mercredi 17 février 2021

Plus d'humanité au bout de tout ça

Il m'arrive de voir le monde comme si j'étais assis tout seul sur une chaise au beau milieu d'un désert de glace. Mes yeux fixent le vide. Et ce vide me remplit.

J'ai des idées. Elles importent moins que mes actes. Et ce n'est pas facile agir, se pencher, se relever, se blesser, se stresser, se ceci ou bien cela. J'agis et j'en porte des marques. Je ne fais pas pitié. Pas plus que l'un ou l'autre. Je fais mon chemin. Je perds mon chemin. Je retrouve mon chemin.

Je traverse cette pandémie en épuisant mon stock de stoïcisme.

Je ne peux même pas dire que je sois zen. C'est trop compliqué pour que ça soit simple à expliquer.

Je suis seulement au bout de mes ressources physiques et mentales.

Il ne me reste que l'idée de cette chaise au milieu d'un désert de glace.

Je ne suis pas au bord du gouffre, ne craignez rien!

Je suis, tout comme vous, fatigué de tout ça.

Il y a pire que ça, bien entendu.

Je ne veux pas jouer au type qui, les pieds au sec sur la berge, dit de ne pas regarder les naufragés au loin mais lui qui souffre de les voir mourir... C'est tiré du roman Les frères Karamazov. Je connais mes classiques...

Je suis, comme vous, tanné.

Souhaitons-nous plus d'humanité après tout ça.

Et puis c'est tout.


vendredi 12 février 2021

Le petit chapeau de paille de Nina / un récit de Jean-François Lapoche


Jean-François Lapoche est l'auteur de 32 livres portant sur l'indépendance du Québec ou bien le badminton québécois. Toute sa vie a été consacrée au Québec. Il est Québécois depuis toujours et compte le rester. Il anime sur les ondes de CKQW 78,1 FM l'émission Franc-Parler. Il tient une chronique régulière au Journal de Saint-Bédard. Il enseigne le badminton à la polyvalente Julien-Bédard de Saint-Bédard. C'est un libre-penseur québécois qui croit que le Québec est le Québec et que les Québécois sont québécois autant que le sirop d'érable et les fèves au lard. Jean-François Lapoche présente ici, pour la revue littéraire
Mollusques, un texte de très grande valeur qui nous rapproche de l'autre sans pour autant renier notre quintessence essentiellement québécoise.


***

Le petit chapeau de paille de Nina

Nina n'est pas d'ici. Elle est pourtant née ici. Mais les gens d'ici n'arrêtent pas de lui dire, plus ou moins subtilement, de retourner dans son pays. Si elle ne choquait pas autant, cela n'arriverait jamais.

Serait-elle née ailleurs que cela n'y changerait rien. La Terre n'appartient à personne qu'elle nous répète ad nauseam. «Arrêtez de faire chier les chevreuils et les humains avec les clôtures de fils barbelés!» Ina aurait très bien pu dire quelque chose comme ça. À force de se sentir à part, pour ne pas dire faussement ostracisée, elle avait développée une pensée marginale et dangereuse pour la patrie en danger. Quand les frontières tombent, il ne reste plus que les Huns et autres hordes sauvages pour mettre fin à la civilisation.

Il y a des gens trop sensibles comme ça. Ils sont incapables de laisser les injustices à leur place en attendant que ça passe. Il leur faut agir ou, pire encore, militer. Et laissez-moi vous dire qu'ils militent n'importe comment, sans ordre, sans discipline, en ne respectant d'ailleurs aucune tradition digne de ce nom. Ils se permettent n'importe quoi n'importe comment n'importe quand. 

Quand on veut changer les choses, on reste chez-soi et on ne fait rien. Tout le monde fait ça. Sauf les chicaniers et les teigneuses. Ina tenait sûrement des deux. Et il n'y a pas d'excuses pour ça. Il y a des limites à jalouser les gens qui sont au pouvoir et nous dirigent. Vous n'imaginez même pas le stress qu'ils doivent vivre que déjà vous montez sur vos grands chevaux pour réclamer leur destitution ou que sais-je encore. Foin de ces excentricités militantes! Chacun à sa place et les vaches seront bien sacrées!

Évidemment, il serait grossier de démolir Ina avant même que de savoir qui elle est. Je sais bien que c'est la coutume parmi les miens d'agir ainsi. Mais bon, il faut parfois savoir se plier à la modernité.

