jeudi 16 juin 2016

Hommage à mon frère Christian, professeur de littérature à la retraite

Mon frère Christian a pris sa retraite de l'enseignement. Il était professeur de littérature au niveau collégial. Il aura passé 51 ans à l'école. Cela donne le vertige...

Son collège a souligné sa retraite dans le cadre d'une soirée où l'on rendait hommage à ceux et celles qui pouvaient enfin prendre la clé des champs. On le voit ici sur la photo en exergue.

Christian est l'aîné des quatre garçons de ma famille. Je suis le troisième du lot. Neuf ans me séparent de lui. C'est donc dire que je fus, en quelque sorte, son premier étudiant. Il s'est pratiqué sur moi avant de prodiguer son enseignement aux autres. Si j'écris aussi bien, c'est un peu de sa faute. Et un peu de la faute de mon père qui m'emmenait souvent à la bibliothèque en me recommandant vivement de ne pas lire seulement des bandes dessinées.

Nous sommes des fils de prolétaires qui ont fait la Révolution tranquille.

La génération de mes parents a été condamnée au travail à la chaîne à l'usine. La nôtre pouvait escompter un meilleur sort.

Moi et Christian avons eu le privilège de poursuivre nos études jusqu'à l'université.

Christian m'a ouvert la voie. Il m'a fait prendre conscience que c'était possible de ne pas finir ses jours à la Wabasso Textile ou bien à la Reynolds Aluminium Company. Et ça tombait bien, puisque ces usines sont fermées depuis longtemps déjà. Sans les études, peut-être que je serais chômeur à plein temps. Bien que je sois très critique envers mes études, je ne suis pas assez fou pour reconnaître que cette pure formalité m'aura ouvert quelques portes. Dont celles de la culture.

J'ai développé assez tôt des velléités d'écrivain. J'ai écrit des poèmes, des nouvelles et des romans sur lesquels mon frère et mon ineffable professeur de philosophie Alexis Klimov ont jeté un regard critique, sinon assassin. Je leur en suis d'autant plus reconnaissant que j'ai brûlé la majeure partie de ces écrits minables où j'apprenais à dire ce que je ne disais pas encore. Ma plus grande joie c'est de n'avoir jamais publié ces conneries. Cela aurait très bien pu se produire. J'ai connu des types qui ont publié leurs écrits de jeunesse et qui vivent encore de l'illusion de cette jeunesse qui leur aura fait produire des oeuvres plus que médiocres. Ils se seront accrochés à des poncifs et en seront devenus les esclaves. Grâce à mon frère et à Klimov, j'ai eu la chance de ne pas me faire d'illusions sur mes billevesées. J'ai pu me délivrer des clichés pour trouver ma propre voix.

Christian m'a initié aux bons auteurs, surtout ceux du Siècle des Lumières. De Diderot à Voltaire, en passant par Rivarol et tous les moralistes français, j'ai franchement tout appris. Initialement, mes phrases étaient longues et ponctuées de points-virgules, de tirets et autres signes que j'ai dû abandonner en cours de route. En fait, c'est au cours de cette route que j'aurai appris ce que les lettres ne pouvaient pas m'apprendre. J'ai connu la vie. J'ai aimé l'amour. J'ai vécu de vraies aventures au lieu de les subir par procuration via ces lectures qui devinrent encombrantes.

Klimov m'a incité à ne plus écrire de poésie en tournant mes vers au ridicule. Mes vers étaient aussi mauvais que ceux que publient la majeure partie des maisons d'édition. Ils étaient même meilleurs en quelque sorte... Cependant. ils participaient d'une époque dont s'est gaussé Marcel Aymé dans cet ouvrage inclassable intitulé Le confort intellectuel. Mes Davy Crockett, croquettes de veau, vaudeville et vilebrequin ne l'ont pas impressionné. Mon dadaïsme est mort assassiné sous ses yeux d'érudit.

Klimov a été le professeur de Christian. Et lorsque j'ai bénéficié de l'enseignement de Klimov, c'était comme un retour aux sources si je puis dire.

Christian, en parfait klimovien, aura tué mes phrases longues à n'en plus finir. J'ai retenu à jamais cette leçon que j'ai retrouvé chez Rivarol: "Ce qui n'est pas clair n'est pas français." Dès lors, j'ai compris que je devais me conformer à l'ordre logique du discours pour mieux frapper avec mes mots. On apprend en bas âge que Luc va à l'école. Ce n'est pas À l'école, va Luc. Ni Luc, à l'école, va. Ce qui n'est pas clair n'est pas français... Toute phrase se tient mieux lorsque le sujet est suivi d'un verbe puis d'un complément. Cette vérité toute simple fait en sorte que l'on croie que j'ai une belle plume... Je dois cette belle plume à mon frère Christian. Et je le dis sans fausse humilité ni narcissisme.

Je ne doute pas de la valeur des leçons que Christian m'a inculquées.

J'ai beaucoup trop parlé de moi encore une fois.

Je souhaite que l'on comprenne que c'était pour mieux témoigner de mon admiration envers le meilleur prof que j'aie connu dans ma vie: mon frère Christian.

Libre comme il l'est devenu, j'imagine qu'il aura du temps pour partager avec votre humble serviteur cet amour des lettres qui fait partie de notre fraternité.

Il aura du temps pour feuilleter ses chers livres qu'il tarde tant à soumettre à l'élagage.

Il aura du temps pour me recommander des lectures et poursuivre ses leçons avec celui qui fût son premier cobaye.

Bonne retraite mon frère!