mercredi 13 octobre 2021

Les soins de santé... encore les soins de santé...

Je hurle intérieurement chaque fois que l'on me parle de l'état actuel des soins de santé au Québec. Un peu plus et je me tiendrai coi pour toujours. 

J'ai débuté dans le métier d'aide-soignant en décembre 1988. C'était au Centre hospitalier de l'Université Laval (CHUL). L'emploi idéal pour survivre à mes cours à la faculté de droit de la même université, lesquels m'avaient tout à fait déplumé financièrement. 

Je n'avais strictement aucune formation. Mais j'étais prêt à travailler et je n'avais pas peur de me salir les mains... On m'a donné quelques vaccins, contre l'hépatite B entre autres. Puis une ou deux heures de cours sur l'art de plier les draps d'un lit et sur la manière de déplacer des personnes. Un cours rapide de RCR. Puis en moins de deux jours je commençais mon premier quart de travail à l'unité des soins coronariens du CHUL, jumelé à un autre préposé.

Cela ne faisait pas cinq minutes que je bossais qu'une dame a fait un arrêt cardiaque. On entend «Code 90 chambre 101» dans les haut-parleurs et on sait qu'il faut ramener à toute vitesse le défibrillateur cardiaque dans la chambre 101. Le médecin et les infirmières sont déjà montés dessus pour exécuter les manoeuvres de réanimation. Je n'ai pas encore 10 minutes de métier que je me demande ce que je fais là. Puis la dame meure. Tout le monde s'en va sauf moi et mon collègue. On doit nettoyer le corps et attacher des étiquettes au nom de ladite dame après ses mains et ses chevilles. Puis on la roule dans un linceul et on descend la porter dans un réfrigérateur, à la morgue...

En revenant du boulot après cette première journée quasi dantesque, je me suis dit que je n'étais pas capable de faire ce travail. Puis en constatant que je n'avais rien dans mes poches, j'ai changé d'idée. Et j'y suis retourné. Plusieurs fois. Cela ne faisait pas deux semaines que j'avais été embauché que je me tapais du temps et demi, du temps double et même du temps triple. On m'a fait faire 36 heures d'affilée les 24 et 25 décembre par manque de personnel. On m'a fait du chantage émotif pour que je reste en plus des bonis en argent. Et je suis resté.

J'ai obtenu un poste de nuit rapidement. Personne ne voulait faire de nuit. Moi si. Je me disais que je pourrais poursuivre mes études en droit de jour, comme l'aurait fait Martin Eden ou Jack London...

Quoi qu'il en soit j'ai travaillé sur tous les départements: gériatrie, orthopédie, bloc opératoire, soins coronariens, soins intensifs, psychiatrie, etc. De jour, de soir comme de nuit. Pendant deux ans.

Puis j'ai poursuivi le métier dans un centre pour personnes âgées à Trois-Rivières, pendant deux ans là aussi, pour me payer un baccalauréat en philosophie.

Les années passèrent. En 2018, écoeuré de travailler dans un domaine peu gratifiant, je saisis l'opportunité de reprendre du service en tant que préposé aux bénéficiaires. 

On ne reconnaît pas mes 4 années d'expérience. Je dois tout recommencer depuis le début. Pas besoin de vous dire que je m'y suis prêté avec beaucoup de dégoût. Des malades ont besoin de moi et tout ce qu'on trouve à me faire c'est de perdre mon temps précieux avec des formations qui se dédoublent et se répètent inlassablement pour satisfaire je ne sais trop quel fonctionnaire de la commission scolaire. Je sais laver des fesses. Je sais soulever un corps. Je n'ai aucun problème de dos connu. Je suis solide comme un roc, sérieusement. Qu'est-ce que je dois faire? Une pirouette? Une gigue?

Cent quatre-vingts heures plus tard, qui me faisaient faire des semaines de 70 heures avec le travail, j'obtins le sacro saint droit de pratiquer mon métier. Mais que le chemin était long et tortueux comparativement à celui que j'avais emprunté en 1988!

Je ne suis pas contre les formations.

Je suis contre la perte de temps et la surenchère bureaucratique.

Il y a des limites à vouloir tuer un corps de métier et je crains qu'on ait atteint cette limite avec les préposé.e.s aux bénéficiaires.

Nous sommes en pleine pénurie de personnel dans les soins de santé comme ailleurs dans les autres domaines. On ne peut pas jouer à la fine bouche comme si tout était normal. Il n'y a plus rien de «normal». Nous avons collectivement frappé un mur.

