mardi 30 septembre 2008

LA CRISE ÉCONOMIQUE EXPLIQUÉE PAR BILL L'INDIEN

Bill s'est tapé au moins douze crises économiques par année au cours des vingt dernières années.

Il a toujours été cassé. Et il a l'air cassé, fourbu, mais solide. Son visage est ravagé par le temps, mais ses yeux sont demeurés jeunes. Il a encore toutes ses dents, Bill, et ses pommettes d'Indien ne cessent pas de grossir. Il gagne en sagesse à défaut de bien gagner sa vie.

Le cycle travail, chômage, aide sociale, il connaît ça, Bill. Et ce n'est parce qu'il est paresseux. Quoi qu'en pensent les abrutis repus et les spécialistes des HEC.

Ils aiment ça, les couards, tirer sur les blessés à la guerre. Ils n'auront jamais les couilles de tirer sur leurs généraux. Bref, ils n'aiment pas l'idée qu'un type comme Bill ne soit pas l'esclave soumis par excellence, celui qui dit toujours oui, oui, monsieur, oui, oui, madame, je suis à votre service, s'il-vous-plaît, pensez que j'ai une famille à nourrir, je vais laver le bol de toilettes avec ma langue si vous voulez, merci, merci.

Bill, voyez-vous, n'est pas tout à fait con. Il s'est rendu compte assez vite que même les plus obséquieux pouvaient aussi connaître le cycle travail, chômage, aide sociale. Et ils n'en étaient pas plus honorables ou bien honorés pour autant.

Si ça se trouve, Bill avait toujours eu raison de demeurer stoïque, de ne pas ramper aux pieds des patrons et de regarder tout ça comme une farce pas toujours drôle, un monde gouverné par le cash, un monde d'apparats et d'apparences, de bijoux clinquants et d'argent inventé à partir de rien. Pour un autochtone, chaque individu est roi. Qu'il soit déchû ou non, un roi reste un roi.

L'économie roule sur quelques mensonges de courtiers bien peignés, propres, qui plongent des continents entiers dans le marasme économique pour enrichir les riches et appauvrir les pauvres, comme ça s'est toujours fait depuis que le monde est immonde.

Et Bill, dans tout ça, il est comme l'Indien dans Lucky Luke, les bras croisés à tirer une poffe. La civilisation se construit autour de lui, avec le cheval de fer, le télégraphe et la barbarie qui vient avec, et l'Indien ne dit rien, ne fait rien. Il tire une poffe.

Ses yeux sont mi-clos comme ceux d'un moine bouddhiste, un Indien de l'Inde celui-là.

Bill atteint un état de quiétude dans la sensation que tout ça n'est qu'une lamentable farce. Glouskap va revenir, qu'il se dit Bill, en se rappelant une vieille légende de sa grand-mère qui s'est fait foutre dans les orphelinats de Duplessis, idole des adéquistes et conservateurs, pour désapprendre l'algonquin et apprendre que les Sauvages étaient possédés du démon. Glouskap va revenir, non seulement dans le programme de l'enseignement moral, à l'école, mais aussi en chair et en os, un géant qui viendra rétablir l'harmonie entre les hommes et la vie. On reviendra au Grand cercle de la vie sur l'Île de la Tortue, se dit Bill en lui-même, pour survivre à ses récessions incessantes.

Bien sûr, ce n'est qu'une légende.

Une vraie récession s'en vient, peut-être une crise économique pour ne pas employer d'euphémisme. Des milliers de milliards de dollars partent en fumée, en ce moment même.

En vérité je vous le dis, Bill voit ça venir de loin, la crise. Ce n'est pas le sort des banquiers ruinés qui l'inquiète. C'est le sort de ses proches. Savent-ils chasser, pêcher, vivre sans eau courante ni électricité? Pourront-ils vivre sans voiture ni ligne Internet? Pourront-ils regarder les oiseaux du ciel et se convaincre que le Grand Manitou les nourrit?

Rien n'est éternel. On ne sait jamais comment ça pourrait se passer.

Bill est devant la SAQ, sur la rue des Forges à Twois-Wivièwes. Bill s'est déguisé en Indien, et pour le moment il vend un journal de rue ou des cigares.

Il voit le monde comme on ne le voit pas.

Et il tire sa poffe, sans mot dire, avec une infinie tendresse pour tous ces pauvres bougres autour de lui qui le croient pauvre comme Job.

-Si tout' pète, qu'il se dit en lui-même, des gars comme moé, qu'i' ont toujours su s'tirer du pétrin dans des situations où i's avaient p'us rien, ben, i' vont être ben moins malheureux qu'eux autres qui ont tout'... pis qu'i' savent pas encore qu'i' pourraient tout perdre. Maudit qu'i' font pitié...

-Monsieur, c'est combien pour le journal? que lui demande une gentille dame avec un col de fourrure et des bijoux pesants.

-Pour vous c'est gratuit madame... répond Bill en se tirant de son demi-sommeil. Les temps vont devenir dur pour tout l'monde. Faut s'entraider!