jeudi 3 décembre 2009

Encore des patates!


Il est malaisé de raconter l'histoire de Zigzag alias Simon Gingras.

D'abord, Zigzag a tout de l'ogre. Il est grand, gros et fort comme un boeuf.

C'est le genre de type que tu n'as pas envie de rencontrer dans la rue à trois heures du matin.

Même à trois heures de l'après-midi tu en aurais peur.

Zigzag a les épaules un voutées, le regard glacé et l'air vaguement coupeur de têtes.

Ce mastodonte de six pieds trois, deux cent soixant-dix livres, passe la majeure partie de son temps à être cassé.

Vient toujours un temps où il n'a plus un rond, le deux du mois généralement, et il tente de survivre le reste du mois du mieux qu'il peut malgré le pire qu'il veut.

L'an passé, autour du deux décembre, Zigzag hérita d'une grosse poche de patates de cinquante livres, contribution d'un ami de la rive Sud, Ti-Oui, producteur de patates.

Évidemment, Zigzag passa les jours qui suivirent à manger des patates arrosées de sel et de margarine. C'était tout ce qu'il lui restait.

Dès son lever, il faisait cuire ses patates au micro-ondes, dans la chambre misérable qu'il occupait juste au-dessus d'un bunker où tout un chacun faisait de la poudre sous toutes ses combinaisons possibles. Y'en a qui sniffaient, d'autres qui s'crinquaient, d'autres qui fumaient d'la free-base, whatever. Ce qui n'empêchait pas Zigzag de manger ses patates selon un rituel qui lui permettait de survivre, encore plus mal nourri qu'en prison, mais libre comme... ouais pas plus libre qu'il ne le faut à vrai dire.

Puis vint le quatorze ou le seize décembre, je ne sais plus trop. Zigzag reçut enfin sa TVQ. Un peu d'argent pour manger au moins un sous-marin de dépanneur.

Tout le reste du cash était passé à l'étage d'en-dessous, avec les cokés. Zigzag a sniffé, s'est crinqué pis a fumé et bu jusqu'à ce qu'il ne lui reste plus un rond.

Le lendemain, une faim atroce le tenaillait... Il n'y avait rien à manger dans les armoires. Rien dans le frigo. Il ne restait que des patates...

-Encore des patates! grogna Zigzag en les épluchant sous le flot de ses larmes de grand con.

Encore des patates... Son radio-réveil était laid. Ses vêtements étaient moches. Son coeur était brisé et il n'avait pas de bottes d'hiver, seulement des espadrilles de toile.

Encore des patates...

Encore des patates... Lui, si grand, si fort, si terrifiant... si seul...

Franchement, Zigzag devenait une vraie bombe à retardement qui pouvait exploser n'importe quand et nous, les chambreurs du bordel, on savait bien que l'gros allait sauter les plombs s'il passait une semaine de plus à ne manger que des patates.

Ce qui fait que toutte la gang de sales pis de cromos qui vendraient leur mère pour une ligne ce sont tout de même passés le mot pour apporter un peu de variétés à son ordinaire.

Nancy Mangesperme lui a donné du macaroni au fromage. Bob le Chinois lui a refilé une pointe ou deux de pizza. Et Smoky Robillard lui a laissé terminer sa poutine qui, même si elle ne contenait plus que des patates, conservait encore l'arôme gras du fromage en crottes.

Comme quoi s'il n'y avait pas un peu de solidarité dans ces sales niques à feu toute la ville serait à feu et à sang, croyez-moi.
 

2 commentaires:

  1. en voala une belle histoire!
    je te sanctifie, pour la peine, tiens:

    bise

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  2. Je ne publie que tes compliments JP. C'est une humble contribution à la cause de te rendre noble et bon.

    Ici, y'a pas d'bise. Juste de la baise et du blizzard. Et des patates.

    :)

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