Il reste l'option de reculer. S'enfoncer plus en avant dans le mur est absurde.

Voyons ce qui s'est brisé dans notre système de santé et reconstruisons-le comme il se devait d'être.

On donnait des collations aux patients et patientes à l'urgence dans les années '70, le saviez-vous?

Il n'y avait pas de personnel caché derrière des panneaux de plexiglass comme si nous étions tous des pestiférés ou bien des repris de justice.

La déshumanisation a commencé quelque part. 

On aura beau mettre du cash dans la patente, si la patente est déshumanisée ça va s'en aller au diable vauvert.

Chacun va se crisser de la patente et s'en crisser plein les poches, ici et là, parce que c'est comme ça qu'on vit au Québec. L'imprimante à 80$ je te la fais à 6000$ et tope-la pour le budget. Qu'on crève dans les corridors de l'hôpital sans recevoir un peu d'eau fraîche, ça dérange qui?

On se fout de ce qui se passe sur le plancher.

C'est au sommet de l'organigramme que ça se passe.

C'est dans les officines du pouvoir que ça se casse.

On pourrait faire mieux et on fera pire encore.

Je salue, au passage, celles et ceux qui continuent d'offrir des soins de santé aux personnes malgré l'état lamentable de nos ressources.

Il reste bien un peu d'humain dans tout ça somme toute...

vendredi 8 octobre 2021

L'arbre

Il y a de la sagesse sous un arbre. 

Trente minutes sous un arbre et notre esprit est revigoré. 

L'arbre sait que l'homme est une créature faible et souvent nuisible. Mais il est dans la nature de l'arbre d'être accueillant. Tout un chacun doit un peu protéger l'arbre comme s'il était sa maison. À moins d'être hanté par je ne sais quel instinct autodestructeur. 

L'arbre est une arche dans un monde qui pourrait être sinistre et désertique. Il nous dit: «Venez ici qui ou quoi que vous soyez! Il y a de la place pour tout le monde: humains, hirondelles, écureuils, chats, insectes et j'en passe!»

L'arbre est le dernier espoir de ce monde.

C'est ce que j'ai l'envie de vous dire, à rêvasser sous un orme, perdu au beau milieu d'un grand stationnement vide.




mercredi 29 septembre 2021

L'indicible platitude d'Untel et son appel de la crasse

Heureux l'imbécile qui s'est trouvé une marotte. Il n'a plus qu'à enligner les poncifs pour jouer dans les clubs et lobbies qui traînent ici et là dans les bas-fonds des jeux d'esprit.

Untel joue dans le club nationaliste et ne reconnaît ni l'anglais, ni l'inuktitut et encore moins le racisme systémique. Son ancêtre croyait que les syndicats étaient une invention des Juifs américains et autres envahisseurs étrangers. Son descendant est un pissou tout autant que lui. Sinon un larbin qui se cherche un maître.

Untel n'a presque pas évolué. Son idée est un sermon qui sent l'appel de la crasse. C'est une ridicule grenouille qui se prend plus grosse qu'un boeuf. Au moins le boeuf n'emmerde personne avec des rêves de grandeur... Tandis que la grenouille est devenue boursouflée comme un gros crapaud baveux. On n'y trouverait même pas Le Prince de Machiavel en l'embrassant. Seulement quelque chose d'informe et flasque comme un coup d'argent au Monopoly.

Hier l'ancêtre d'Untel fustigeait les Juifs, aujourd'hui son rejeton pointe du doigt les wokes (c'est quoi ça?) ou les Musulmans. 

Quand tu as appris que tu étais victime d'autrui, c'est difficile de réaliser que tu étais surtout ton propre bourreau, à piler toujours sur le même tabarnak de râteau. À le recevoir toujours en pleine face comme le dernier des abrutis.

Untel a été formaté loin des idées de tolérance religieuse héritée de Martin Luther. Il a plus à voir avec les Borgia ou bien les Bougon. Il se cherche un petit catéchisme et croit que la vie doit se soumettre au chef du village ou bien aux leçons d'histoire sans ces maudites remises en question sur le colonialisme, l'esclavage et toutes ces affaires-là. Untel vous dira qui étaient les bons et qui étaient les méchants à tout coup. Untel possède la clé qui rouvre le livre de l'Histoire et ferme la discussion.

Untel n'a rien sinon un drapeau.

Alors il l'agite.

Et il parle, parle, parle. 

On en baye aux corneilles.

Plutôt baiser que d'entendre ses conneries.

Blablabla l'histoire la langue et troulala.

