver quelque chose comme sa voie. C'est tout dire. 

Bref, Simon voulait atteindre le Nirvana un petit peu plus rapidement que les autres.

-J'veux mourir hostie! J'en peux plus de vivre! criait-il au grand étonnement des gens illégalement réunis en party dans ce condo, en pleine pandémie de COVID-19.

Simon, qui n'était pas le genre de pierre sur laquelle on fonderait une église, ouvrit la fenêtre du salon pour se défenestrer lui-même.

-Qu'est-ce qui fait là l'hostie d'malade? hurla le gros Bob en voyant Simon se jeter dehors par la fenêtre.

Simon tomba deux pieds plus bas dans de la crotte de chien.

Il avait une fois de plus manqué son suicide. 

-Tabarnak! Chu tombé dans 'a marde! 

Les gars riaient en-dedans mais pas trop pour ne pas pogner une amende.

-J'veux mourir hostie! chuinta Simon.

-Ta yeule Simon ciboire on va s'faire buster si tu rameutes les voisins! La vieille Rita au troisième est r'connue pour stouler tout l'monde!

-Allez chier... 

Simon se releva péniblement et retourna chez-lui à bord de son gros pick-up rouge vif.

Il était saoul raide.

Il ne portait pas de masque.

Il ne voulait plus vivre.

Et, tout compte fait, il avait le visage beurré de crotte de chien.



mercredi 17 mars 2021

Le racisme systémique n'existe pas


Le racisme systémique n'existe pas. Surtout au Québec. Ici, nos racistes ne sont pas plus racistes qu'ailleurs. On ne sait rien de ce qui se passe ailleurs. Surtout si ça se passe en anglais. Néanmoins on sait qu'ici nos racistes sont les moins racistes du monde. Ce sont des racistes québécois qui ne le sont que par méchanceté gratuite, comme ça arrive tout le temps au bar Chez Guili-Guili, une institution québécoise que tous les Québécois québécois connaissent...

S'il y avait un système associé au racisme, cela signifierait que ce système est nécessairement mauvais, sinon à abattre comme s'il s'agissait d'un vulgaire mur de Berlin ou bien d'un Veau d'Or à déboulonner.  Cela provoquerait des dommages irréversibles aux saigneurs de notre économie. Imaginez un monde où l'on donnerait raison à ceux et celles que l'on moleste presque de droit divin. Un monde où les victimes auraient raison des bourreaux. Brrr! J'en ai chaud dans le dos!

Depuis que le monde est monde que le système est comme ça. Il y a le pharaon, les pyramides de gypse, et tout plein de petits scribes à la solde des bourreaux. Ils ont trouvé le système parfait hors duquel il ne saurait y avoir de civilisation où l'on fouette les gens pour traîner des pierres. Ils ne savent pas encore que tout système, aussi parfait soit-il, finit toujours par s'effondrer. Parce qu'un jour ou l'autre les esclaves en ont marre de se faire rentrer dans la gorge soir et matin que chacun est bien à sa place comme ça, dusse-t-il se nourrir dans un dépotoir, tout simplement parce que le système est comme ça. Un système qui ne doit pas exister pour tromper les gens le plus longtemps possible. Ce n'est jamais le système qui rend ça systémique: c'est la vie. Les saigneurs poussent l'audace jusqu'à prétendre que la vie est faite comme ça. Allez donc chier. Le Système est l'état actuel de nos préjugés sociaux et économiques qui favorisent Untel plutôt qu'Unetelle. Ça ne prend pas un dessin pour le comprendre: vous prenez tout, scélérats fanfarons, et ne nous donnez que des miettes de ce que vous nous avez pris. Vous traitez ensuite de mendiants ingrats ceux et celles que vous avez volés. C'est la vie? Vraiment?

Vous êtes pauvre? C'est de votre faute. Tout un chacun s'entend là-dessus s'il veut se tailler une place parmi les chroniqueurs du Pharaon.

Vous êtes Noir? Ce n'est pas de notre faute. Il y a d'autres Noirs ailleurs et ici le Journal dit qu'ils sont biens et feraient mieux d'arrêter de critiquer tout le temps.

Vous êtes femme? Ressaisissez-vous. Il y a des femmes comme Denise Délurée qui savent faire oeuvrer leur charme pour accéder au pouvoir tant convoité par les moins que rien. 

Vous êtes transgenre? Oh la la! Pff...  Rire de quelqu'un n'a jamais fait de mal qu'à la personne consternée.

Vous êtes handicapés? Ça coûte cher à l'État. Vous ne pourriez pas faire attention un peu avec vos handicaps et cesser d'être handicapés?

Vous êtes Autochtone? On vous a apporté l'eau potable. Et si elle ne l'est pas c'est de la faute à Trudeau.

Évidemment, il y avait de l'eau vraiment potable avant l'arrivée du Système. Et le Système était là bien avant Trudeau.

Ne le dites pas trop fort.

Le Système n'aime pas qu'on le reconnaisse. Ni qu'on le contrarie. 

Il est bien dans l'indifférence générale, le traintrain quotidien des vexations et humiliations des personnes marginalisées. 

Il est confortable dans les honneurs que l'on rend aux bourreaux. Il est béat de volupté dans le mépris que l'on exprime envers les victimes.

C'est un réflexe d'adolescent que de critiquer le Système.

C'est nul de contredire le Système.

C'est aussi ça le Système.

Nous faire accroire que nous sommes une merde quand on se bat pour plus de justice.

Le Système n'existe pas mes frères et soeurs.

Le racisme systémique n'existe pas.

