mercredi 10 septembre 2008

La fois où j'ai tenté de devenir un vrai artiste


Ce n'est pas facile de devenir un vrai artiste. Prenons moi pour exemple. Non pas que je sois l'exemple le plus intéressant qui soit. Le je, ça finit par lasser. Je suis le premier qui sent que ça le fait chier, le je, qu'il soit un autre ou pas. Évidemment, je fais référence à Rimbaud: «Je est un autre.» L'absinthe, ça ravage son homme. Ça finit par lui faire écrire n'importe quoi dont «Je est un autre.» et «Quoi?».

Elle est retrouvée .
Quoi ? - L'Éternité.
C'est la mer allée
Avec le soleil.


Ce «Quoi?» de Rimbaud, non mais quel «Quoi?» n'est-ce pas? Le reste n'est qu'états d'âme d'adolescent pubescent porté un peu trop à mon goût sur l'absinthe et les autres drogues. La preuve, dès qu'il cessa de consommer, le mec, il cessa d'écrire et il devint un homme normal qui vendait des armes en Afrique comme tout un chacun. Donc, quel «Quoi?»...

Bon, revenons à nos moutons.

Et je n'ai que moi pour tout exemple. Même si je ne suis pas vraiment un mouton, sinon un mouton noir aux dents acérés parmi le troupeau qui se fait tondre sans rechigner. Ouais, c'est pas pour me vanter mais je serais probablement plus du genre mouton teigneux.

Le mouton teigneux que je suis s'est toujours tenu un peu à l'écart. Je suis un peu toqué, sans doute. Et je passe mon temps, depuis ma tendre enfance, à dessiner et à écrire des niaiseries.

Un jour, comme ça, je me suis dit «je veux devenir un artiste».

C'était après que j'aie abandonné mes études en droit à l'Université Laval.

Après deux ans de torchage de culs au Centre hospitalier de l'Université Laval, sur les quarts de nuit.

Après un an de philosophie à l'UQTR avec le meilleur professeur que je n'aie rencontré dans ma vie: Alexis Klimov, plus qu'un prof que je vous dis, mais un chic type. Et dans mon échelle de valeurs, chic type, même si ça fait un peu court, c'est un honneur. Je ne saurais faire plus long parce que je suis un peu toqué. Je passe mon temps à dessiner et écrire des niaiseries.

Donc, j'étais encore étudiant en philosophie à l'UQTR et je voulais devenir artiste.

Ça m'avait pris comme ça, d'un seul coup. Comme on se dit je veux devenir plombier ou vendeur d'assurances. Moi, mon métier, ce serait artiste.

Donc, je passais mon temps à dessiner et écrire des niaiseries.

Cependant, j'avais compris qu'il fallait aussi montrer sa face. On ne pouvait pas devenir un vrai artiste en vivant dans son garde-robe.

Alors je me suis mis à fréquenter les 5 à 7, bien que je n'aie pas eu à faire trop d'efforts puisque j'étais déjà un peu sur la rhumba, si vous voyez ce que je veux dire. J'ai juste changé de bars, mettons. Je me suis mis à fréquenter la gent littéraire snobinarde et bornée, pour voir si je pouvais devenir un vrai artiste. J'ai délaissé les lieux glauques et sordides où il m'arrivait de traîner pour prendre ma dose de marginalité extrême, bars miteux du centre-ville trifluvien où il était loisible d'écouter Led Zeppelin dans le juke-box en buvant d'énormes quantités de bière.

Je suis passé de la Laurentide à La Chouffe. Et La Chouffe, croyez-moi, coûtait pas mal plus cher. Mais il fallait que je mette un peu du mien pour devenir un vrai artiste. Va pour La Chouffe. Va pour le bar Le Xylophone Existentialiste. Et là je suis le type qui fait chier, bien sûr, puisque je vois bien que je ne peux pas jouer le rôle de l'artiste éthéré, qui raffole de l'art abstrait et du roman structuraliste. Premièrement, ça me dégueule. Et il n'y a pas de deuxièmement.

Donc, je suis l'artiste qu'il vaut mieux ne pas emmerder avec des faux-semblants. Je me dis que le rôle me convient et c'est celui-là que j'adopte.

Je confronte. Je cherche le scandale et l'obtiens facilement. Je parle une fois et on se souvient de moi toute sa vie. Non pas parce que j'ai parlé, mais parce que je suis grand et gros en tabarnak. Que voulez-vous que je vous dise? Le drame de ma vie, c'est que l'on s'intéresse plus à moi parce que je suis beau que parce que je suis con. Je préfèrerais qu'on m'aime pour mes conneries, tiens, pour les niaiseries que je dessine ou j'écris... Comme ça, je pourrais vivre libre et heureux chez moi, sans déranger personne.