Ina a le teint très foncé. Elle est née ici. D'accord. Mais ses traits rappellent ceux de Tracy Chapman qui est pourtant née aux États-Unis elle aussi et donc ici en quelque sorte... Quant à moi: aucun problème. Tu peux être née ici avec un teint foncé. Ce n'est pas très grave. Il faut seulement ne pas jalouser les Québécois qui occupent tous les postes, tous les journaux, tous les micros. Ils ont le droit d'être chez-eux et de dire à des gens comme Ina qu'ils exagèrent avec leur racisme systémique, leur profilage racial et leurs mots à proscrire du vocabulaire par excès de sensibilité. Moi-même j'appelle les pauvres manants et aucun pauvre ne me le reproche au supermarché. Moi et mes collègues avons le sens de l'humour. Nous rions allègrement des édentés et autres laids en tous genres non-conformes à la nature naturelle des choses... Vous croyez que l'humour c'est un slogan? Palsembleu! Non!!!

Alors voilà. Ina n'a qu'à s'y faire mais non il faut toujours qu'elle trouve des poux là où il n'y en a pas.

Est-ce que je suis malheureux, moi, dans ma vie? Non, bien entendu. Je rayonne le bonheur. Je suis estimé de tous et de toutes. Comment voulez-vous que j'aie tort sinon par pure mesquinerie, voire infâmante jalousie! Ina ne comprend pas ça.

Ina me va à peu près aux épaules.

Elle doit avoir vingt ans je suppose. 

Comment le savoir? On dirait qu'ils ne vieillissent jamais les Étrangers, même quand ils sont nés ici.

Je vous parle d'elle parce qu'elle porte un beau petit chapeau de paille.

Je devais initialement ne vous parler que de son petit chapeau de paille. 

Puis, subitement, la passion pour ma nation en danger m'a reprise. 

Je ne me suis pas laisser embrouiller l'esprit par cette ensorceleuse qui tentait vainement de me ridiculiser, comme si des gens comme moi n'avaient pas toutes les raisons du monde de leur bord. Je la prenais en pitié, cette petite femme au teint foncé qui hurlait que j'étais un ceci ou un cela. Je pense même qu'elle a dit que j'étais un fasciste, imaginez!!!

Franchement, j'ai laissé tomber le petit chapeau de paille de Ina qui n'en vaut pas la peine. Et j'ai brandi fièrement mon fleurdelisé. Ouste petite dérangée! Tu retardes notre pays!

Quand tu craches ainsi sur le Québec et ses meilleurs représentants, tu mérites d'être tenu longtemps à l'écart. 

On devrait d'ailleurs laver nos écoles de toute cette racaille anti-québécoise et socialiste qui y pullulent. 

Bientôt, on ne pourra plus vivre notre culture québécoise entre Québécois et c'est le Québec tout entier qui va en pâtir, même les domestiques, quelle que soit la couleur de leur peau. D'ailleurs, on voit bien que même les domestiques ne veulent plus obéir. On s'en va vraiment nulle part. Jalousie quand tu nous tiens...

Alors franchement, je vous parlerai une autre fois du petit chapeau de paille de Ina.

Elle m'a vexé. Je refuse d'être réduit à une caricature de vieux mononcle gâteux des années '50 ma péronnelle! Tu vas voir de quel bois que je me chauffe, toi et tes satanés gauchistes décadents au teint pâle ou foncé!


@ Droits d'auteurs réservés. / Jean-François Lapoche. 12 février 2012


mardi 26 janvier 2021

Aimons-nous les uns les autres ciboire!


De longues et interminables nuits et journées de travail se sont succédées depuis l'annonce de la pandémie de la COVID-19 l'an dernier. Je suis préposé aux bénéficiaires. J'ai sué sang et eau, avec jamais plus de deux journées de congé, dans un stress constant dont j'ai su jusqu'à maintenant me prémunir en sifflant comme un cheval au bout de tous ses efforts. À la différence que le cheval n'avancerait plus... Il refuserait de continuer. Mais pas l'humain... Même s'il lui en coûte de continuer, même s'il faut courir 100 kilomètres, l'humain ne lâche jamais son but, aussi aléatoire soit-il.

La pandémie se poursuit. Et parallèlement à ce drame se joue toute une multitude d'autres tragédies tant individuelles que collectives, pour ne pas dire planétaires. Il n'est pas nécessaire d'avoir beaucoup de pressentiments pour se convaincre que le monde tel que nous l'avons connu ne reviendra plus jamais. Une page s'est tournée pour le meilleur et pour le pire. Et je ne serai jamais de ceux qui veulent détruire la Beauté pour quelque raison que ce soit.

