mercredi 24 mars 2010

Germaine Flagosse, l'unijambiste toujours souriante

Germaine Laflagosse est passée à travers une moisonneuse-batteuse alors qu'elle était encore toute jeune.

Elle en est ressortie en pièces détachées.

C'était en octobre 1934, dans le Rang du Pays-Brûlé, à St-Célestin, un petit village aux abords de Nicolet.

La récolte avait été bonne cette année-là, mais il n'y eut rien à fêter. Ce fût triste comme une pluie d'après les moissons.

La petite Germaine fût confinée à son fauteuil roulant pour le restant de ses jours. Elle n'avait plus de bras, à peu près plus de visage. Cependant il lui restait une jambe. Une jambe avec laquelle la petite Germaine devint une grande Germaine. Avec un visage à peu près refait, compte tenu des avancées de la chirurgie plastique.

Sa jambe valide devint extrêmement forte et habile. Germaine était capable de se laver, de se nourrir et de se véhiculer avec sa seule et unique jambe. Un défi, quand on y pense. Mais Germaine n'y pensa pas. Elle n'avait pas le choix. L'instinct de survie avait fait de sa jambe valide une superjambe prête à botter le cul de l'univers entier.

De sorte que Germaine Flagosse devint femme d'affaires, opérant une firme d'entretien ménager jusqu'à sa retraite, à soixante-huit ans. Elle avait attrapé une vilaine grippe cette année-là et ne se sentait plus la force de donner des coups de pied au cul.

Évidemment, elle devint une personne âgée et termina ses jours dans un foyer, parmi d'autres malades. C'est là que j'appris à la connaître. Du temps où j'étais préposé aux bénéficiaires. Du temps où je roulais sa chaise jusqu'à la salle à dîner.

Germaine, cette jambe munie d'une tête, avait certainement sondé les abîmes de l'âme humaine. De sorte qu'il était toujours agréable de l'entendre parler. Elle ne parlait jamais pour ne rien dire, Germaine. Elle ne se plaignait jamais. Elle s'émerveillait de tout: un oiseau, une fleur, un arbre. Et elle pouvait vous dire les noms de tous ces trucs en latin, en grec, en anglais et en espagnol. C'était une dame cultivée, la Germaine. L'air de rien, elle avait de la classe.

Les mauvaises langues vous diront qu'elle fumait un joint en cachette. Qu'elle roulait elle-même ses joints avec ses doigts de pied. Bon. Vous me permettrez de ne pas prêter foi à ses ragots. Même si c'était vrai, qu'est-ce que ça viendrait changer, hein?

Germaine avait été malade toute sa vie, mais avait toujours rayonné de joie.

Rien ne la faisait plus chier que d'entendre quelqu'un en train de se plaindre.

-Moé les plaignards j'endure pas ça tabarnak! disait souvent Germaine, dans son patois de la municipalité paroissiale de St-Célestin.

Pourtant, Germaine Flagosse aurait eu toutes les raisons du monde de se plaindre.

Depuis, chaque fois que j'entends quelqu'un en train de pleurnicher sur son triste sort, comme s'être cassé un ongle ou bien avoir perdu sa femme, eh bien je ne peux m'empêcher de penser à Germaine Flagosse, la grande Germaine Flagosse, l'unijambiste toujours souriante.

6 commentaires:

  1. Je me demande toujours où tu vas chercher tout ça.
    Ce texte est fabuleux.
    J'aime beaucoup ton regard acéré et tendre sur les personnages qui peuplent ton univers. Un bien vivant recueil !
    Excuse le tutoiement, il m'est venu tout seul !

    RépondreSupprimer
  2. Je vais chercher à deux ou trois pieds de chez-moi...

    Le tutoiement, y'a que ça de vrai, hein?

    Un gros merci pour les compliments. Je crois que je vais me relire, tiens.

    RépondreSupprimer
  3. Ouais, elle a raison Framboise, ils sont tellements vivants tes gens, et la tendresse que tu portes sur eux, on la perçoit tellement que du coup, on se met à leur sourire aussi, à tout ce monde là...pis mieux que ça : quand on croise les gens qu'on connaît tout autour, on se met à les regarder pareil...alors, merci.

    RépondreSupprimer
  4. Ben mon vieux, si c'est du premier jet, ça me la coupe !

    RépondreSupprimer
  5. Anne, c'est qu'ils sont vraiment vivants, ces gens... Seulement les noms ont été changés.

    De la tendresse dans mes textes? Je ne m'en étais pas rendu compte. Moi qui me vois plus comme un greffier de la comédie humaine...

    ***

    C'est un premier jet, piedsurterre.

    Je réfléchis ensuite.

    Et je peaufinerai un de ces quatres, quand je n'aurai plus rien à raconter.

    Et malheureusement ma source n'est pas encore prête de se tarir. Il y a trop d'énergumènes qui exigent que je raconte leur vie avec tous ses travers.

    RépondreSupprimer
  6. Uhm. Oui, greffier dans le sens de petit mammifère carnassier et gourmand !

    RépondreSupprimer