mercredi 24 septembre 2008

MON ÉTÉ DES INDIENS EN MIL NEUF CENT QUATRE-VINGT-CINQ


C'est l'été des Indiens à ce qu'il paraît. C'est aussi le Ramadan, mais je ne voudrais pas vous raconter d'histoires à propos de musulmans de façade qui se cachaient de leurs coreligionnaires pour boire ou tirer un coup.

Revenons donc aux Indiens.

Pour ce faire, je me permettrai un petit flasback. Mil neuf cent quatre-vingt-cinq, justement, l'année où est sorti le film Back To The Future qui, depuis, passe tous les samedis ou presque à TVA. Comme s'ils avaient acheté tous les droits sur ce film ainsi que sur Le flic de Beverly Hills. Évidemment, je ne suis plus capable. Et, bien sûr, je n'écoute plus la télé - ou si peu que cela m'étonne de me prononcer là-dessus comme si j'y connaissais quelque chose.

Mil neuf cent quatre-vingt-cinq, donc, une année où j'ai dû prendre au moins huit pouces supplémentaires de tour de bras.

J'étais membre du club plein-air à la polyvalente. C'était l'automne et, bien sûr, l'été des Indiens. L'hiver précédent nous avions fait une expédition de trois jours en ski de randonnée du côté de la réserve faunique du St-Maurice. Skier avec une charge de cinquante livres dans le dos, dans des sentiers où il fallait ouvrir les pistes, ce n'était certes pas de tout repos. J'y avais survécu tant bien que mal, malgré les ampoules et l'irritation au niveau du scrotum.

Le défi qui m'attendait, cet automne-là, était de descendre la rivière Métabéroutin (anciennement St-Maurice) du Rapide-Blanc jusqu'aux Trois-Rivières. Nous avions quelques jours d'entrainement dans le corps pour supporter le coup, heureusement.

Il fallait pagayer du matin jusqu'au soir, sans arrêt, le canot chargé au maximum: bouffe, tente, trois passagers.

Nous avons passé notre première nuit dans le coin de la rivière Mattawin. Une nuit sans nuages et sans lune. Je me souviens d'une pisse dans la nuit où j'avais passé au moins une demie heure à contempler la Voie Lactée, quelque chose que je n'avais jamais vue en ville.

-Y'a don' ben des étoiles dans le Ciel! Hostie! C'est pas créyable! que je me disais, en me cassant le cou.

J'avais l'impression d'être un petit rien dans l'univers. Mon sang algonquin se sentait subitement en harmonie avec cet univers qu'on m'avait caché en ville. Il n'y avait plus aucun bruit d'automobiles, ni de saoulons qui gueulaient en pleine rue. Il n'y avait que de l'infini, partout.

Au matin, toujours sous le soleil de l'été des Indiens, nous avons déjeuné à toute vitesse, du bacon séché avec du gruau, puis les canots filèrent sur l'onde jusqu'à St-Roch-de-Mékinac.(Mékinac ou mikinak veut dire tortue dans la langue de mes ancêtres. D'où le Lac-à-la-Tortue, une autre municipalité du coin.)

Cette nuit-là, le mercure chuta sous la barre du point de congélation. Un gars de la bande, qui était dans les cadets de l'armée, avait failli mourir. Il avait couché dehors dans son sac de couchage et quelques voyous qui nous accompagnaient avaient cru bon d'arroser son sleeping bag, clandestinement, pour vérifier la résistance de l'apprenti-soldat. Nous avions retrouvé le pauvre type au matin en état d'hypothermie. L'eau s'était transformée en glace. Le pauvre type était bleu. Évidemment, nos professeurs étaient catastrophés et cherchèrent les coupables en vain. On mangea encore notre gruau avec notre bacon séché et puis nous reprîmes nos canots, après avoir décongelé lentement notre camarade infortuné.

Il faisait encore soleil, mais nous allions cette fois affronter la pire journée de l'expédition. Nous avons donc ramé, ramé et ramé encore, jusqu'à Grand-Mère. Il y avait de forts vents cette journée-là et cela faisait de la vague sur la rivière. Certains participants se mirent à pleurer de découragement. Pas moi. Je ramais et fermais ma gueule. J'étais trop content d'être au grand air plutôt qu'à l'école. Et, pour une fois, j'étais vraiment un Indien.

Quelques chasseurs tirèrent au-dessus de nos têtes à la hauteur de Grand-Mère, avant le rapide. Ils chassaient le canard. Évidemment, je les ai insultés. Ils ont eu la bonté de ne pas me descendre. Et nous continuâmes notre descente de la rivière.

Après le portage à Shawinigan et au barrage de La Gabelle, il ne nous restait plus qu'à franchir le rapide des Forges. Un rapide de catégorie intermédiaire qui n'est pas facile à prendre, croyez-moi. La panique commençait même à s'installer parmi les canotiers.

Et le drame survint. L'apprenti-soldat, celui qui avait fait de l'hypothermie le matin, avait foncé dans un tas de pitounes en plein milieu de la rivière, dans les eaux tumultueuses du rapide.

Nous les attendîmes crier à l'aide, lui et ses deux partenaires de canot. Une expédition de secours fût organisée par les professeurs les plus expérimentés dans ce genre de manoeuvre délicate. Ils les ont finalement sortis de leur fâcheuse position et, évidemment, tous les autres traitèrent l'apprenti-soldat de roi des cons, surtout ses partenaires de canot qui voulaient franchement lui arracher la tête pour ne pas avoir appris convenablement à diriger son canot, puisque c'est lui qui était derrière.

-T'aurais dû mourir congelé hostie de tarlais! lui disaient-ils.

Finalement, nous sommes arrivés à l'Île St-Quentin, sur la plage, mettant fin à notre descente de la rivière. Fourbus, mais heureux. Et puants.

Quand je suis arrivé chez-moi, ma mère n'a pas voulu me laisser entrer dans la maison tellement je sentais l'ours mort. Trois jours sans me laver et, je ne sais pas pourquoi, je me mets à puer. Surtout après avoir ramé, portagé et tout le reste.

-Tu vas te déshabiller sur la galerie Guétan! Pouah! Saute dans le bain t'u' suite!

-Ok... Ok...

Je me suis endormi dans le bain. Ma mère m'a réveillé. Puis je suis retourné dans mon lit où j'ai rêvé à la Voie Lactée, à l'été des Indiens, aux érables, aux sapins, aux brochets, aux Sauvages.