vendredi 12 septembre 2008

LE ROÉ C'EST MOÉ!


Je reviens souvent avec celle-là. Louis XIV, lorsqu'il disait «le roi c'est moi» prononçait «le roé c'est moé».

Donc, dès le départ, le joual est la langue de l'aristocratie, une langue de culture et de bon goût, parlée partout dans le monde.

Même les Anglais s'y mettent, les Anglais ces cousins de la fesse gauche des Français, colonisés par des Français, par les descendants de Guillaume d'Orange, un type qui disait probablement «le roé c'est moé» aux Anglais qui étaient mieux de ne pas rechigner sous peine de se faire trancher de haut en bas en deux parties bien symétriques.

Avant que d'étudier ne serait-ce qu'une seule seconde de français, il faudrait se rappeler que la chute du français dans le monde contemporain correspond non seulement à la vitalité économique des cousins de la fesse gauche, mais aussi à l'abandon du moé.

Dès que les Français se sont mis à dire «moi», la langue française déclina dans le monde pour ne devenir qu'un calque de Chateaubriand, comme si le français était devenu une langue morte. C'était Chateaubriand ou rien. Et ce fût rien qui l'emporta.

Tout le monde tend à nous faire croire que le français d'aujourd'hui est la conséquence logique d'une savante analyse lexicographique. Pas du tout. Le français moderne est le détritus d'études lexicographiques produites par quelques sorbonnards à demi savants qui faisaient tant chier Rabelais.

Toutes les langues latines s'écrivent au son: l'espagnol, le portuguais, l'italien, nommez-les. Même le russe s'écrit au son.

L'anglais, l'allemand et le français ne s'écrivent pas au son pour les mêmes raisons. Alors que les hispanophones préfèraient la langue de Cervantès à celle des gratte-papier universitaires, nous fîmes exactement le contraire. On s'est mis à dessiner des lettres grecques dans nos lettres latines. Cicéron et Sénèque se revirèrent dans leur tombeau. La filosofi devint la philosophie, juste pour rappeler la lettre «phi», en grec. Fantôme aurait pu devenir phantôme pour la même raison qu'il s'écrit phantom en anglais: pour rien, juste pour satisfaire l'orgueil des fonctionnaires, pour nous montrer qu'ils connaissaient le grec, eux, même s'ils ne le parlaient pas.

Si vous croyez que je suis dans le champ, faites au moins l'effort intellectuel de lire Les délires de l'orthographe de la linguiste Nina Catach. Elle reprend l'histoire du français depuis ses origines et je vous jure qu'on en apprend plus qu'on ne le croyait. C'est un livre jouissif.

Le français a donc été enlevé aux écrivains pour être laissé entre les mains des fonctionnaires. Lisez Voltaire dans ses éditions originales. Juste pour voir la liberté qu'il emploie avec l'orthographe. Et vous viendrez ensuite vous plaindre des étudiants qui écrivent au son.

La mauvaise orthographe des étudiants me semble moins catastrophique pour la langue française que la mauvaise syntaxe de leurs professeurs.

Lisez un universitaire, pendant trente secondes. Lisez-le à voix haute. Tentez seulement de comprendre quelque chose à sa ponctuation, au déroulement de ses idées. Vous vous y perdrez tout de suite pour la simple raison que sa syntaxe est souvent pourrie, contrairement à ses étudiants qui peuvent avoir une très mauvaise orthographe tout en ayant une bonne syntaxe, du simple fait qu'ils ne sont pas encore contaminés par la langue savante, une langue morte, qui est loin de couler de source.

J'ai enseigné le français à des décrocheurs scolaires. J'étais toujours étonné de constater que leur syntaxe était admirable, malgré leurs fautes d'orthographe. Ils n'avaient pas encore été contaminés par la langue des fonctionnaires de l'État, qui n'est plus le français, mais un sabir qui rappelle vaguement la lecture de Heidegger dans sa version originale pour quelqu'un qui ne comprend pas l'allemand.

Une faible proportion de la population peut maîtriser le français écrit de notre époque, presque personne en fait, sinon trois pelés et un tondu, dont votre humble serviteur.

Hé! Je suis bien conscient de faire partie de cette élite de gens lettrés.

Je n'ai aucun mérite à cet égard. Je retiens toutes sortes de conneries, dont des règles de Monopoly et des règles de grammaire. Cependant, tout jeu est un peu poche si l'on ne s'en tient qu'aux règles. Mes meilleures parties de Monopoly, ce ne sont pas celles où je palabrais sur les règlements. Mais celles où l'on s'amusait, tout simplement, en se crissant des bines sur l'épaule.

Évidemment, je profite largement de ma maîtrise du français standard et l'utilise quand je m'adresse aux fonctionnaires, pour qu'ils aient l'impression que je suis respectable, que je peux me faufiler facilement dans les salles de rédaction pour publier des communiqués ou des textes décapants, juste parce que je possède la clé du français écrit dit convenable.