Je ne saurais dire, en âme et conscience, quelle voie prendra l'humanité. Je me fais vieux moi aussi... J'approche de la moitié de ma cinquantaine. Mes repères culturels commencent à sentir le moisi. Les nouveaux qui les remplacent me sont tout à fait inconnus. J'apprends alors que je ne cherche plus qu'à sauver ma peau et peut-être un peu celle des autres au passage.

Attendre que tout ça passe n'est pas de la résignation mais de la philosophie.

Il faut que je demeure droit et stoïque pendant la tempête, même si mes muscles et mes os sont fatigués, même si les arts et les lettres ne valent plus un air de guitare que je gratte pour m'endormir de tout ça.

Mettre un masque. Porter des gants. Voir des gens pleurer. Et ne pas pleurer. Du moins pas tout de suite devant eux. Être une présence rassurante tout en étant au quatre-vingt-dix-neuvième kilomètre d'un marathon dont la limite est sans cesse repoussée. Fermer sa gueule. Ne rien dire. Étouffer toute cette humanité qui crie et qui souffre en soi-même...

Par-delà la philosophie, si fade quand on y réfléchit bien, il y a toujours ce havre qu'est l'amour, lequel se nourrit mieux dans le culte de la Beauté.

Ma plus grande chance, pour tout dire, ce n'est pas d'avoir Épictète ou bien les mânes de mes chers défunts à mes côtés quand ça va mal. C'est d'avoir de l'amour. Et de le partager intensément tous les jours avec Carole, la femme de ma vie. Puis avec la famille comme avec les amis, mes collègues de travail, etc. Tout est plus facile si mon environnement est constitué de personnes aimantes et aimables qui ont le coeur à la bonne place et n'hésitent pas à se porter au secours d'autrui. Je suis gâté de ce côté-là. Même trop gâté...

Tout le reste n'est que chimères et fariboles tout compte fait.

La pandémie se poursuit. Comme si la guerre se poursuivait.

Nous sommes rationnés de contacts humains, pour la plupart d'entre nous, et j'exerce le métier qui est le plus en contact avec l'humain. Il nous est interdit de nous toucher. J'ai plutôt le devoir de toucher. Le devoir de supporter. Le devoir de remettre sur pieds ceux et celles qui tombent de fatigue, de maladie ou de vieillesse, malgré la tempête.

-Tous et toutes sur le pont! N'ayez pas peur! Ce n'est qu'une petite ondée!

Et la tempête fait rage toujours plus. Il tonne. Il pleut des cordes. On perd des membres de l'équipage aussi bien que des passagers. On ne sait plus qui est au gouvernail. On se rassure les uns et les autres en souhaitant que le navire survive et retrouve un havre de paix au bout de tant d'effrois.

La Beauté sauvera le monde. Je le sais Dostoïevski.

Et elle n'est pas toujours facile à trouver cette Beauté.

Je vous souhaite à tout le moins de l'amour.

Je suis gâté de ce côté-là. Je vous l'ai déjà dit et je me répète.

Je ne vous ferai pas chier plus longtemps avec ça.

Aimons-nous les uns les autres ciboire!




lundi 25 janvier 2021

Johnny Boivin dévoile Églantin Délisle-Duthym

Un reportage de votre ami
Johnny Boivin

Tout écrivain qui se respecte doit préserver un fonds d'histoires vécues et à peu près vraisemblables, sans quoi personne ne s'y reconnaîtrait. 

En ces temps de pandémie et de peste brune il était pour le moins difficile de vivre des histoires tout court.

Il devenait donc essentiel de puiser dans le vieux fonds de commerce pour ramener à la surface quelque chose qui vaille la peine d'être lu par ces temps ravagés par tant de haine et tant de préjugés ridicules.

Il voyait la lumière au bout du tunnel, bien entendu, mais bon, il est possible que nous sautions une étape.

Il ne vous a même pas encore été présenté.

Il s'appelle Églantin Délisle-Duthym. Écrivain de son métier. Mais pas nécessairement reconnu par le milieu. Vous devriez voir à quoi ressemble ce milieu pour vous donner le goût de ne jamais en faire partie... Enfin! Églantin comme tant d'autres fait sa petite affaire tout seul dans son coin. Il rédige de jour la correspondance pour une compagnie de ferblanterie. La Ferblanterie Blanchette que ça s'appelle. Il y est écrivain à tout faire. En fait le seul de la boîte qui sache à peu près lire et compter, à son plus grand malheur, lui qui souhaite n'être utile en rien pour mieux se consacrer à ses rêveries littéraires.

Mais parlons-en de ses rêveries! 