Pas foutu d'écrire une phrase avec son coeur. Pas foutu de s'indigner des vraies misères et vraies injustices de ce monde. Untel est seulement un braillard, c'est vrai.

J'ai beau dire que je ne l'écoute plus qu'Untel est partout parce qu'on tient, je ne sais où, à vous rentrer dans la gorge qu'il faut absolument revoir sa Normandie. C'est un peu absurde en 2021, dans une société réellement multiculturelle, de tenir des propos totalement déphasés de vieux con qui ne change pas.

J'imagine qu'en haut lieu les boss aiment ça.

Diviser pour régner.

Occuper la racaille avec de commodes boucs émissaires.

Bravo...




jeudi 23 septembre 2021

Nous à 0,1%, 1%, 3% ou 20%? Toi à 100%!


Il y a plusieurs manières de voir la vie en société.

Il y a d'abord la manière forte. N'oublions jamais que même le roi parle souvent de lui-même à la première personne du pluriel. Son Nous ne représente que son bon vouloir qui s'étend à tous ses serviteurs. «Il Nous fait bon plaisir d'informer Nos sujets qu'ils doivent obéir.»

Quand la manière forte s'érode un peu, le Nous est représenté par quelques-uns et s'étend à tous leurs nouveaux vassaux et serviteurs. On en fera du spectacle autant que faire se peut pour calmer les ardeurs des uns et des autres. On se donnera, comme Humpty Dumpty sur son mur, le privilège d'établir la définition des mots selon que l'on soit le maître ou pas. La liberté veut dire l'esclavage. Et woke veut dire ennemi de la Nation.

Je m'en voudrais d'oublier qu'il y a cette fleur fragile, cet espoir aussi rare que précieux qui parfois nous submerge dans notre humanité. 

Il y a la solidarité, l'entraide, la générosité et la compassion.

Il y a cette possibilité d'inclure chacun et chacune dans un ensemble qui tend vers le respect et l'abandon des structures archaïques du pouvoir.

Le vieux monde ne tombera pas sans combattre, même si la bataille des us et des coutumes est déjà perdue pour lui. Ce vieux monde morose n'empêchera pas l'humanité, dont l'âge médian tourne autour de 19 ans, de lui faire comprendre que son temps et ses institutions sont totalement finies, out, déphasées, dépassées et probablement pourries.

Il y aura donc plus d'ouverture sur le monde et sur les idées au cours des prochaines années.

Ici, comme ailleurs, la politique est totalement déphasée avec ce qui se passe en temps réel dans la communauté.

Elle est encore au XIXe siècle. On y parle encore de nationalisme, de valeurs traditionnelles, de trucs qui font roter d'ennui.

Dans la vraie vie, on baise, on boit, on fume n'importe qui n'importe quoi n'importe comment et va chier si t'es pas content. Regarde ailleurs. Ouste du balai. On ne veut pas vivre parmi des talibans d'ailleurs ou du Texas. On emmerde les Savonarole. On rit des curés. 

Et on ne vote pas tant que ça dans la vraie vie. Un peu plus que la moitié des citoyens et citoyennes votent encore. L'autre moitié n'avait pas le temps ni l'intérêt.

À peine 3% des gens sont membres d'une formation politique. 

Plus de 97% des gens n'y trouvent aucun intérêt.

Le Congrès de la jeunesse caquiste, péquiste, libérale ou solidaire? Trois pelés et un tondu. Parfois un peu plus. Jeunes autant que vous et moi. Je me souviens que seuls les blaireaux militaient au sein d'une formation politique lorsque j'étais jeune. Ça ne doit pas avoir changé.

Le Nous, auparavant, c'était le roi.

En ce moment, c'est le 3%.

Il ne suffit que de récolter à peu près 20% du vote total des électeurs inscrits pour former un gouvernement qui se tapera les bretelles comme s'il représentait la «Nation».

Bref, nous sommes tous et toutes floués.

Du moins pour le moment.

Parce que la politique est en retard de deux cents ans sur l'évolution naturelle de la communauté.

Parce qu'elle représente l'état actuel des préjugés sociaux et économiques de l'élite au pouvoir.

Parce que nous ne sommes que de la poussière sur leur jeu de Monopoly.

Ça ne veut pas dire qu'il ne faille pas donner un coup de pied sur le jeu de Monopoly pour se faire de l'espace pour des logements sociaux et une vie digne de ce nom. Bien au contraire.

Mais ça, on en parlera une autre fois.