Je m'intéresse plus à littérature vivante qu'à la lecture des horaires de chemins de fer. Je suis un peu trop sybarite, sans doute. J'aime mieux m'amuser que m'ennuyer. Et j'ai même l'audace d'avancer qu'on apprend plus vite en s'amusant qu'en s'ennuyant.

Ce qui fait que notre système d'éducation est une catastrophe. On s'y ennuie comme ce n'est pas imaginable. C'est bourré de conventions ridicules et de logique d'enculeurs de mouches. Un esprit un tant soit peu intelligent ne peut que s'y morfondre. Ou décrocher, ce qui peut aussi être interprété comme un signe d'intelligence, même si ce n'est pas très «rusé» pour la suite des choses.

J'admire les professeurs qui, malgré les pressions ambiantes qui tendent vers l'enculage de mouches, communiquent à leurs élèves ce que Socrate devait communiquer aux siens: de la passion, des questionnements, des doutes.

Mais là, je m'écarte un peu de mon sujet.

Revenons au joual.

Tous ceux qui se sont battus contre le joual, du frère Untel à Georges d'Or, étaient carrément dans le champ. Ils s'en sont pris à des Métis qui, tant bien que mal, ont rentré dans leur gorge cette langue gutturale, plus germanique que latine, qui n'avait pas la douceur et la tonalité plutôt cool des langues autochtones.

Le joual, en fait, c'est un peu du français prononcé à l'indienne, si vous voyez ce que je veux dire. D'où Twois-Wivièwes pour Trois-Rivières.

Évidemment, c'est toujours plaisant de taper sur la tête des pauvres et des sauvages.

Alors on s'est mis à ridiculiser cet accent de têtes à plumes, de culs-terreux, de bûcherons, de coureurs des bois, d'enleveurs de souches, pour mettre à l'avant-plan l'accent de personnes ennuyantes au teint livide: moi, toi, merci beaucoup, je vous en prie, comme la marquise est charmante ce soir, etc.

***

Je me revois, tout jeune, dans la ruelle de la rue Cloutier, près de l'usine de textile Wabasso, dans la paroisse Notre-Dame-des-Sept-Allégresses. J'ai huit ans.

Chaque fois que je dis moé, les filles de la ruelle me reprennent. Elles se rappellent de leurs leçons à l'école.

-Guétan! Faut pas di'e moé! I' faut di'e moi!

-Pou'quoi que j'dira's pas moé tabarnak?

-Pa'ce que c'est pas beau!

-Pou'quoi c'est pas beau, hostie?

-Pa'ce qu'la maîtresse veut pas!

-Qu'A mange d'la marde calice!

-Pis i' faut pas sacrer oussi!

-Calice! Tabarnak! Hostie! St-Chrême! Étol! Viârge!

-Arrête Guétan! C'est pas beau!

-M'en fous hostie! Moé j'fa's c'que j'veux. Allez brailler à vos mères!

Les filles s'en vont. Avec les gars qui restent, nous organisons un concours de sacres. Celui qui sacrera le plus méritera un sac de bonbons. Évidemment, pas fous, nous changeons de ruelle. S'il fallait que ma mère m'entende gueuler mes tabarnaks lancés à pleins poumons, dans Notre-Dame-des-Sept-Allégresses, je pourrais connaître les sept douleurs.

Donc, arrivés dans deux ou trois ruelles plus loin, le concours commence.

Et c'est moé qui gagne le sac de bonbons, parce que j'en sacre une crisse de shot.

C'est la faute à mon père et son idole Michel Chartrand. Qui deviendra mon idole aussi, pas parce qu'il est syndicaliste, mais parce qu'il sacre. Chaque fois que j'écoutais Chartrand à la télé ou à la radio, quand j'étais jeune, j'avais le même sentiment de liberté retrouvée qu'en écoutant Plume Latraverse ou Lucien Francoeur.

Comme si j'avais le droit d'être un trou du cul, un type qui parle mal, qui sacre, qui dit moé, et qui ne sait pas un mot autochtone tout en étant d'ascendance algonquine, entre autres.

Je suis toujours demeuré sous l'impression que j'étais un roi du sacre. Même aujourd'hui.

Au fil des ans, par ruse plus que par conformisme, j'ai appris le français standard de façon systématique. J'ai épluché les dictionnaires, les grammaires. J'ai lu et tout relu à propos des difficultés de la langue française. Puis j'ai écrit, écrit et écrit encore. Jusqu'à ce que je puisse atteindre un niveau acceptable pour écrire mangez d'la marde, allez chier, j'm'en crisse, etc. Bref, des expressions de la vie courante qu'il faudrait taire pour avoir l'air sérieux, alors qu'on a plutôt l'air con quand on a l'air trop sérieux...

Donc, j'emploie le joual en littérature, sans honte, avec une certaine fierté, comme si je criais tabarnak à tue-tête dans la ruelle de mon enfance, pour résister au génocide culturel commis par les fonctionnaires de l'État au nom d'idéaux graphiques apparentés au snobisme.

Dites «moi» tant que vous voulez, pour avoir l'air mignons.

Moi, je dis «moé».

Parce que dans les traditions autochtones, chaque individu est un roi.

Donc, le roé c'est moé.

Ou lui.