Et pourquoi ne pas parler du physique d'Églantin? C'est vrai. Il faut faire ça quand on écrit un truc sur quelque chose. Ne devient pas Églantin Délisle-Duthym qui le veut bien, intensément, à la folie. Ça ne suffit pas.

Églantin a deux mentons, deux oreilles et deux yeux. Ses narines sont plutôt parallèles même quand il respire très fort. Il perd un peu de ses cheveux. Ils sont plutôt propres et jaunement frisés. Églantin ne porte pas de collier cervical. Il est célibataire et hydrosexuel. Etc.

Cela dit, revenons à ses rêveries puisque sa vie n'est pas vraiment digne d'intérêt, tant et si bien que lui-même le proclamerait s'il était moins humble et moins dépourvu de gloriole.

Églantin préfère ne rien dire sur lui-même.

Ce qui lui permet d'écrire ce petit bijou que nous avons trouvé à la Ferblanterie Blanchette, dans la salle des employés où tout le monde respecte bien sûr le port du masque, le lavage des mains et les mesures de distanciation sanitaire. Ça se trouvait dans un petit cahier Canada à lignes quadrillées. On s'est permis, moi et les gars de la shop, de reproduire ici l'un de ses récits. Il s'intitule Les nuages de mon enfance.

***


Les nuages de mon enfance

Églantin Délisle-Duthym

Il y avait beaucoup plus de nuages lorsqu'enfant j'étais.

Lors même que jeunesse je faisais, je contemplais sournoisement les nuages passés sous l'azur bleuté de mon pays ravagé par un sidéral ennui.

Les nuages d'enfance à moi où j'étais étaient des nuages de France ou d'Arizona, du Suroît ou bien de je ne sais quoi. Ils étaient parfois ronds, obliques ou bien octogonaux. Cela dépendait de vent qui ventoit et de bise qui baisoit. Nuages. Ô nuages! Ô oiseaux!

Et années passèrent comme passent les jours, les lois et les oies.

La marmotte sort son museau fureteur et le furet lui dit qu'il y a des limites à ne rien voir.

Nuages passent et gens ne changent pas, jamais, comme toujours et pourquoi pas.

Là y'a Johnny, de la Ferblanterie Blanchette qui essaie de lire par-dessus mon épaule.

Maudit Johnny Boivin l'écornifleux. Il rapporte tout au boss. Chu obligé de continuer à écrire n'importe quoi sans réfléchir parce Johnny est là à me watcher.

Bon. Il est parti.

Les nuages de mon enfance étaient ronds et multiformes. 

On n'en voit plus de pareil de nos jours.

Surtout dans mon bureau de la Ferblanterie Blanchette où moults hivers passé-je.

Bureau sans fenêtres et sans vie où même Johnny pourrait finir par ressembler à un nuage...



vendredi 22 janvier 2021

Ça revient à dire va chier Antoine

 Antoine n'a jamais rien fait d'autre que de croire en n'importe quelle niaiserie qui le dédouane de la responsabilité de penser par lui-même. Il s'accroche toujours à une théorie plus ou moins complète du monde pour ne plus avoir à l'expliquer sans cesse. Tout devient clair et limpide avec une théorie, aussi stupide soit-elle. Cela permet de boucher un trou. Cela ne fait pas nécessairement avancer qui ou quoi que ce soit. Mais ça calme l'angoisse de son homme. C'est réconfortant une idéologie.

Antoine était convaincu dernièrement que l'armée sous le commandement extra-terrestre de la planète Zorglub allait décapiter tous les pédo-satanistes qui lisent des monographies sur le charbon à la bibliothèque ou bien s'étirent les jambes pour se les dégourdir.

Cela devait se produire le 20 janvier dernier.

Or, le 20 janvier, il ne s'est rien passé. Même pas l'ombre d'un début de fin du monde.

Antoine, affreusement déçu, a mis ça sur le compte de la mauvaise alliance galactique entre la planète Zorglub et la planète Claire. C'est indubitable que les antifas de la planète Claire y sont pour quelque chose dans ce foutoir. Et blablabla comme un hostie de trèfle à deux feuilles.

Bref, Antoine est un connard. Il ne le sait pas trop. Il essaie de ne pas trop se le rappeler. Et plutôt que de se morigéner, il ne se gêne pas pour vous sortir une nouvelle théorie tout aussi nulle à chier.

Antoine n'a pas besoin de lire de livres. Il a l'Internet. Il sait tout grâce à YouTube et au célèbre influenceur Castor Queue-Molle dont la moindre vidéo peut générer 3 millions de clics tellement c'est délirant. Castor Queue-Molle se filme dans son char à détruire son dentier à coups de marteau en accusant les socialistes de toutes les misères du monde. C'est abscons et incohérent mais les farfadets adorent ça et en redemandent encore. Ça les dédouane d'avoir à se dépasser. Et ils trouvent leur félicité à demeurer au niveau primaire de Castor Queue-Molle, avatar derrière lequel se cacherait un courtier immobilier qui boit trop de vin rouge le soir.