Il y a cette fleur fragile, cet espoir aussi rare que précieux qui parfois nous submerge dans notre humanité. 

Il y a la solidarité, l'entraide, la générosité et la compassion.

Il y a la révolte contre l'injustice.

Il y a l'insoumission et l'indocilité.

Il y a la liberté.



vendredi 27 août 2021

Faire ses recherches

Tout homme sur Terre cherche quelque chose qui n'est pas toujours l'amour ou le bonheur.

L'une cherche ses clés. L'autre cherche son portefeuille.

Tout le monde cherche quelque chose, souvent en vain.

Tenez, moi je me cherche encore. Je me trouve de temps à autres. Et quand je ne m'y trouve plus, je perds du temps à me chercher.

Il y en a qui prétendent ne plus chercher.

Il y en a qui ont trouvé réponses à tout.

Ce sont ceux et celles que je plains le plus. Avoir tout trouvé alors qu'il y a tant à chercher encore... Avoir la réponse, la foi, la Grande Idée -et ne plus rien chercher que les réponses qui rentrent dans les bonnes cases. Des réponses souvent simplistes, pas vraiment réfléchies. Des réponses pour se dispenser de penser. Croire, c'est ne plus chercher. Montrez-moi un fanatique et je prendrai la direction opposée. Plutôt crever seul dans la toundra que de frôler les murs parmi les Savonarole.

Alors voilà. Je me cherche. Je cherche. Et ce n'est pas ce que je trouve qui m'importe, mais ce que je ne trouverai jamais.

L'amour? Le bonheur? Vous savez bien que je suis de ces veinards qui peuvent prétendre y goûter un peu.

Ce n'est pas là le problème.

Le problème est plus grand que toute question que je pourrais me poser.

Je suis là, quelque part entre l'infiniment petit et l'infiniment grand.

Et je ne suis rien de plus que ce point, ce détail, cette anecdote dans l'univers impassible et immortel.

Tout le monde se cherche.

Tout le monde fait ses recherches.

Tout le monde.

dimanche 22 août 2021

Raymond le chamane

Raymond était un chamane. La plupart de ceux qui prétendent l'être sont généralement des faussaires. Mais pas Raymond. D'ailleurs, il n'en parlait à personne. Il buvait, certes, du soir au matin. Comme bien d'autres dont on ne s'intéresse pas plus qu'il ne le faut. C'est vrai qu'ils ne sont pas tous chamanes.

Raymond communiquait avec le monde des esprits avec ou sans alcool. L'alcool, en fait, c'était pour tenir le coup. Parce qu'en plus de communiquer avec l'autre monde, Raymond ressentait avec intensité tout ce qui se vivait autour de lui. Il pouvait devenir fourmi, chat, chien et vous-même. Toutes les souffrances, tous les ennuis vécus par le vivant lui trituraient l'esprit à le rendre presque fou. Alors il buvait pour oublier. Bien plus que pour communiquer avec les esprits. Il buvait pour mettre fin à la compassion avec le vivant et, pauvre Raymond, cela ne marchait pas vraiment. Même en rêves il devait parler avec tout un chacun et souffrir avec tout le monde.

Alors vous comprenez que les chamanes, en général, ne sont guère loquaces.

-J'te l'dis à toé mon Guétan... Parce que t'es une vieille âme qui erre dans l'univers depuis trop longtemps... La vie d'chamane, c'est pas d'la tarte! T'es mort trois fois Guétan... T'es pogné a'ec ça toé itou! T'es un hostie d'chamane man!

Il m'avait dit ça sans rire, enfilant ce qui lui restait de vodka dans son verre.

Puis il s'était effondré au sol de tout son long, dans le bar, devant les clients nettement plus blasés que médusés.

-Ce gars-là, Guétan, m'ont dit les gars au bar, c'est vraiment un chamane. Il lit dans les esprits. Tu lui parles même pas pis il répond à ce que tu penses dans ta tête... Y'est fucké en tabarnak! I' nous fait peur calice! Pis les taxis veulent jamais l'embarquer... Raymond y'est sur leur liste noire parce qu'i' pisse su' le siège tellement y'est beurré...

-Ah bin! J'ai mon hostie d'voyage! D'la discrimination envers les chamanes!

-C'est ça qu'on s'dit aussi... Raymond! Réveille Raymond!!! Es-tu mort Raymond?

-Allez chier tabarnak! répondit Raymond, le visage bien écrasé au sol.

Raymond vivait encore. Et il répondait encore aux esprits.

