dimanche 21 septembre 2008

MAUDITE POLITIQUE À MARDE!


Je déteste la politique viscéralement. Mais je m'en occupe de temps à autres, comme je sors les vidanges ou lave la vaisselle. J'accepte la politique dans ma vie, même si ça ne me procure pas de plaisir. Tout ça parce que mon père m'a toujours martelé qu'il fallait voter pour avoir le droit de chiâler contre les gouvernements.

Et croyez-moi, mon père a toujours chiâlé.

-Sûr que quand i' sont au pouvoir, c'est toujours au plus fort la poche, que disait Pa. I's d'viennent tous pourris un jour ou l'autre. Pis c'est pas à Cuba qu'tu tends la main dans la boîte à malle pour r'cevoir du BS!

Là-dessus, je suis comme lui, j'ai beau avoir le coeur à gauche que je ne suis plus capable de piffer ces petits gardes rouges qui veulent tout abolir, comme les conservateurs ou les adéquistes, à l'autre extrémité du spectre.

Encore qu'ils soient même un peu moins pires à droite que tous ces gogos qui pensent qu'à Cuba c'est la pura vida sous le joug du Coma Andante, le Coma ambulant comme l'appellent les membres du groupe punk-rock cubain Porno Para Ricardo.

Mon père m'enrageait quand je lui vantais la révolution cubaine. J'étais jeune et con, que voulez-vous.

-Hostie d'barbus sales du calice! me disait-il. Essayez de faire la grève à Cuba, i' vont vous crisser en d'dans pour cinquante ans, au pain sec pis à l'eau, les hosties d'pourris sales! C'est 'ien qu'des tabarnaks de pleins d'marde du calvaire! Allez-y à Cuba, allez-y faire des manifestations là-bas, avec des pancartes!

J'essayais de vendre à mon père la dernière édition de Lutte socialiste, où l'on me voyait en photo sur la couverture, avec une banderole où il était écrit «indépendance et socialisme». En bas de la photo, c'était écrit en langue marxienne que Cuba est une république des travailleurs qui a fait une dérive bureaucratique, un point de vue trotskiste, comme quoi la dictature sous Trotski aurait été bien meilleure.

Je revois cette photo aujourd'hui et je me dis que j'aurais mieux fait de baiser ce jour-là au lieu de perdre mon temps à scander des slogans. Évidemment, mon père l'a acheté, le journal, et il a fini ça en fou rire, comme d'habitude, pour que la politique ne me détruise pas trop.

-T'es mon Prolo... À c't heure, mon p'tit Gaé, j'va's t'appeler Prolo! Ha! Ha! Ha! Hein, mon Prolo?
Parlez pas des bourgeois à mon petit Prolo, i' mord! Ha! Ha! Ha!

Du coup, il acceptait que je me promène avec plein de faucilles, de marteaux et d'étoiles rouges sur mon manteau élimé d'apprenti-scribe.

***

Mon père commentait la politique sur les lignes ouvertes, à la radio, sur l'heure du midi. Je me souviens avec beaucoup d'émotion de ses séances de chiâlage à CHLN ou CJTR. J'étais sûr que j'allais rigoler un bon coup.

-Bon, le sujet du jour, auditeurs et auditrices, c'est la grève à l'aluminerie Reynold's, à Cap-de-la-Madeleine... Nous avons en ligne un auditeur de Trois-Rivières...

-Conrad Bouchard! J'm'appelle Conrad Bouchard pis j'reste au 865 Cloutier! Oui monsieur!

Pa se présentait toujours sans pseudonyme, une manie que j'ai héritée de lui. Et il donnait son adresse, au grand dam de ma pauvre mère effrayée par sa témérité et son insouciance. Juste parce qu'il n'était pas une couille molle qui n'a pas le courage de ses opinions.

-J'reste au 865 Cloutier, à Trois-Rivières!

Mon père pronconçait ses R. Il avait conservé un léger accent du Bas du Fleuve, où il avait grandi. Il n'a jamais dit Twois-Wivièwes, comme le font les natifs de la ville. Bref, il ne mâchait pas ses mots. Il les crachait.

-Les pleins d'marde d'la Reynold's qui rient d'voir des gars dans ' rue, avec des pancartes, à manger le mastic autour des f'nêtres juste parce que ça fait des mois que les tabarnaks veulent pas négocier... B'en moé j'comprends ça qu'i's s'fassent brasser par les grévistes! Pis, j'voudra's dire aussi qu'les hosties d'niaiseux d'la CSN d'vraient arrêter de soutenir le régime de Fidel Castro, gang de mongols!