Je ne sais pas pourquoi je vous parle tant de Antoine et de ces autres coucous.

C'est vrai que depuis le flop d'il y a deux jours, Antoine et ses acolytes ont la mine basse et l'air plutôt déconfit.

C'est comme si ceux qui ont toujours cru en Hitler se réveillaient un beau matin avec le souvenir amer de ce vieillard tremblotant et paranoïaque qui leur a raconté n'importe quoi avant que de se tirer une balle dans la tête.

Leur monde s'est effondré. Antoine erre sans repères depuis deux jours.

À quoi va-t-il s'accrocher cette fois-ci, dites-moi?

La Terre est plate? Le Japon n'a jamais existé? Les fours à micro-ondes sont des portails pour pénétrer dans un univers parallèle? 

Je ne sais pas quelle connerie va soulever Antoine.

Je sais seulement qu'il va encore s'y péter la gueule.

Comme toujours.

Jusqu'à ce qu'il allume vraiment.

Il voudrait que les gens allument autour de lui. Pourtant, ça ne brille pas fort sous son crâne.

Ça revient à dire va chier Antoine.

Malheureusement.









jeudi 21 janvier 2021

L'histoire tout ce qu'il y a de plus ordinaire de Églantin Délisle-Duthym


Il effaçait tout ce qu'il écrivait. Parfois au bout d'une phrase. Parfois au bout de dix paragraphes.

Il ne voulait pas succomber au narcissisme et aux atermoiements. Pourtant, c'était toujours tout près de sortir, sinon d'être lu. 

«J'ai toujours été une personne qui... prout tralala pouet pouet...»

«Hier alors que JE ceci ou cela...»

Ou pire encore:

«Il importe de réaliser que politiquement parlant le Québec...»

Il effaçait tout, dis-je.

J'oubliais de vous dire son nom. 

Il s'appelait Églantin Délisle-Duthym.

Drôle de nom, bien sûr, mais pas autant que le vôtre. Non mais l'avez-vous lu à voix haute?

Cela dit, Églantin, permettons-nous cette familiarité, avait un porte-clés très ordinaire. C'était une bande de cuir toute simple reliée à un anneau de laiton autour desquelles s'enlaçaient des clés. Églantin ne portait pas de lunettes. Il avait deux pieds et une paire de souliers très neutre. Il mesurait assez grand pour prendre un pot sur un frigo sans se casser le cou. Il n'était pas plus gros qu'un autre. Et il avait fêté son 38e anniversaire de naissance le 3 août dernier.

Églantin effaçait tout ce qu'il écrivait, tout.

Jusqu'à ce que ça lui vienne comme ça: il n'avait pas l'envie d'écrire.

Alors là, pas du tout.

Du moins pas ce jour-là.

Il ferma son ordi.

Il se déconnecta de tous les média sociaux.

Puis il fit calmement du lard en regardant la neige tombée dehors.

C'était beau.

Et ça se passait de mots.

Enfin!

mercredi 20 janvier 2021

Retour sur «La conjuration des imbéciles» de John Kennedy Toole et départ de Donald Trump


C'est aujourd'hui que Joe Biden deviendra président des États-Unis. Aujourd'hui qu'un certain Donald Trump subira la damnatio memoriae réservée jadis aux empereurs et personnages fourbes de Rome. Tout ce qui rappellera son nom ou sa mémoire sera tout simplement banni de l'espace public. Pas de bibliothèque ni de gymnase portant le nom de Donald Trump pour des siècles et des siècles. Amen.

Cela dit, le climat est tendu chez le voisin aujourd'hui. Et pas rien que chez le voisin j'imagine. 

Les Étatsuniens peuvent produire le meilleur et le pire.

Pour ce qui est du pire, ils n'ont jamais été en reste de nous le faire goûter en faisant semblant qu'ils sont du bon monde. Rappelons-nous seulement le coup d'État du fasciste Pinochet, le 11 septembre 1973. Soutenu par les USA pour plonger une démocratie dans la dictature.

Pour ce qui est du meilleur des États-Désunis, eh bien ça n'avait souvent rien à voir avec la politique de métier. Martin Luther King n'était pas un politicien. Ni Sam Cooke. Ni Nina Simone. Ni Walt Whitman. Ni Nicolas Tesla. Ni Moby Dick. Ni le four à micro-ondes.

