mercredi 17 septembre 2008

LE PLUS BEL ÂGE DE LA VIE


« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie.Tout menace de ruine un jeune homme : l’amour, les idées, la perte de sa famille, l’entrée parmi les grandes personnes. Il est dur à apprendre sa partie dans le monde. À quoi ressemblait notre monde ? Il avait l’air du chaos que les Grecs mettaient à l’origine de l’univers dans les nuées de la fabrication. Seulement on croyait y voir le commencement de la fin, de la vraie fin, et non de celle qui est le commencement d’un commencement. »

C'est de Paul Nizan, compagnon de Jean-Paul Sartre, et c'est tiré de son roman Aden Arabie. C'est un roman que je n'ai jamais lu jusqu'au bout. Pourtant ces quelques phrases, au tout début du roman, sont restés figées dans ma tête à jamais.

À vingt ans, tout s'écroulait dans ma vie. Tout me semblait pesant et sans espoir. Pour tuer le temps, je m'en prenais à tout ce qui ressemblait un tant soit peu à de l'hypocrisie: politique, religion, art, éducation, amour, etc.

J'ai conservé quelques-unes de ces habitudes, mais ce n'est plus par snobisme de jeune con. Je pense même avoir gagné de la sincérité et de l'authenticité au fil des ans. Je sais débusquer l'hypocrisie sans sauter les plombs.

J'ai maintenant quarante ans. J'ai passé l'âge de ne voir que les ruines. Je vois un oiseau sur une branche et je m'attendris. À vingt ans, j'aurais plutôt tirer l'oiseau au bazooka si j'avais pu.

Je suis comblé d'amour. Mes idées ont pris de la vigueur. J'ai fait la paix avec ma famille. Je suis devenu une grande personne.

Le monde n'est plus un chaos informe, il n'est que le monde, avec ses hauts et ses bas, ses sommets de beauté et ses vallées de larmes. J'y tiens mon rôle et je ne tiens pas à ce que tout le monde soit comme moi, bien au contraire de tous ceux qui m'écrivent et voudraient que j'enlève mes sacres ou mon athéisme de mes textes.

J'affronte désormais les imbéciles avec de la compassion et même un peu de tendresse. Je leur laisse toujours une porte de sortie, comme je le ferais avec un rat pris dans un coin devant moi. J'ai appris qu'il faut toujours laisser aux gens une petite place pour s'enfuir si tu ne veux pas te faire mordre par eux et attraper leur rage. À moins d'être sûr de pouvoir tuer le rat d'un solide coup de pelle sans pardon, il vaut mieux lui laisser le champ libre pour qu'il décampe.

Je n'éprouve plus de plaisir à jouer avec les vies des autres. Je ne me dope plus au ressentiment.

Vous vous dites sans doute que je suis devenu un plouc qui se met à jouer au pharisien, troquant ses délires de jeunesse contre une sagesse de vieux croûton. Et vous n'avez pas tout à fait tort. Même que je vous pardonne de penser ça.

Je me tiens le plus loin possible de ce que je n'aime pas au lieu de me plonger dedans comme un con, comme je le faisais avant. Je me prenais pour Don Quichote ou Cyrano de Tabarnak, à vingt ans. C'était moi contre le monde entier. Il ne fallait pas me chercher bien longtemps. On me trouvait avant même que de me chercher. Le front ne venait pas à moi, j'allais au front, parce que j'avais du front tout le tour de la tête.

Évidemment, il reste encore un peu de feu dans mes veines. Je ne suis pas du genre à me fermer la gueule, vous n'avez qu'à parcourir mon blogue si vous en doutez.

Néanmoins, je ne me reconnais aucun ennemi. Je divise les gens en deux catégories, ceux qui semblent avoir un coeur et ceux qui n'en ont pas du tout.

J'accepte les ratés ou les snobs dans la catégorie de ceux qui ont un coeur si c'est le cas. Je leur pardonne tout s'ils s'attendrissent du vol d'un moineau ou du vent qui fait frémir le feuillage d'un plant d'herbe à poux.

Ce que je ne pardonne pas, en fait, c'est d'être un sans coeur. Vous pouvez faire de la peinture abstraite autant que vous voulez, écrire des textes nuls, jouer au notable, ça ne me fout rien si vous êtes de ce genre d'abrutis qui a la main sur le coeur. Je ne m'élancerai pas sur vous comme je le faisais à vingt ans, pour vous faire chier dans vos culottes. Je vais juste vous offrir des chips ou du café ou de la bière, comme si je ne vous écoutais pas et que je vous accueillais chez-moi.

Je suis comme un vieux chien, pas nécessairement blasé, ni fatigué, mais juste en mode éco-énergie. Mon écuelle est pleine. Je peux dormir tout mon soûl. Ma blonde m'aime. Que demander de plus?

J'ai quarante ans et, ma foi, c'est le plus bel âge de la vie.