Normal. C'était un chamane.

samedi 21 août 2021

Je m'abandonne à l' autobiographie

On ne sait jamais comment ça commence et comment ça finit lorsqu'on s'abandonne à l' autobiographie. Chaque mot dévoile une nouvelle vérité aussi bien qu'il dissimule un nouveau mensonge. Les confessions sont toujours plus ou moins organisées. C'est d'ailleurs un genre littéraire que je déteste. Moins de Jean-Jacques Rousseau et plus de Rabelais. Les ivrognes intelligents plutôt que les braillards tristes et sérieux qui servent d'inspiration à Robespierre.

Pourtant, tout me pousse à la confession pour une raison qui m'échappe. Peut-être me faut-il passer par ce que Rimbaud aurait appelé des «rinçures», des confessions sur mon petit moi, mon petit passé, mes petits étés ou bien je ne sais quoi.

Commençons par l'été... Puisque j'ai été. 

J'aimais l'école parce que mes étés finissaient par devenir longs et ennuyants. Je fuyais peu à peu tous les jeux avec mes amis, sinon tous mes amis étaient disparus. Je me retrouvais seul à errer dans Trois-Rivières. Il ne s'y passait jamais rien. C'était triste et monotone. Avec cette sempiternelle odeur d'excréments produite par les papetières qui montaient à mes narines devenues indifférentes. Notre logement devenait trop chaud et trop humide, tout comme l'hiver il était trop froid et trop humide. C'était un logement mal isolé situé dans un quartier ouvrier, un «faubourg à la mélasse» comme disait mon père. Ça hurlait le soir. Tout le temps. Tout le monde semblait se donner des claques sur la gueule autour de chez-moi.

La bibliothèque municipale était mon havre de paix. Avec la piscine publique du parc de l'exposition où j'allais faire des longueurs pendant deux ou trois heures, jusqu'à me faire des bras gros comme des jambons. Je partais aussi à vélo, seul, le plus loin que je pouvais. J'allais pêcher du brochet sur la rivière Saint-Maurice. Je cueillais des mûres en haut du pit de sable, près de la rivière Milette. Je me bourrais la face de bleuets récoltés sous les tours électriques du boulevard des Prairies, dans le coin de Sainte-Marthe-du-Cap. Et le soir je travaillais au dépanneur. J'étais commis et livreur. Toutes les livraisons se faisaient à pieds, pas de bicyclette. Je livrais surtout du vin et de la bière. Je me faisais des bras.

Le reste de mes temps libres était consacré aux livres. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main. De la biographie de Paolo Noël jusqu'à Le charbon de l'encyclopédie Que sais-je?...

Pour les filles, je n'étais ni prêt ni pubère. Certains le sont à 12 ans. Moi je le fus à 17. De 12 ans à 17 ans j'aurai cru que j'étais un monstre. Je m'en voulus d'exister. J'étais totalement asexué. Je fuyais les groupes de crainte d'être démasqué comme étant impubère. J'étais seul, isolé, taciturne. J'étais en passe de devenir un genre d'ange exterminateur par cette difficulté à subir les pressions sociales qui venaient de toutes parts. Je ne croyais plus en Dieu et on me forçait à aller à l'église. Comment forcer quelqu'un à adorer quelque chose qu'il ne ressent pas? Honorer un Dieu qui me faisait traverser tant d'ennui et de misère?

Mes étés étaient tristes et monotones...

Puis, un été, c'est venu... Je ne dirai pas comment ni pourquoi. Un échauffement subit et incontrôlé pour des formes féminines qui me hantaient. Une brûlure au bout de mon sexe.  Quoi donc? C'est donc ça... J'étais libéré d'un grand poids. J'étais enfin pubère! Je croyais en Déesse!

Malheureusement, il me fallut encore quelques années de maturité pour me débarrasser de ma vieille pelure infantile. 

Mes étés se passèrent ensuite au IGA, en tant que commis. Puis au Centre hospitalier de l'Université Laval, où je devins préposé aux bénéficiaires pour payer mes études à la faculté de droit.

Dans mes temps libres, à défaut d'avoir une blonde, je devins un agitateur politique relié à toutes les luttes de l'extrême-gauche. Je devins officiellement camarade et membre sympathisant de la 4e Internationale. C'est dire comment je me cherchais. Et qui je cherchais pour transformer ce monde pourri. J'ai finalement dévié vers l'anarchisme. Puis j'ai quitté à jamais toute forme de collectif politique pour mieux devenir moi-même, abandonnant à jamais le sectarisme et autres instincts grégaires que je ne ressens pas.