Où veux-je en venir? Je n'en sais rien.

Comme on ne sait rien de ce qui pourrait se produire aujourd'hui avec les coucous qui traînent ici et là dans notre univers tant virtuel que réel. Seront-ils prêts pour une autre jacquerie médiévale programmée par un milliardaire qui les méprise?

Dans le doute, il reste les arts et la littérature.

Il me revient à l'esprit ce roman picaresque de John Kennedy Toole, A Confederacy of Dunces traduit en français sous le titre de La conjuration des imbéciles. Incidemment, je vous en avais déjà parlé ici sur mon blog. Comme quoi je recycle constamment mon contenu.

Ce roman me revient à la mémoire alors que Donald Trump nous quitte. Il me semble que John Kennedy Toole a dressé dans son roman un portrait tragicomique de son pays, juste avant que de s'enlever la vie. Son seul et unique roman s'est mérité un prix Pulitzer à titre posthume, en 1981. Jamais son auteur n'aura connu la gloire ou la célébrité. En cela sa vie se rapprochait beaucoup du personnage principal de La conjuration des imbéciles, un intellectuel admirateur de Boèce qui vit chez sa mère alcoolique. Réduit à se déguiser en pirate pour vendre des hot-dogs sur la rue. Hot-dogs qu'il mange avant même que de les avoir vendus. 

Boèce a écrit De la consolation de la philosophie en prison, juste avant d'être exécuté en 526 pour avoir déplu à Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths et de Rome.

Curieux que Boèce nous accompagne tout au long du roman de John Kennedy Toole.

Bref, je vous recommande la lecture de La conjuration des imbéciles. Une fois de plus.

Vous n'y trouverez aucune réponse à vos questions.

Vous devriez rire tout en vous demandant ce qu'il voulait vraiment dire.

C'est un roman tout aussi complexe que Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov. Et tout aussi tordant. Vous vous demandez où est-ce qu'ils peuvent bien avoir trouvé ça. 

On y ressent toute la profonde imbécillité de nos voisins du Sud. Mais aussi toute leur profonde humanité. Leur profonde bêtise parfois magnifiée d'élans de liberté qu'on ne verrait nulle part ailleurs.

A Confederacy of Dunces de John Kennedy Toole, c'est à lire si vous ne l'avez pas encore fait.

Ce n'est que mon avis.

Et, franchement, il ne vaut pas grand chose.

Aussi bien continuer de voir des trucs sur YouTube.








jeudi 14 janvier 2021

Hostie que c'est pas facile Yolande!

Yolande fait le ménage ici et là, un peu partout. Elle a été couturière pendant 20 ans à la Wabasso. Puis la Wabasso a fermé. Elle a perdu sa job. Il ne lui restait que le ménage.

Elle est usée. Mais elle n'a pas les moyens de s'arrêter, malgré ses soixante-douze ans.

Comme elle ne se plaint pas trop d'avoir mal partout, on suppose qu'elle fait encore l'affaire. S'il fallait qu'elle ait le malheur de se plaindre, Yolande sait qu'elle perdrait sa job.

-Ils penseraient que j'suis trop vieille pour faire ça pis blablabla... Ça fait qu'j'endure bon Dieu d'la vie!

Et Yolande endure. Comme elle a enduré tout au long de sa vie ses rhumatismes, son diabète, ses cancers et autres foulures.

Abusée de tout et désabusée d'à peu près tout le monde, elle traîne sa vie entre les moppes, l'épicerie, la pharmacie et la maison. Elle n'a aucun espoir en particulier. C'est beaucoup moins épuisant que de nourrir un quelconque espoir en quoi que ce soit. 

-Faudrait qu'el' monde change mais l'monde veut pas changer. Chu qui moé pour les changer? Qu'i' mangent d'la marde! J'fais ma p'tite affaire. Chu gentille avec les ceuses qui ont rien. Qu'on vienne m'en faire des hosties d'reproches de casses de bain!

Son passe-temps préféré est de ne rien faire. Elle ferme les rideaux et les lumières puis elle part ailleurs, avec du vin ou bien de la musique.

Il n'y a plus personne dans la vie de Yolande. Et elle ne veut plus de personne. Elle a suffisamment souffert. Tout le monde lui a reproché d'être trop ceci ou pas assez cela. Pour toutes sortes de déraisons plus bêtes les unes que les autres. Elle a fini par lâcher prise.

