mardi 20 avril 2010

Gogosse

Il ne faut pas se fier aux apparences. Gogosse St-Germain, du temps où il s'appelait Stéphane, n'avait rien du voyou qu'il a l'air aujourd'hui.

Gogosse n'a rien d'un tendre à prime abord. D'abord, il a une gueule de pirate. On croirait facilement qu'il ait étranglé quelques types avec ses mains. Sa barbe n'est jamais rasée de près. Il doit peser dans les trois cents livres. Six pieds cinq. Une armoire à glace.

Gogosse n'est pas un patché* mais on croirait qu'il l'est. Toujours vêtu de noir, la boule à zéro avec cet air de fou furieux et de bois-sans-soif, Gogosse n'en a pas que l'air, mais aussi la chanson. Quand on lui tape sur les nerfs, il s'impose ou vous pulvérise.

C'est une armée à lui seul. Gogosse est un solitaire.

Quand on lui fout la paix, c'est le gars le plus gentil au monde.

Quand on lui tire trop l'élastique, il devient un démon. Il ne voit plus rien. Sinon la destruction du type qui est devant lui. D'où son surnom de Gogosse. Parce que c'est un solitaire et que les autres, cherchant qui c'était ce gars-là, ont dit simplement «c'est Chose-là, Gogosse, t'sais!» Et Gogosse, ça lui colle maintenant à la peau, et remarquez que ç'aurait pu être Chose-là, son surnom.

Du temps où il s'appelait Stéphane, quoi qu'il en soit, Gogosse était plutôt tiré à quatre épingles, timide, et il se souvient avec une certaine amertume de son adolescence. Où il passait trop de temps à parler alors qu'il lui aurait fallu agir. Manque d'expérience. Heureusement peut-être. Que serait devenue la vie s'il l'avait menée avec Unetelle ou Telle-Autre, hein?

On ne le sait pas.

Tout ce qu'on sait c'est qu'il était timide comme le dernier des crétins au temps de sa première poussée de barbe puis, pfuit! un jour Gogosse avait fini par exploser, pour assumer pleinement ses six pieds cinq.

Il rencontra Ruth, puis Dorothée.

Samantha.

Marie-Lou.

Et des tas de femmes. Pour acquérir de l'expérience.

Et du coup, Gogosse ne fût plus gêné du tout. Sa timidité fondit comme neige au soleil et le voilà qui s'en allait bambou au vent, guidé par une étonnante maîtrise de soi.

Heureux comme un paon, il obtint un boulot régulier dans un lave-auto. C'était difficile parce qu'il fallait toujours qu'il travaille pencher. Ce qui défavorise le grand par rapport au petit.

Néanmoins Gogosse ne lâcha pas la patate.

Il devint un des plus grands claviéristes du coin pour passer le temps. Ce qui fait qu'il s'acheta une machine à karaoké et se mit à doubler son salaire en faisant chanter les mononcles pis les matantes dans des clubs cheaps éclairés avec des néons blancs. N'empêche que ça marchait fort, les karaokés de Gogosse. Ruth, Dorothée, Samantha et Marie-Lou venaient y faire un tour de chant de temps à autre.

Un soir, Gogosse se lâcha lousse. Il sortit son clavier de son sac et le voilà qui se mit à jouer Great Balls of Fire de Jerry Lee Lewis. Même qu'il chanta la toune en même temps. Et qu'il avait une belle voix, Gogosse.

Le gérant d'un marché aux puces qui passait par là l'engagea pour faire de l'animation le dimanche midi pour attirer la clientèle. Une idée de génie pour Zorba Sirtaki que d'engager Gogosse. Gogosse attirait vraiment les foules avec ses quatre chanseuses sexy, Ruth, Dorothée, Samantha et Marie-Lou. Ouaou! Il y avait une foule monstre et Zorba dansait, fier de son coup, fier de son Gogosse.

Du coup, fini le lave-auto pour Gogosse. Zorba s'achète un autre cellulaire et il lance la carrière de Gogosse. Zorba vend la revue Gogosse & The Pretty Girls. Pis là ils font du foin. Beaucoup de foin. De Matane à Las Vegas en passant par Tokyo. Parce que Zorba Sirtaki est un homme passionné pour la musique, l'argent et les jolies femmes. C'est encore mieux que ce que lui rapporte le marché aux puces, le talent de Gogosse. Plus besoin de réparer la tuyauterie ou bien de bouger des boîtes dans des entrepôts. Juste booker Gogosse & The Pretty Girls. Le rêve de sa vie.

Il a fait mille fois le tour du monde, Gogosse, comme tous les Québécois, ces êtres trop bourrés de talent, ces gitans qui s'ignorent.

Pourtant, Gogosse était timide comme mille du temps où il s'appelait Stéphane St-Germain.

Il pouvait parler pendant des heures avant que de se rendre compte que la fille en face de lui voulait se faire plaisir. Innocent comme mille, oui.

Rien à voir avec le Gogosse d'aujourd'hui, le gars sûr de lui qui fait des tournées partout dans le monde avec ses copines. C'est dur à croire mais elles sont seulement ses copines.

Gogosse est marié avec la même femme depuis trente ans et il est père de trois enfants avec deux femmes différentes, deux gars avec la première pis deux filles avec la deuxième, Java, une Javanaise qu'il a rencontré du temps où il travaillait au lave-auto.

Gogosse n'aime pas les chiens.

Il boit de la Molson Ex.

À part ça, je crois bien avoir tout dit.

Sinon que le marché aux puces est passé entre les mains du cousin de Zorba. Et qu'il y a encore de la musique le dimanche midi. Mais que ce n'est plus comme du temps de Gogosse.


*patché= membre d'une bande de motards qui n'a plus le droit de porter son badge, c'est-à-dire sa patch.

1 commentaire:

  1. Un personnage bien réel, ce Gogosse, enfin, c'est l'impression que tu nous donnes dans ce texte.

    Pourtant, je partais avec un préjugé de taille, je connais par chez nous un autre Gogosse, de son vrai nom Gosselin.

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