Mes étés étaient encore tout aussi tordus et soporifiques. Je travaillais. J'étudiais en philosophie. J'étais seul. Je prenais des psychotropes.

Les psychotropes m'auront peut-être sauvé la vie. Ils me permirent de mettre fin à ma virginité à tout le moins et de connaître, enfin, quelque chose comme l'amour et la sexualité. Idées et émotions se chamboulèrent dans ma tête. Bientôt, je ne fus plus le même.

J'errais d'une peine d'amour à l'autre parce que j'étais en retard de dix ans dans ma sexualité. Je devais apprendre plus vite que je n'avais jamais appris. Et j'appris. En quittant le Québec. En devenant un pur étranger, sans passé, prêt à vivre l'audace du moment présent.

Je vécus le premier et plus bel été de ma vie à Whitehorse, au Yukon. Musique, amours, amitiés: tout y était. C'est là que le petit Gaétan est devenu Grizzly. Ma pensée s'est modifiée au contact des voyageurs et voyageuses d'un peu partout dans le monde. J'ai appris l'anglais et par le fait même j'ai élargi le domaine de mes connaissances. Je me suis mis à tout lire en anglais.

Beaucoup d'eau coula sous les ponts depuis.

Je ne sais même pas pourquoi je vous raconte ça.

C'est décousu et ça tient un brin sur rien.

J'essaie d'écrire sur mes étés soporifiques pour me rendre compte que c'est ma vie qui l'était en quelque sorte avant que je ne brise ma chrysalide, trop tard sans doute.

On peut bien accuser l'été de tout et de n'importe quoi puisque je viens moi-même de le faire...

Si ça ne vous dérange pas je vais arrêter mon texte ici.

C'est pas la finale du siècle. Mais c'est mieux que rien.

On ne sait jamais comment ça commence et comment ça finit lorsqu'on s'abandonne à l' autobiographie.



lundi 2 août 2021

C'est la Fin y'a p'u d'Nouvelliste!

Il faisait froid. C'était le dixième hiver depuis la Fin. C'était quoi la Fin? Tout le monde l'appelait ainsi: la Fin... Eh bien, c'était la Fin.

Marcellin revoyait en boucle cette image de Madame Grenon qui, une main sur la marchette et l'autre tendue vers le Ciel, s'écriait que c'était la Fin.

-C'est la Fin y'a p'u d'Nouvelliste!

Pauvre Madame Grenon! Toute menue, toute chétive, vieille, malade, toute seule face à la Fin qui débuta, pour elle, lorsque son Nouvelliste cessa de paraître tous les jours pour devenir un hebdomadaire...

Le Nouvelliste, pour ceux qui ont vécu avant la Fin, était le quotidien le plus lu de la Mauricie. Même le Journal Le Goglu de Montréal ne réussissait pas à le détrôner. Plus personne ne lisait des journaux à cette époque, sinon les personnes dans les salles d'attente ainsi que les personnes âgées, les deux clientèles étant souvent les mêmes. Le Nouvelliste subsistait tant bien que mal avec sa rubrique nécrologie mais tout un chacun savait bien que l'histoire touchait à sa fin. 

Mme Grenon avait su que c'était la Fin dès que Le Nouvelliste cessa de paraître à tous les jours lors de la première pandémie d'on ne sait plus trop quoi tellement tout s'écroula vite.

Marcellin était originaire de l'Île Maurice. C'était curieux que ce gros gaillard soit venu s'établir en Mauricie. Encore plus qu'il devienne préposé aux bénéficiaires, de l'autre côté de la Terre, pour y vivre sa Fin du monde, loin de tout, avec Madame Grenon qui se prenait la tête à deux mains d'assister de son vivant, à l'âge vulnérable de quatre-vingt-dix-huit ans, au début de la Fin du Nouvelliste... Le Nouvelliste! Vous auriez dû lire ça... Un qui raconte que le président de L'entrepôt du soulier passe du beau temps sur la plage en Floride... L'autre qui liche le cul des gens au pouvoir. Et le même qui crache sur toute forme d'opposition à ce pouvoir qui nous mena vers la Fin...

Dix ans s'était écoulé depuis et il ne restait plus rien. Et quand on dit plus rien c'est plus rien. Le monde était devenu le chaos primordial. C'était la guerre de l'un contre l'autre pour un bout de ceci ou de cela tellement il ne restait plus rien. L'homme ne s'était pas raisonné et tout avait foutu le camp. Pandémie, extinction des espèces animales, ouragans, inondations, pluies de sauterelles, éruptions volcaniques, famines, guerres civiles, chute du bitcoin, tempêtes solaires, rayons gamma, pollution atmosphérique, name it all: c'était la Fin!