Mais c'est là le hic, pour devenir artiste il faut que tu déranges tout le monde.

Donc, je voulais devenir artiste. Je dérangeais surtout les artistes. Je riais d'eux, la plupart du temps, et de leurs prétentions poétiques qui, trop souvent, ne volaient pas haut.

Alors je me suis mis à saboter le Festival de la poésie de Twois-Wivièwes, une année, et quelques autres après. Un artiste doit aussi susciter la polémique, mettre de la vie là où il n'y en a pas.

C'était en 1991. Et je voulais devenir artiste plus que jamais. Deux poètes s'étaient fait refuser une récitation de vers au Xylophone Existentialiste. Ils étaient saouls et défoncés raide. J'étais avec Viviers, Ti-Lou, Walker, tous quatre poètes, et plusieurs autres fêtards. On buvait ferme, nous aussi, de l'alcool à 94%. Comme nos deux poètes expulsés, par un pur hasard.

C'était trop injuste. Alors nous sommes allés au Xylomachin et nous nous sommes emparés du micro, je veux dire moi, puisque les autres n'ont pas suivi. Pour la bonne raison que les deux poètes expulsés précédemment étaient tombés sur la batterie, faisant revoler la grosse caisse et les pieds de micros. Sacrement, c'était tout un foutoir! De la vraie poésie, enfin!

Les poètes et poètesses étaient un tant soit peu éberlués. J'ai lâché quelques niaiseries au micro, un poème très frondeur, influencé par Mars sans doute, qui s'est récité en deux temps trois mouvements. Puis nous avons crissé notre camp.

Nous sommes revenus deux jours après, parce que l'un de mes chums serbo-croate m'avait poussé à bout en disant que je n'étais pas game de retourner au Xylophone Existentialiste. La chose qu'il ne fallait pas me dire.

J'y retourne. Je me tiens calme. On vient me voir et on me prie, d'ailleurs, de rester calme. Sans quoi, l'on va me crisser dehors. J'obtempère en me callant un douze onces de vodka avec deux bières.

-C'est la soirée de clôture du festival Gaétan... On te prie de rester calme, s'il-vous-plaît! vient me répéter une blondine au regard perdu dans les nuages de la poésie.

Les poètes récitent. Le Serbo-croate qui m'accompagne rote pendant les récitations. Et il rote très fort: sa digestion est mauvaise, n'y voyez rien de déplacé.

-Bleu comme la nuit qui lentement s'écoule dans un fatras de fatrasies cyclopéennes...

-Baaaaaarp!!!!

-....cyclopéennes qui s'amenuisent dans le mitan du...

-Rooooooooooooote!

-...du lit... hee...

Les poètes sont médusés. Et moi, je rigole. Enfin, j'essaie de me retenir mais je pouffe de rire comme un gros con. Je trouve la situation trop ridicule. Ils ont le droit d'aimer ça et le Serbo-croate est trop vulgaire. Bien sûr, on a vingt ans et on n'est pas subtil. On n'est pas des anges, c'est sûr, mais on est jeunes, hostie. Si les jeunes ne peuvent plus rire des vieux, où cela nous mènera-t-il? Hein?

Un type prend le micro pour annoncer que c'est la fin du festival. Il remercie tout le monde. Et on l'applaudit.

Alors, moi et mes amis, il nous prend l'envie de scander le prénom du président du Festival.

-Raymond! Raymond!

(Il ne s'appelle pas vraiment Raymond, mais ça passe pas mal mieux, because I'm wiser than wise.)

-Raymond! Raymond!

Raymond, tout sourire, se faufile un chemin parmi la foule et s'en va prendre le micro pour répondre à notre appel.

Arrivé au micro, il se rend compte que c'est nous qui scandons son prénom, nous les fouteurs de merde, et il comprend alors toute l'ironie de la situation.

-Vous autres! Gang de poètes anarchisses! Mangez d'la marde!

-Mais on t'aime nous Raymond! que je dis.

Et tous les autres ivrognes avec moi se mettent à scander «Raymond! Raymond!» comme si nous étions au stade de football, en train de gueuler pour les Diablos.

Nous venons de scrapper sa finale, sans le savoir. La radio de Radio-Canada est sur place et vient d'enregistrer les rots, Gang de poètes anarchisses et mangez d'la marde!

Nous savourons cette petite victoire en cessant de fréquenter les bars où l'on veut devenir un artiste.

Dans les années qui suivront, je me dissocierai toujours plus de l'alcool et des artistes.

Je vois bien que ce n'est pas pour moi.

Je suis trop niaiseux, c'est évident.

Donc, je reste tout seul dans mon coin à écrire et dessiner des niaiseries.

Et je ne dérange personne.

Sinon ceux qui ont accès à un ordinateur.

Mais là, franchement, vous n'avez qu'à cliquer ailleurs.