C'est la vie...


mardi 16 mars 2021

Ronny le Runner n'est pas toujours de bonne humeur

Ronny le Runner débarque de son vieux vélo volé, clopin-clopant, avec les lunettes de travers sur son nez. Elles n'ont qu'une seule branche depuis longtemps. Cela ne semble pas trop le contrarier. Il vit bien avec ça. Ou bien personne ne l'écoute si d'aventure il se plaint de cette situation.

Ronny le Runner a le dos voûté et le visage incrusté dans ses épaules. Il a une coupe Longueuil. Il est dans sa cinquantaine. Il regarde à gauche à droite tel un furet prêt à sauter sur une bonne occasion. C'est un voleur de bas étage: sous-marins de dépanneur, bouteilles de shampoing, chocolats et bouteilles vides. Le prix est toujours fixé à 25 piastres. C'est ce que Djo lui demande pour un quart de poudre de perlimpinpin. 

Ronny le Runner place son vélo sur le mur du bloc-appartement où Djo crèche. Il va cogner à la fenêtre de Djo. Djo demeure dans un demi sous-sol. 

Djo ne répond pas. 

Il court vers la porte d'entrée pour aller sonner.

Et il revient à toute vitesse voir par la fenêtre du demi sous-sol si Djo se lève pour aller répondre.

Djo ne répond pas.

Il retourne sonner à la porte.

Puis Djo finit par lui ouvrir au bout de deux ou trois allers-retours de la fenêtre du demi sous-sol à la porte d'entrée.

Ronny le Runner remonte sur son vélo tel Don Quichotte enfourchant sa Rossinante. 

Puis il repart vers d'autres aventures, d'autres livraisons.

Lorsqu'on voit Ronny, on se demande s'il n'a pas un peu de nos biens dans ses mains.

On souhaite aussi qu'il ne se mette pas à sacrer en donnant des coups de pieds dans les poubelles, comme l'autre nuit, en plein couvre-feu, seulement parce que Djo refusait de lui ouvrir.

Les policiers le connaissent et l'appellent par son petit nom.

Ils l'emmènent parfois au poste et le libèrent le lendemain, comme d'habitude.

Ils sont tannés de l'avoir dans les pattes mais finissent par s'y faire.

-C'est encore Ronny le Runner... au Parc Champlain... il crie et garroche son vélo sur un arbre...

Ronny le Runner n'est pas toujours de bonne humeur.

Ça doit être pour ça.


jeudi 11 mars 2021

4 petits formats

 J'ai peint 4 petits formats à l'acrylique. Ça tient dans une main. Ça ne rend pas nécessairement le travail plus facile... 







mardi 9 mars 2021

lundi 8 mars 2021

Femme

Je ne peux pas parler à la place des femmes.

Je ne puis que les écouter et surtout mieux les comprendre.

Nous sommes de la même espèce mais la culture a favorisé mon genre ainsi que l'expression de ma sexualité.

Je peux marcher sans crainte dans les rues et ruelles de ma ville à toute heure du jour ou de la nuit. 

Je n'ai pas à me soucier de l'homme qui me suit ou bien de l'inconnu qui me croise. 

La ville m'appartient presque. J'y suis un roi.

Et c'est pareil presque partout ailleurs. Dans le domaine du travail comme dans le domaine de n'importe quoi je fais partie des privilégiés, même si je ne goûte pas à tous mes privilèges.

J'ai le bon teint de peau, le bon sexe, la bonne grandeur et presque le bon gabarit pour en imposer sans même me forcer. Je suis né comme ça. Je brille sans même briller...

La perpétuation de mon patronyme s'est faite sur le dos de milliers de vies de femmes totalement ignorées.

On sait qu'il y a eu un bonhomme Bouchard, petit ou gros, qui s'occupait de tuer des grenouilles pour le seigneur de je ne sais trop quoi. 

On ne sait pas qui était sa mère, ni sa femme ni ses filles... Mais les gars! Houlala. On connaît presque leurs joies et leurs tristesses sur vingt générations... Les femmes sont mortes et enterrées depuis très longtemps. On retiendra une sorcière ou deux. Sinon Hildegarde de Bingen, obscure mystique médiévale qui a laissé un nom féminin aux arts et aux lettres. Toutes les autres sont disparues et oubliées à jamais pour que notre culture masculine survive des siècles et des siècles. Idem pour celles et ceux qui ne se reconnaissent dans aucun des deux genres identifiés plus haut.

Notre culture est imprégnée de masculinité que je n'hésite pas à qualifier de toxique.

La libération de l'homme est indissociable de la libération de la femme. Nous ne serons pas libres tant qu'un membre de notre tribu humaine sera tenu à l'écart, amoindri et ostracisé pour des raisons qui n'en sont pas.

L'homme autant que la femme souffrent de ces murs créés entre les humains selon l'état ambiant des préjugés sociaux. On vous tasse dans un coin parce que vous êtes pauvre. Encore plus si vous êtes une pauvre femme. Tout vous passera sur le dos. Vous ne devrez pas contrarier vos maîtres. Tout ce que vous direz se revirera contre vous. Vous devrez vous taire et, si vous parlez, vous devrez être plus compétente qu'une bande de dix gars pour que l'on feigne de vous suivre en maugréant sur la couleur ou bien la forme de vos vêtements.  

Femmes, je vous écoute sans doute mieux que je ne vous comprends.

Je me montrerai solidaire de vos luttes mais je ne saurais les mener à votre place.

J'essaierai, au mieux, de ne pas nuire à votre émancipation au sein d'une société ridiculement patriarcale qui prend une dérive autoritaire. Tout simplement parce que la bête ne se rendra pas sans tenter de vous mordre un peu...

Je me promets de tordre la bête, bien entendu.

C'est ma manière de vous offrir des fleurs pour ce 8 mars, Journée internationale de la femme.

Il y a encore beaucoup de chemin à faire, mes soeurs et mes frères, pour que nous soyons enfin libres et nettement plus égaux.