jeudi 15 avril 2010

Des armadas de linge propre flottaient au-dessus des océans asphaltés

Le soleil s'était enfin levé dans Notre-Dame-des-Sept-Allégresses. Ça faisait trois semaines qu'il mouillait et les commères se plaignaient de ne pas pouvoir étendre leur linge pour le faire sécher dehors.

-On est déjà l'printemps avancé baptême! On était dû pour étendre notre linge su' 'a corde jéritol! disaient-elles.

Jéritol, ne me demandez pas qui c'est. Il échappe à toutes mes investigations. D'où vient ce patois? Des Indiens? Des Romains? Des pastilles pour digérer?

Il y a tant de mystères dans la vie qu'on finit par baisser les bras, jéritol...

Donc, il faisait soleil. Et pas mal à part de ça.

La ruelle ressemblait à une armada flottant au-dessus de l'océan asphalté.

Les commères nous disaient d'aller jouer dans le parc pour ne pas faire lever la poussière ou la boue.

-On a pas envie de r'laver e'l'linge deux fois torvinousse!

Torvinousse aussi, j'sais pas c'est qui. Ni quoi.

Bon, il faisait soleil, le linge était étendu sur les cordes, les pissenlits fleurissaient enfin, avec les myosotis et les tulipes. Seul les cacas de chien disséminés un peu partout au cours de l'hiver venaient brunir ce décor idyllique pour les jeunes voyous que nous étions.

Au parc des Pins, non loin de là, il y avait la patinoire, puis la voie ferrée. Les wagons ont donné naissance à plus d'une carrière criminelle. Il y régnait des rumeurs tenaces de viol collectif. Une pauvre fille devenait la blonde de tel crétin qui l'offrait en sacrifice à ses minables acolytes. Le scénario classique qui mène à la pratique du plus vieux mensonge du monde.

Moi et mes potes nous tenions à l'écart de ces sales wagons, bien entendu.

On préférait jouer au hockey, avec ou sans patins, hiver comme été.

Ou bien on se rendait tout simplement jouer dans le bois, avec nos vélos et nos cannes à pêche.

On attrapait des brochets qu'on se faisait frire dans la poêle après que mon père les eût savamment éviscérés.

On se promenait sur les ponts flottants, parmi les billes de bois qui flottaient sur la rivière. Les billes suivaient le courant pour se rendre jusqu'aux papetières situées à son embouchure. On les appelle aussi les pitounes ces billes de bois. Mais j'avais peur que vous n'y compreniez rien jéritol, torvinousse, ciboire, et coetera.

Donc, il faisait soleil. On était dans le bois, près du Pont de fer, le paradis de mon enfance. Il y avait tout: du poisson, de l'eau de source et plus tard dans la saison des fraises des champs, des framboises, des mûres, du pimbina.

Pendant que les sales cons se farcissaient de pauvres filles en troupeau, nous devenions des Indiens.

Des Indiens, comme mon père et ma mère l'étaient, toc, écrit dans l'arbre généalogique. Métis. Mélangé d'Anishnabé, de Micmac et de Gaulois, mais aussi de Mongol et de Kényan.

-Une fille, faut respecter ça! affirmait fermement mon père. Faut jamais frapper une femme ni crier après, ok?

Et c'est la leçon qu'il nous enseignait, une leçon qui nous tenait loin des wagons du chemin de fer qui passait juste en arrière du Parc des Pins.

Évidemment, à la fin de la journée on s'est acheté un casseau de frites avec notre argent de poche, au Restaurant Gervais, juste en face du Parc des Pins. On a joué une ou deux games de PacMan à la salle de pool de la rue Godbout.

Puis on a terminé la soirée dans la ruelle à se crisser des volées et des claques sur la gueule.

L'armada de linge propre s'était retiré, sauf chez les Morais, qui pouvaient laisser leur linge sécher sur la corde pendant deux ou trois pluies avant que de l'enlever.

Y'étaient pas vaillants, les Morais. La bonne femme sur les pilules pis le bonhomme tout le temps en train de chier dans ses culottes. Ça paraissait sur la corde à linge. Ses sous-vêtements blancs étaient en trois couleurs. Comme de la crème glacée napolitaine. Mais en plus dégueulasse.

Ma mère nous a fait honte devant nos amis vers neuf heures du soir lorsqu'elle est venue nous chercher pour nous ramener à la maison. Il y avait déjà trois blessés mais aucun mort.

-Y'ont l'droit d'jouer jusqu'à minuit eux autres M'man! qu'on lui a dit, comme d'habitude, moi et mon plus jeune frère.

-Ouin ben eux autres c'est eux autres pis nous autres c'est nous autres, ok là? Chu votre mère pis c'est moé qui sait quoi jéritol!

Bon, il ne faisait plus soleil et on rentrait à la maison tandis que nos chums se moquaient de nous dans notre dos. Le lendemain nous devrions encore leur calisser deux ou trois claques. Ou bien courir derrière eux avec un pic à glace que l'on faisait siffler derrière leurs oreilles pour les rappeler à la politesse.

En attendant, il fallait bien reprendre des forces.

-On est pas riches, disait mon père, mais le frigidaire est plein!

Et nous vidions le frigidaire pour qu'ils soient encore moins riches. Nous, quatre mastodontes de six pieds deux cent quelques livres. Nourris au bon fromage Descoteaux, au steak épais, aux céréales et aux petits légumes.

Ce qui faisait qu'on avait toujours le dessus dans les bagarres. Enfin presque toujours.

Tout le monde crevait de faim dans mon coin mais pas chez-nous. Non.

Vrai comme je suis là, on mangeait comme des cochons.

Et repus comme nous l'étions, on n'avait plus peur de recevoir une claque su' 'a yeule. Surtout qu'on s'entraînait du matin jusqu'au soir. On n'était pas des lopettes.

V'nez-y mes tabarnaks. Comme disait mon père «un homme ça meurt rien qu'une fois».

J'sais pas trop c'qu'il voulait dire mais je me répète encore la formule en ce jour d'hui, où il fait soleil sur la paroisse Notre-Dame-des-Sept-Allégresses, où les pissenlits et les myosotis sont en fleurs, où des armadas de linge propre flottent au-dessus des océans asphaltés.

3 commentaires:

  1. Gaétan a écrit: "Jéritol, ne me demandez pas qui c'est. Il échappe à toutes mes investigations. D'où vient ce patois? Des Indiens? Des Romains? Des pastilles pour digérer?

    Il y a tant de mystères dans la vie qu'on finit par baisser les bras, jéritol..."
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    Hahaha, excellente question Gaétan. C'est une expression qu'on entend de moins en moins souvent à la longue et je n'ai pas le souvenir de l'avoir utilisé moi-même.

    Je crois cependant deviner d'où elle vient. Comme nos jurons québécois sont souvent basés sur des trucs bibliques, je présume alors que l'expression "jéritol" provient de Jéricho, une ville de Cisjordanie mentionnée entre autre dans les récits bibliques (dont les fameuses trompettes de Jéricho).

    Je dis donc ça sous toute réserve mais je crois que l'expression jéritol vient de là, ça me parait plausible en tout cas.

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  2. t'as pas idée des images qui se lèvent quand on te lit...l'impression qu'on y était, sauf que c'est par l'imaginaire....

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  3. Merci CioranQc pour ce petit cours d'histoire biblique.

    Le nom d'une pastille à digérer me vient aussi à l'esprit mais je pourrais bien être dans le champ...

    ***

    Anne, je n'ai pas idée, en effet. Quand je me relis, je ne vois pas tant les images que les mille et un trucs pour donner l'illusion d'une syntaxe potable.

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