Pa visait large, tout le temps. S'il tirait sur le boss, il tirait aussi sur ceux qui s'en prenaient au boss. C'était lui-seul contre le monde entier. J'ai hérité de ses traits intellectuels. Peut-être parce que j'en ai trop ri. Je me roulais par terre d'entendre mon père à la radio. Moi et mes frères disions à la blague que nous étions prêts à accueillir ceux qui voudraient venir lyncher mon père. Ma mère tremblait. Moi et mes frères nous amusions à faire semblant d'achever d'hypothétiques ennemis de mon père en faisant de larges mouvements avec des bâtons de baseball, des couteaux, des pelles. V'nez-y mes hosties!

Personne n'est jamais venu l'importuner, mon père, sinon des gens qui avaient faim. Pa s'occupait de distribuer les bons de nourriture pour la paroisse. Et il n'élevait jamais le ton avec les pauvres et les misérables. Il devenait plutôt l'homme le plus doux au monde. Les autres responsables de la charité bien ordonnée lui demandaient d'enquêter sur les quêteux, d'aller voir s'il y avait de la bière dans leur frigidaire, par exemple. Pa n'a jamais voulu. Il se souvenait d'avoir été pauvre, dix-huit enfants dans une cabane sans électricité et sans eau courante. Ce souvenir lui rendait toute idée d'enquête totalement intolérable.

-Qu'on leu' donne leur crisse de chèque! Au moins les enfants vont manger! I's peuvent pas s'acheter aut' chose que d'la bouffe st-chrême! Aller voir dans les frigidaires! Pour voir si j'va's faire ça! Encore des idées d'vieilles pantoufles du calice, de vieilles crisses de bottines de feutre du tabarnak! Suceux d'balustres! Grenouilles de bénitier! Pharisiens! Ça 'a jamais eu faim, christ!

***

Je déteste la politique. Mais je m'en occupe de temps en temps, comme pour les vidanges.

Hier, je discutais avec un de mes potes, un type de Winnipeg qui me permet d'avoir une vision plus large du climat politique canadien. Je lui ai expliqué que je voterais pour le Bloc québécois dans mon comté, même si j'ai passé les quinze dernières de ma vie à souhaiter que ça disparaisse de la carte, parce que le nationalisme m'horripile.

-You give 'em the kiss of death, buddy.

Ouais. Je leur donne le baiser de la mort. Au moment où le Bloc est sur le point de disparaître, je viens le soutenir, comme un vieil ennemi fraternel, juste pour sauver une certaine conception de la vie en société. Oui, je déteste à ce point les bigots.

-Les conservateurs sont trop idéologues! Ce ne sont plus les conservateurs dits progressistes de Clarke et Mulroney! C'est le Reform...

-Et le Bloc, hostie, viens pas m'dire qu'i's sont pas idéologues...

J'étais bouche bée.

-Hee... Oui. Mais je voterais pour n'importe qui, même pour Gonzo le chien, même pour Staline sans moustache, plutôt que de voter pour les conservateurs! Celui qui a le plus de chance de gagner contre les conservateurs se mérite mon vote... J'ai pas le choix! À Twois-Wivièwes, moé, j'vote pour le Bloc...

-Présent!... Comment tu peux avoir pour slogan électoral «Présent!»?

-Heille! Ris pas d'moé! C'est pas de gaieté de coeur que je vote pour le Bloc!

-Fuck! Yes... Y'a des comtés où la stratégie du Bloc ç'a toujours été de présenter pour candidat l'idiot du village...

Je n'ai pas jeté d'huile sur le feu. J'ai fait un sourire en coin.

-What a shitty world, huh? que j'ai dit à mon pote.

-You bet...

Tout ça à cause de l'hostie de nationalisme à marde.

Si le monde n'avait qu'à choisir entre la gauche et la droite, les conservateurs ne prendraient jamais le pouvoir. Mais non! Il faut aussi s'emmêler dans une chicane de drapeaux, comme toujours, histoire de laisser passer l'union de la droite pure et dure.

Je vais voter pour le Bloc dans mon comté, le 14 octobre prochain. J'ai hâte au 15 pour me vider le coeur, une fois pour toutes. Pour le moment, j'appuie le Bloc, quelle que soit sa stratégie, quel que soit son programme, son drapeau ou sa propagande.

J'appuie le Bloc parce que je n'ai pas le choix!!!