mercredi 1 juin 2016

Ma bibliothèque pas du tout idéale

J'ai longtemps voué un culte aux livres, peu importe lesquels. J'entassais dans ma bibliothèque des classiques de la littérature, des essais, des traités de philosophie. des livres sacrés, des livres d'histoire et autres pamphlets politiques de tous horizons. Puis j'ai eu l'envie de voyager au diable vauvert. J'avais vingt-trois ans et considérais de plus en plus ces livres que j'aimais tant comme une collection de timbres-postes qui ne contribuait qu'à me faire perdre le fil du temps. Je me suis donc débarrassé de tous ces livres. J'ai bien tenté d'en vendre quelques-uns mais la librairie de livres usagés ne pouvait pas tout prendre et m'offrait, somme toute, un prix dérisoire pour ces livres que je croyais indispensables pour ce bel-esprit que je croyais être.

Je suis parti vers l'Ouest puis vers le Nord avec Le livre d'or de la poésie française de Pierre Seghers, Rimbaud, les Évangiles, un dictionnaire français-anglais et des récits en anglais de Jack London. J'avais aussi emporté mon baladeur et quelques cassettes: The Doors, Pink Floyd, Jacques Brel, Ravi Shankar et Philip Glass. Il ne m'en fallait pas plus pour partir sur le pouce et parcourir l'immensité d'un pays qui prétendait être le mien.

Je n'ai pas cessé de lire pour autant. J'ai fréquenté assidûment les bibliothèques municipales et universitaires tout au long de mon périple. Je me souviens d'avoir lu les oeuvres complètes de Antonin Artaud à la Vancouver Public Library. Pour le reste, j'ai surtout lu en anglais pour parfaire mon apprentissage de cette langue que j'aurai appris à aimer.

Puisque je déménageais constamment d'une ville à l'autre, je ne me suis plus encombré de livres comme je le faisais auparavant. Rien ne m'était devenu plus précieux que ma liberté de mouvement, condition indispensable de mon épanouissement. Les livres faisaient encore partie de ma vie mais ils n'alimentaient plus mes manies de collectionneur. Je les fréquentais toujours tout autant mais avec sans doute plus de détachement et aussi moins de patience. Il n'était plus question de me farcir des auteurs soporifiques qui m'apportaient si peu. Hegel pouvait bien aller se faire foutre. Kant aussi. À peu près tous les philosophes allemands, à vrai dire, hormis Nietzsche, un esthète qui n'appréciait avec raison que la philosophie française du siècle de Voltaire.

J'ai fini par atteindre un certain point de sédentarité en trouvant un amour qui me comblait d'infini.

Je me suis mis à me refaire une petite bibliothèque, livre après livre, jusqu'à ce que je revienne presque à mes manies de collectionneur. J'étais passé de deux ou trois livres à près d'un millier.

Avant de sombrer dans cette forme de dépendance malsaine, je me suis mis à élaguer. Je m'étais promis de ne faire entrer dans ma bibliothèque personnelle que des livres indispensables que j'aurais toujours le bonheur de consulter. Dostoïevski, Tchekhov, Boulgakov, Chalamov et Tolstoï n'allaient pas être sacrifiés. Ni mes Marcel Aymé. Ni Maupassant. Ni Victor Hugo. Ni l'intégrale de Shakespeare. Ni Cervantès. Par contre, je me suis montré beaucoup moins indulgent envers Hegel, Kant et tant d'autres qui étaient malencontreusement revenus dans ma bibliothèque par une forme de lâcheté intellectuelle que je ne m'explique guère. Ils ont pris le chemin de l'élagage, une fois de plus, comme ce fût le cas de tous ces imbéciles essais politiques, pamphlets et ouvrages spécialisés sur le charbon...

J'ai conservé quelques livres d'astrophysiciens. J'ai même L'origine des espèces de Charles Darwin qui me fait parfois des clins d'oeil racoleurs. Un jour ou l'autre, je sais que je vais ouvrir ce livre. Et si je ne l'ouvre pas, je le conserverai précieusement par esprit de révolte envers le créationnisme.

Parmi les auteurs québécois, j'ai gardé tous mes amis et correspondants. C'est une marque de respect bien naturelle. Si jamais ils venaient chez-moi, ils pourraient voir que je ne suis pas un faux-cul.

Par contre, Claude Jasmin a été élagué. De même que Yves Beauchemin. Idem pour Jacques Godbout: out! J'ai conservé Yves Thériault, Émile Nelligan, Louis Fréchette et quelques autres, dont Gabrielle Roy, Marie-Claire Blais, Jean-Charles Harvey, VLB et les dires de Michel Chartrand. Je ne les nommerai pas tous, mais ça tourne autour de cet axe.

Mon frère aîné, grand bibliophile, fait face lui aussi à un cruel dilemme en ce moment. Il doit se débarrasser d'un trop-plein de livres qu'il ne sait plus où mettre. Il prend sa retraite et son bureau de travail, au collège, constituait presque l'annexe de la bibliothèque de l'institution. Ces livres étaient ses outils de travail. Ils étaient nécessaires pour favoriser l'exercice de sa profession et témoigner de l'amour qu'il convient de témoigner aux livres. Par contre, on peut aimer à distance dans certains cas et laisser à d'autres le soin de découvrir ce que l'on n'aura plus le temps de visiter. Il est donc en train de faire son élagage, lui aussi. Je l'imagine suant à grosses gouttes et tremblant presque devant chaque livre qu'il doit sacrifier. Pour les ouvrages spécialisés, ça ne doit pas être trop difficile. Mais comment choisir entre telle ou telle édition de son auteur préféré? Doit-il se priver de la correspondance de Beethoven? Doit-il élaguer cet obscur auteur du XIIe siècle dont le nom m'échappe?

Comme je discutais avec lui hier, je me suis rappelé que j'avais lu le matin même que Thomas More était perçu comme le plus grand des latinistes anglais avec son "énorme" bibliothèque personnelle constituée de cent cinquante livres...

J'en ai peut-être mille. Mon frère: peut-être vingt milles.

S'il fallait n'en garder que cent cinquante, j'aurais moi aussi mes sueurs froides...

J'en ai encore beaucoup trop et dois constamment me rappeler à l'ordre.

D'autres élagages viendront. D'autres livres trouveront le moyen de rentrer dans ma bibliothèque.

Ce sera toujours à recommencer.

Jusqu'à ce que je sois vieux, j'imagine, et que je me contente de lire des niaiseries sur l'Internet.