samedi 17 avril 2010

Un simple trajet vers la morgue

Je travaillais de nuit cette journée-là. Ça cognait fort dans le ciel. Les orages du mois de juillet cognent toujours fort.

Comme j'étais de service sur le département des yeux je me disais que cela serait tranquille. Le mal des yeux n'empêchent pas les mouvements du corps. Donc, moins de déplacements et moins de maux de dos pour moi. J'allais me la couler douce à l'infirmerie. Je pourrais lire Henry Miller tout en écoutant la radio.

Pourtant, ça commençait mal. L'orage. Puis une octogénaire revenue toute fêlée dans sa tête après un ACV. L'oxygène lui avait manqué au cerveau et depuis il fallait l'attacher avec des contentions et la shooter aux deux heures pour contrer ses crises de panique violente qui lui promettaient un autre ACV.

Et puis il y avait l'autre vieux de la chambre 104 qui s'était promené toute la soirée d'une chambre à l'autre pour fouiller dans les tiroirs.

Il avait la maladie d'Alzheimer et il s'était habillé en femme avec le linge des dames des chambres 105 et 108. C'était encore l'heure des visites et cela troubla beaucoup ses enfants qui ne l'avaient pas connu sous cet angle. Sans compter les visiteurs des dames qui se remettaient d'une chirurgie des yeux dans les chambres 105 et 108... Une chance qu'elles n'avaient pas vu ça...

Donc, j'avais deux cas lourds sur les bras. Deux patients sous contention qui ne s'endormaient pas du tout et qui se plaignaient fort.

L'orage grondait. Je faisais ma tournée des chambres pour voir si tout était ok. Chambre 105, justement, je me suis rendu compte que la dame était morte. Elle n'était pas là pour une chirurgie des yeux, tout compte fait. Et je ne me rappelle plus très bien pourquoi elle était là. Tout ce que je me rappelle c'est qu'elle était morte.

Du coup, je fonce sur l'infirmière et me rappelle que c'est un code 100. Ce qui veut dire qu'on ne fait rien si le patient perd son souffle de vie. On appelle la famille. Puis on attend qu'elle s'en aille pour ramener la dépouille vers la morgue située dans le sous-sol de l'hôpital.

La famille vient pleurer sur le corps de la grand-mère tandis que l'orage cogne.

J'attends comme un con que la famille s'en aille pour faire mon ouvrage.

Il pleut. Il grêle. Il y a des éclairs.

Puis la famille s'en va, en larmes. Je nettoie le cadavre. Je pose les bandelettes d'identification aux chevilles et aux poignets puis enrobe le tout dans un linceul de plastique blanc.

Le chemin qui me sépare de la morgue est long, trop long.

Je traîne le cadavre dans les corridors de l'hôpital et sens comme une présence, là où il n'y en a plus. Mon imagination semble me jouer des tours.

J'arrive enfin à la morgue. J'ouvre le frigo. J'extirpe le plateau et y dépose le cadavre dans son linceul.

Tout au frigo.

Je referme la porte.

J'éteinds les lumières.

L'orage cogne fort. Un orage du mois de juillet.

La pluie se mêle aux larmes.

La foudre fend l'air.

3 commentaires:

  1. Ça me rappelle certains soirs ou, étudiant, j'avais la job de préposé aux malades à
    l'Hôpital psychiatrique de l'Annonciation dans les Laurentides. Ta description des "cas" m'en a fait revivre l'atmosphère d'autres que j'ai vécus.

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