jeudi 8 avril 2010

L'homme qui parlait aux arbres

Les aborigènes qui pratiquent l'animisme croient de temps à autres qu'un esprit abrite chaque chose. Humain, arbre, roche: tout possède une âme qui lui est propre.

Nicolas, qui ressemblait un peu à Bernard Pivot, était un aborigène dont les ancêtres avaient perdu toute notion de leur langue et de leur culture. Nicolas s'était fait faire un arbre généalogique et il avait été surpris de découvrir que ses grands-parents, tant du côté paternel que maternel, étaient nés sur une réserve indienne. Cela s'était tu dans la famille pour ne pas passer pour des «sauvages». Et grâce à la généalogie, voilà que tout changeait. Ses ancêtres ne venaient pas tous de la Normandie, loin s'en faut.

Suite à cette découverte généalogique, Nicolas s'était métamorphosé.

Il s'était toujours senti à l'étroit avec la pensée des Grecs et des Romains. Avec eux, tout finissait par tourner autour d'un modèle, d'une théorie, d'une vérité qui ne pouvaient être que provisoires.

Subitement, Nicolas avait compris et ressenti sa fibre aborigène.

Il s'était mis à comprendre que les arbres et les roches nous parlent, une découverte qui l'aurait conduit directement à l'asile s'il l'avait tout bonnement partagée avec autruis.

Au travail, Nicolas passait de longues heures à contempler les arbres et les roches, derrière sa fenêtre de gratte-papier bon marché. Il comptait les factures et extirpait les données des rapports qu'on lui faisait parvenir pour qu'ils produisent ses statistiques avec son tableur électronique. Puis il regardait son arbre, un gros orme, avec qui toute discussion devenait possible et souhaitable.

-Hum, disait l'autre.

-Hum, lui répondait Nicolas.

Puis un beau jour, après des centaines et des centaines de «hum», voilà que l'orme s'est montré plus loquace. C'était enfin l'été, toutes ses feuilles étaient sorties et l'orme n'avait certainement pas envie de s'en tenir à ses hums ordinaires.

-Tu devrais crisser ton camp de c't'hostie d'trou à rats, lui avait dit l'orme.

Nicolas l'avait écouté. Il avait laissé là son cartable, ses crayons, son ordi et ses chiffres pour prendre la clé des champs.

Il sortit étreindre l'orme puis prit la direction du Nord.

On ne l'a plus jamais revu dans le coin de la rue St-Hubert, ni dans le coin des rues St-Denis, Beaubien, Jean-Talon, Mont-Royal, Papineau, etc.

On l'a cherché pendant deux ou trois jours. Puis on s'est finalement résigné de procéder à l'embauche d'un nouvel actuaire.

Nicolas avait vraiment crissé son camp de Montréal pour aller parler avec les arbres.

7 commentaires:

  1. J'ai plusieurs amis Algonquins, (Lylas, Evelyn, Inimiki, Lee, Martha) ils aimeraient beaucoup ton récit. J'aime cette façon qu'ils ont d'exprimer des idées autrement qu'avec des mots. Ils parlent en « points de suspension » et leurs silences sont magnifiques de sagesse.

    Il y a beaucoup d'Algonquins chez moi, en Abitibi-Témiscamingue. Parmi les Premières Nations, on dit qu'ils sont ceux qui sont restés le plus près de la nature. Je crois que c'est vrai. Enfin, pour mes amis...

    RépondreSupprimer
  2. Une vérité provisoire. Comme celle qui accompagne toujours mon homme qui tout petit, renâclait à rabâcher à l'école le "nos ancêtres les gaulois" bien difficile à croire quand on est noir comme l'ébène de père en fils.

    RépondreSupprimer
  3. Je suis moi-même d'ascendance anishnabée/algonquine.

    Cette histoire n'est pas la mienne mais c'est comme si cela m'était arrivé.

    Par ailleurs, il n'est inutile de savoir qu'il est impoli d'interrompre un interlocuteur dans la tradition indienne. Il faut écouter et laisser les autres s'exprimer jusqu'à ce qu'ils n'aient plus rien à dire.

    Ce sens de l'écoute leur a fait beaucoup de tort. Les conquistadores européens en ont grandement profité. Encore aujourd'hui leurs descendants parlent, parlent et parlent sans jamais écouter. L'Indien attend sagement son heure. Il sait qu'ils finiront par s'essouffler. Et c'est ce moment qu'il choisira pour livrer sa sagesse, aussi stupide soit-elle.

    RépondreSupprimer
  4. Me semble que je l'ai vu la semaine dernière sur Jarry, coin Henri-Julien ...

    :-)

    RépondreSupprimer
  5. Ah oui Crocomickey? C'est donc qu'il n'a jamais quitté les lieux et ne s'est pas poussé à trois milles lieues.

    RépondreSupprimer
  6. Vaut crissement mieux de porter attention aux suggestions de cet orme que d'obéir à qui que ce soit. Tant qu'à moé en tous cas.

    RépondreSupprimer