-C'est pas vrai que j'va's manger votre marde juste parce que vous êtes pas heureux... Chu pas heureuse plus qu'un autre mais moé j'fa's chier personne. Chu tout seule dans mon coin pis jamais que je reproche quoi que ce soit à personne! Vivre et laisser vivre ou bien crissez-moé la paix!

Ses patrons la trouvent laide, maigre et puant la cigarette.

Ils la tolèrent parce que c'est pas facile à trouver de nos jours quelqu'une pour torcher les chiottes et toutes ces affaires-là. En plus, elle ne coûte pas cher et ne demande pas d'augmentation depuis vingt ans. Ce qui lui fait à peu près 13,10$ à cause de la maudite augmentation du salaire minimum en mai 2020. Elle a longtemps travaillé à 11,25$. Pourquoi l'État vient-il toujours se mêler de l'économie et du libre marché hein?

-Quand bi'n même j'leu' d'manderais d'm'augmenter i' m'crisseraient dehors ces hosties d'rats... Ça fait que j'farme ma yeule pis j'endure. Fais ta job Yolande. Torche les planchers. Parle leu' surtout pas.

-Pis Yolande? C'est-tu dur d'être une vieille tout croche à la peau flétrie? Ha! Ha! Ha! 

Ça c'est Ti-Guy. La trentaine, bedonnant, avec de la colle dans les cheveux. Un boss d'une petite boîte de rien qui joue à intimider ses employés pour bien asseoir son pouvoir de nuisance publique.

-Hey Yolande! T'as-tu l'cordon du coeur qui baigne dans 'a marde parce que t'es trop vieille? Ça fait une heure que la bolle est beurrée d'marde! Va don' m'nettoyer ça au lieu d'fumer ta christ de cigarette!

-C'était mon break Monsieur Guy...

-Ton break! J'te paye pour nettoyer la bolle! Pas pour fumer des cigarettes dewors!

Et Yolande torche en souhaitant se trouver quelque chose de nuit, où elle ne verrait jamais de boss.

-J'espère mourir d'une crise du coeur, dret-là, clak! d'un coup sec pis sans r'venir... En seulement qu'il y en a qu'i' r'viennent tout croche avec des séquelles... C'est pas facile baptince d'la vie que c'est pas facile!

Non c'est pas facile Yolande.

Hostie que c'est pas facile.


lundi 11 janvier 2021

Détrumpez-vous...

INCENDIE DU REICHSTAG, 28 février 1933

«Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible. Même si les témoignages forcent leur intelligence à admettre, leurs muscles ne croient pas.» 

David Rousset, L'univers concentrationnaire

Cela se passait en 1922, à Munich. Un certain Adolf Hitler tentait de renverser le gouvernement de Bavière en menant un putsch avec des soldats déclassés et quelques amoureux de l'ordre qui traînaient dans les tavernes. 

Ce Coup d'État raté le conduira en prison. Il se servira de son procès comme d'une tribune politique. Il écrira Mein Kampf en prison avec son secrétaire psychopathe. Et moins de 11 années plus tard, l'hurluberlu aura peaufiné sa stratégie. Il a désormais des troupes de choc pour faire peur aux journalistes tout autant qu'aux députés. Tout le monde s'entend pour dire que c'est un clown. Le clown invoquant la mythologie scandinave et la magie noire prend néanmoins le pouvoir par la voix des urnes. Il intimide les parlementaires, chaque jour un peu plus. Le 28 février 1933 le clown des tavernes de Munich profite de l'incendie du Reichstag pour abolir la démocratie parlementaire et prendre les pleins pouvoirs. Quelques 26,6 millions de morts plus tard, il se faisait sauter la cervelle en se foutant bien des Allemands et de l'Allemagne.

Il est absurde de minimiser Trump et ses troupes de choc, à moins d'être lâche. Ce n'était pas qu'une simple manifestation. C'était manifestement un Coup d'État, Le fait qu'il soit raté ne l'en disqualifie pas moins au titre.

La lâcheté des libéraux et des sociaux-démocrates a conduit Hitler au pouvoir. La complaisance malsaine des staliniens a fait le reste du travail. Il ne se trouva pas suffisamment d'hommes et de femmes justes en Allemagne pour bloquer l'ascension du nazisme. Les orphelins et orphelines de la Première guerre mondiale se cherchèrent un bon Père de famille, un homme irréprochable, irréductible, fort et allemand. Ils le trouvèrent en Adolf Hitler comme d'autres en Mussolini.

La plupart des pauvres ne s'imaginent pas solidaires des pauvres. Ils sont des «millionnaires momentanément dans la gêne». Il ne leur manque que de la chance pour devenir Trump ou bien un quelconque magnat. Cette chance qui leur est enlevée par les étrangers, les parasites, les cosmopolites, les Juifs, les islamistes, les libéraux, les gauchistes, les féministes, les syndicalistes... 

