jeudi 25 septembre 2008

UN DE MES BOGUES DE L'AN DEUX MIL

Cette histoire-là, franchement, je ne sais pas par où la commencer. Il y a toujours un commencement, n'est-ce pas, et on peut remonter loin d'aplomb, jusqu'au Big Bang si l'on a le souci du détail. Comme je suis plutôt insouciant, téméraire et jemenfoutiste à temps partiel, je ne perdrai pas trop de temps à vous planter le décor et les personnages.

Le décor? Une rue pauvre dans un quartier pauvre. Un bloc pauvre rempli de pauvres. Et parmi les personnages, il y a moi. Eh! qui vouliez-vous que ce soit? Je suis le meilleur à ma façon pour jouer mon rôle.

J'ai quitté Quebec City pour aboutir ici, à Twois-Wivièwes, dans un modeste studio avec bain, toilette, laveuse et sécheuse. Tout le confort de la vie moderne en plus petit. Je suis revenu dans ma ville natale pour mettre au monde un journal de rue. Le Vagabond que ça s'appelle.

Après avoir participé à la mise au monde de la radio communautaire CFOU, à Twois-Wivièwes, je me sens heureux de me remettre aux communications de masse. Ça va chauffer que je me dis. On va libérer la parole, encore une fois. Je vous tends la plume, le clavier, le micro: dites ce que vous voulez, on va revirer la ville à l'envers! Le king est en ville. Rock and roll's still alive! Enfin, c'était mon état d'esprit, celui d'un cave qui voudrait arrêter des chars d'assaut sur la place Tien An Men s'il le pouvait. Ou celui qui déboulonnerait la statue de Lénine, voire celle de Duplessis, sur un coup de tête. Bref, je suis ce que je suis. Révolté. Mais rieur. Je ris de bon coeur, tout le temps. Je vous assure que je ne suis pas méchant.

Bref, c'est l'an deux mil et je demeure dans un logement minable, dans le quartier Ste-Cécile, un quartier aux rues sans fin, où s'entassent des tas de gens qui veulent s'arracher la tête, aux côtés de familles pauvres et de pauvres types comme moi qui voudraient juste qu'on leur crisse la paix.

À cette époque, je travaille matin et soir, sans compter mes heures, à mettre sur pied ce foutu journal de rue. Je participe aussi aux rénovations du local de la rue St-Georges. Nous avons de grosses affiches dans les fenêtres où l'on peut lire «L'opinion d'la rue» avec un chien qui porte une casquette de punk genre squeegee. Ça fesse. On a hâte que ça sorte, notre numéro un qui comporte une entrevue exclusive avec Michel Chartrand ainsi qu'un supplément BD, une première à Trois-Rivières, avec Les z'aventures de Ti-Jean, le livreur de lait. Roberto prépare sa pièce de théâtre punk, Le Merdier, et ça aussi ça va fesser.

Le plus christ dans cette histoire, c'est que je vis un peu la même situation que celle des punks. Je n'ai pas de maison ni de télé. Je traîne ma poche de linge d'une ville à l'autre, d'un océan à l'autre. Et je vis dans Ste-Cécile. Dans un logement de cul.

D'abord, j'avais loué au demi sous-sol. Il y avait eu un dégât d'eau. La chiotte s'était brisée à l'étage supérieur et, un matin, je m'étais réveillé dans un lit imbibé de Dieu sait quoi. J'étais, bien sûr, en beau tabarnak. J'avais donc appelé Théo pour me plaindre.

Théo, en passant, c'est tout un personnage. Il est tout petit et il a une jambe plus petite que l'autre. Il représente des tas de proprio dans le ghetto. C'est en quatre-vingt-dix-sept que je l'ai rencontré pour la première fois. Par hasard. Il m'avait fait louer quelque chose sur la rue Ste-Angèle. Puis, en l'an deux mil, voilà que je le croise au coin d'une rue, par hasard encore une fois, et qu'il me fait louer ce demi sous-sol minable où je baigne dans les eaux usées!

-J'ai une belle place pour toé Guétan! Viens voir ça! Rendez-vous à quinze heures! Oui! Tu l'regretteras pas! Un bon logement toé chose! que m'avait dit Théo, le sacrement.

***

-Bonjour m'sieur Théo... C'est Gaétan. Y'a un dégât d'eau. Pis j'baigne dans marde!

Théo avait arrangé ça, comme de raison, en m'expédiant à l'étage supérieur. Il avait fait expulser le gus que je n'avais jamais rencontré par ailleurs. Il se gelait et il laissait l'eau couler, le gus, quelque truc du genre. Il aurait même crissé le feu, ailleurs, avant. Trois mois sans payer, partout. Même au-dessus de mon demi sous-sol vaseux.

Bon. Je suis donc à l'étage supérieur. J'ai fait le ménage dans le logement. J'ai jeté les couteaux que le type utilisait pour fumer des garnottes. C'est pas trop pire.

Pendant quelques jours, je goûte à une paix relative. Je fais mes nuits quoi. Le logement du dessous est vide et les voisins qui m'entourent, que je n'ai jamais rencontrés non plus, semblent tranquilles.

Une nuit, vers les trois heures du matin, je suis réveillé par un vacarme d'enfer. Cela vient d'en bas, de mon ancien logement. De la musique de style hiphop. Dans le prélart, même si c'est un plancher en tuile commerciale.

Je cogne sur le plancher. Et je gueule.

-Heille! J'dors!!!

Ça continue. Je gueule plus fort. J'accroche une chaise et la plante dans le plancher de toutes mes forces, en beau tabarnak.

BANG! BANG! BANG!

-J'dors ciboire!!!

Le volume baisse. J'entends une voix crier.

-T'as cassé ma lampe au plafond hostie d'cave! Va chier tabarnak! FUCK YOOOOOOU!!!

Et là, le sale type met le volume encore plus fort.

Mon sang fait trois tours et je me transforme en incroyable Hulk.

Je mets mes bottes et mes jeans d'un seul geste et je m'en vais chez mon voisin pour régler son compte.

Je ne fais pas toctoc sur sa porte: je la défonce d'un coup de poing, de toutes mes forces. La porte fesse dans le mur et la poignée s'y incruste...

Il y a huit gars devant moi. Je m'en crisse. J'aimerais mieux mourir là que de me laisser faire chier par une gang de caves. Ouvrez-moé mes hosties. Tuez-moé s'il le faut. Mais vous ne l'aurez pas facile.

Ils restent gelés en me voyant et le sont peut-être déjà, gelés. Des yos dans la vingtaine. Je fonce vers le système de son et j'arrache la plogue.

-Écoutez-moé ben tabarnak, que je leur dis en me pétant des veines dans le front, moé j'ferai pas v'nir les flics, mais vous autres vous allez les faire v'nir en tabarnak pour m'faire sortir d'icitte!

-Ok man... Cool... On savait pas... Axcuse man! On va t'laisser tranquille! me dit l'un deux, le gars qui loue le logement probablement.

Je ne dis rien et remonte me coucher, l'adrénaline tellement élevée que je pourrais soulever un camion d'une main.

Je mets une chaise devant ma porte, au cas z'où, et me couche avec une patte de chaise près de mon lit, encore au cas z'où.

Finalement, je ne dors pas du tout. Trop stressé.

Le lendemain, je songe sérieusement à demander mon étoile d'assistant-shérif pour avoir rétabli l'ordre et la sécurité dans mon bloc. Personne ne me dira merci. Personne ne saura ce qu'il s'est passé cette nuit-là. Sinon vous, chers lecteurs.

Ça m'a fait du bien d'en parler... Hu! Hu! Hu!