Marcellin s'était trouvé une planque idéale pour survivre. Il n'allait pas me dire où c'était vous savez bien. Il trouvait de l'eau et de la nourriture à tout le moins.

Je l'avais croisé alors que je pêchais. Je ne l'avais pas reconnu et l'avais d'abord menacé avec mon bâton de baseball pour qu'il poursuive son chemin. De nos jours, on ne peut plus se promener tout seul sans savoir à quel fou l'on a affaire. Et comme il n'y a plus ni de police ni de gouvernement, il faut bien se débrouiller avec ce que l'on a. Mon bâton de baseball fait office de sceptre pour affirmer ma souveraineté individuelle dans un monde qui ne tient plus sur rien, où c'est vraiment la Fin...

-Excuse-moi Marcellin! Je ne t'avais pas reconnu! Ça roule Raoul?

-Oh! Je comprends mon pote... Pas de soucis...  

-C'est la Fin hein? lui dis-je avec un clin d'oeil narquois.

-C'est la Fin y'a p'u d'Nouvelliste! ricana-t-il en me remémorant cette image qui me hantait aussi puisque j'avais travaillé au même endroit que Marcellin.

-Il n'y a plus rien mec... Plus de Nouvelliste... Plus de civilisation... Plus d'électricité... Plus d'eau courante... Plus rien. Mais j'ai deux brochets. Je t'en donne un si tu veux mon ami.

-Ok. Je te donne en retour une boîte de Chef Boyardee... Ce n'est pas si bon mais ça dépanne...

-Va pour le Chef Boyardee... C'est la Fin...

-Oui, c'est la Fin...


vendredi 16 juillet 2021

42 ans: l'âge médian d'un Québécois...

 Quel est l'âge médian d'un être humain sur Terre? Autour de 30 ans si je me fie à Wikipédia. Il est de 42 ans au Canada. Il tourne autour de 19 ans en Afrique et en Amérique du Sud. 

L'Occident est vieux et ses idées se sont oxydées. 

Pour cette Terre, je puis me considérer comme un vieillard à 53 ans passés.

Mes idées, mon rapport à la technologie, à la société, à la culture, à tout ce que vous voudrez, est désormais teinté par mon âge presque vénérable, sinon vulnérable, malgré tous mes appels au progrès.

La très grande majorité des êtres humains sur Terre sont plus jeunes que moi. Et c'est évident qu'ils et elles ne voient pas les choses comme moi. 

À voir les vieux roter leurs vieilles doctrines sur les chaînes de Québecor World je finis par me dire que nous sommes déjà finis, kaputt. Rien de nouveau sous notre soleil gris. Toujours la même poutine. 

Ça n'ira pas bien loin mes amis ce vieux joual bleu. Il est à bout de souffle. Il ne tient que par l'âge médian. Le monde entier est plus jeune et ne s'impressionne plus de nos vieux mouvements, de nos vieux gestes, de nos vieilles rengaines. Même nos punchlines sont éculés. On ressemble de plus en plus au boss de la série télévisée The Office: un regrettable crétin narcissique au pouvoir qui n'apporte rien de plus que son insignifiance à l'avancement de la société.

Quand je pense aux jeunes d'ici, je ne puis que m'attrister de penser qu'ils vivent une situation encore plus pénible que la mienne, à la même époque. La nature s'est détériorée. Nous faisons face à des changements et des événements climatiques extrêmes. Sans compter la pandémie de la COVID-19. Être jeune et n'avoir aucune voix, aucune parole dans la patente laurentienne aux cheveux gris. Être méprisé pour son humanisme, ses valeurs à la bonne place, sa compassion, son empathie... Pour que The Office soit éternellement géré par d'authentiques hosties de restants des années '80 bouchés des deux bouttes... Par des mononcles pis des matantes qui ne connaissent rien et s'en font un point de fierté. Qui pensent que les jeunes ne savent pas écrire alors qu'il y en a des masses qui le font mieux qu'eux.

Nous sommes une vieille société où l'espérance s'éteint.

Plus personne n'a vraiment le coeur à l'ouvrage. Ce n'est pas en laissant des vieux bozos crier des ordres que ça pourra s'arranger. «Crève avec ton vieux monde, mononcle. Tu ne trouves personne pour se tuer chez-toi au salaire minimum? Mange ton profit et fous-nous la paix.» Et ferme ton commerce. Mets la clé sur la porte. Va te faire soigner pour ton burnout. Retrouve ta jeunesse...