Hitler l'avait compris. Et Trump aussi. Il ne manquait que de désigner du doigt les boucs émissaires pour dévier l'attention du peuple pendant qu'on le condamne à l'obéissance.

Je ne sais vraiment pas ce qui va se passer d'ici le 20 janvier, jour où Biden prendra la présidence des États-Unis.

Chaque seconde où Trump est au pouvoir est une seconde de trop sur les nerfs de la Liberté.

Je doute que suffisamment de Républicains se couvrent de honte pour nous sauver des vrais conspirationnistes, ceux et celles qui ont mis en oeuvre ce Coup d'État raté.

Je ne sais vraiment pas à quoi nous pouvons nous attendre d'ici là.

Je serais même présomptueux de m'avancer à ce sujet.

Ce que je sais cependant c'est que le totalitarisme nous guette.

Donald Trump est indigne de ses fonctions. Il l'a toujours été et le sera toujours.

Ce ne sont pas à Facebook et Twitter de lui couper le micro.

Cette partie revient aux citoyens et citoyennes des États-Unis d'Amérique, toutes tendances confondues.

Démocrates et Républicains doivent marteler que jamais plus l'on ne pourra menacer la démocratie parlementaire et l'État de droit par l'appel à l'insurrection armée.

Autrement, le clown des tavernes reviendra dans quatre ans.

Et cette fois-là, même s'il perdait, il gagnera.

Détrumpez-vous...

 

mercredi 30 décembre 2020

De la béatitude de se retrouver seul au milieu de nulle part

L'air était pur et vivifiant. Un vaste lac reflétait le bleu du ciel ainsi que le blanc de l'énorme glacier qui créait peu à peu une vallée au milieu des montagnes. 

Il se trouvait là par hasard, au gré d'un périple qui ne s'explique même pas, ayant pour tout bagage un sac à dos, une tente, un canif et un sac de couchage. 

Il s'était fait un feu avec le bois mort trouvé ça et là sur la berge caillouteuse. Puis il avait fait bouillir une boîte de fèves au lard en conserve. Ce serait son repas pour ce soir, au pied du glacier de l'Ours, quelque part entre l'Alaska, la Colombie-Britannique et le Yukon.

Il y eut un jour plus long que partout ailleurs. Puis une courte nuit parsemée d'étoiles et d'aurores boréales, rideaux nimbés de couleurs psychédéliques. 

Les échos du vaste monde ne lui parvenaient que par le vent. Ça lui rappelait la vanité de tous ces humains qui combattent pour le triomphe de leur ego surdimensionné. Le glacier était là bien avant tous ces humains. Il y serait là encore longtemps si les humains n'étaient pas si stupides...

Le feu crépitait. Il y avait aussi des bruits qui ne lui étaient pas familiers. Des craquements dans le glacier. Un volatile inconnu. Un cougar. Un grizzli peut-être.

Il se rappela subitement qu'il n'était pas armé. Et surtout qu'il était seul à cinq kilomètres de la route qui mène à Stewart (C-B.) et Hyder (Alaska). Seul et sans véhicule. En auto-stop au milieu de nulle part. Avec 38 habitants par 1000 kilomètres carrés.

Pourquoi s'en faire? Il était encore plus difficile d'affronter les humains.

Le feu le protègerait. Y'a pas un ours qui affronterait un débile qui brandit un gourdin de feu comme un spectre.

Alors il fit un encore plus gros feu. Pour s'assurer de dormir en paix, seul face à cette titanesque coulée de glace, de ces longues colonnades cristallisées qui s'effondraient comme un rêve jamais énoncé.

Il n'avait plus rien.

Mais il avait le glacier.

Ce glacier que personne n'avait jamais vu.

Sinon les 38 autres personnes qui s'étaient échoué dans les environs.

Pourquoi? Il n'en savait rien.

Jamais il n'avait eu autant l'impression d'être nulle part.

Et jamais il ne s'était senti aussi bien.

Aussi en paix avec l'idée qu'un jour son histoire se terminerait.

Ce ne serait pas pour cette fois-ci.

Ni pour demain.

Il ne serait pas toujours aussi seul. Heureusement. Il allait connaître l'amour et l'amitié, la rigolade, l'entraide, la solidarité. Il allait se trouver une place intéressante dans la société, une voiture, une maison: alouette!

Mais chaque fois que le temps lui était trop lourd, seul, il revenait encore là en pensées, au pied du glacier, à contempler l'infini.