Les jeunes vont s'en partir des restaurants qui marchent avec des conditions cool pour leurs employés.

C'est toutte.


mercredi 30 juin 2021

L'Île de la Grande Tortue plutôt que l'Amérique

 Amerigo Vespucci, conquistador qui a donné son prénom à ce continent charcuté, possédait au moins cinq esclaves.  «Il a deux domestiques blancs et cinq esclaves : quatre femmes et un homme46. L'une d'elles, appelée Isabel, des Canaries, donne naissance à un garçon et une fille dans cette même maisonn 2,46. En se basant sur certains indices du testament d'Amerigo Vespucci, Consuelo Varela Bueno n'écarte pas l'hypothèse, comme il était courant à cette époque, qu'ils soient les enfants du navigateur46 (Source: Wikipédia)

Ahem... C'était sans doute un «grand homme»(sic!).  Il a «découvert» ce que les Autochtones couvraient depuis au moins quatorze millénaires avant son arrivée sur nos côtes. L'air de rien ce continent avait un nom avant l'arrivée de Amerigo le Florentin esclavagiste. Les Autochtones s'entendaient, s'entendent et s'entendront encore pour désigner leur continent comme étant l'Île de la Grande Tortue. C'est de la poésie pure, vous ne trouvez pas?

J'ai toujours trouvé infâme que l'Île de la Grande Tortue soit appelée l'Amérique. 

C'est un peu comme si l'Afrique s'appelait la Léopoldie.

Ou bien comme si l'Asie se nommait la Françoisxaviérie.

Cela témoigne, en quelque sorte, de la profonde maladie que colporte la civilisation impérialiste gréco-romaine dans ce monde où nous n'en sommes tous que des métèques, ad vitam aeternam, si nous laissions les choses aller vers le stupide culte de la personnalité qui s'y rattache.

L'Autochtone cultive l'humilité et l'écoute. Ce sont des valeurs qui vont en quelque sorte à contrecourant des valeurs véhiculées dans le cadre d'une société capitaliste centrée sur la «réussite» (sic!) individuelle, la résonance de son nom à travers l'appropriation des ressources et l'expropriation des humains. Plus tu humilies de gens autour de toi plus on t'élèvera des statues. Vous appelez ça de la culture? Moi j'appelle ça de la pure soumission à l'autorité. Vouer un culte à un être humain est une perversion de l'esprit. Moins de piédestaux s'il-vous-plaît. Plus d'arbres.

La toponymie autochtone est toujours poétique ou bien utilitaire. On ne désigne jamais les lieux par le nom d'un être humain. Ce serait manquer d'humilité dans ce Grand Cercle de la Vie où nous évoluons avec les créatures et la création. On ne dira pas le Lac Bouchard mais le Lac Caribou. Pas la rivière Saint-Maurice mais la rivière Tapiskwansipi: la rivière de l'enfilée d'aiguille. On ne voue pas de culte à la personne et en ces hauts faits. 

Voilà pourquoi je plaide depuis fort longtemps en faveur du recours à la toponymie autochtone. Ce n'est pas pour «canceller la culture». (De quelle culture s'agit-il? Planter une croix sur un terrain ne fait pas de vous un dieu!) 

Rendons justice à l'humain plutôt qu'en ses barrières sur un territoire enfin libéré du colonialisme. 

Que sait-on des Autochtones? Mille fois rien. On a enseigné à nos grands-parents qu'ils étaient des Sauvages tandis que Catholiques et Anglicans fournissaient les kapos pour les pensionnats autochtones. On a justifié, en quelque sorte, les abus et les mauvais traitements. On leur avait enlevé leur continent. Il valait mieux aussi leur enlever leur culture. Pour que le Hobbit en le colon puisse mieux dormir à voir gonfler ses intérêts pour ses activités foncières sur un territoire occupé de force, au mépris de tout un chacun.

Je nous invite humblement à considérer le rétablissement de la toponymie autochtone pour réparer l'histoire et ne plus commettre les mêmes erreurs. Moins de saints, moins d'esclavagistes, moins de politiciens et moins d'artistes à la morale douteuse. Moins de statues pour nous rappeler que nous n'étions rien et qu'ils étaient tout. 

Plus de poésie. Plus d'humilité. Plus d'humanité.


Gaétan Bouchard

Humain (traduction: Anichinabée, Innu, Iyéyou, Inuit...) né sur l'Île de la Grande Tortue