jeudi 2 juin 2016

Le bon gars qui ne réussissait pas à devenir un artiste maudit

Baudelaire, Rimbaud et autres ribauds nous ont malheureusement mis dans la tête de certains artistes qu'ils ne seraient rien s'ils n'étaient pas maudits. Ce phénomène s'est accentué au XXe siècle au point que le Polonais Stanislaw Ignacy Witkiewicz dusse s'inquiéter, dans son essai intitulé Les formes nouvelles en peinture, que les artistes aient à passer par l'asile psychiatrique pour tendre au monde un reflet de notre époque tourmentée.

Guy, alias Ti-Guy, était un artiste multidisciplinaire qui ressentait intensément ce besoin d'affirmer le caractère supposément maudit de sa personnalité. Il s'acharnait jour après jour à démontrer qu'il était un mal-aimé, un être exécrable, un malandrin, voire un voyou. Lui qui tenait Baudelaire, Rimbaud et Jim Morrison pour modèles ne pouvait tout simplement pas s'imaginer dans le rôle d'une personne agréable au tempérament empreint de délicatesse.

Ti-Guy n'avait malheureusement rien pour déplaire à quiconque. Son visage joufflu et bon enfant était somme toute plaisant à regarder. Il était solide sur ses deux jambes et, de plus, il sentait toujours bon. Ses vêtements, bien qu'ils fussent noirs des pieds à la tête, n'avaient rien de vraiment négligé. On savait qu'on avait affaire à quelqu'un chez qui on n'aurait pas eu peur de boire jusqu'à l'eau de ses chiottes. Ses manières étaient polies et il écoutait autrui sans les interrompre à tout propos pour mieux se mettre en évidence. C'était un gentilhomme.

Cependant, Ti-Guy faisait tout pour être maudit et mal-aimé. Il dessinait des pénis et des vulves répandant des torrents de jus. Il composait des musiques qu'il croyait excentriques alors qu'elles respectaient en tous points l'harmonie. Il se croyait même rebelle de donner son avis sur la politique en prétendant que tous les politiciens sont des ordures. Ce qui, malheureusement pour Ti-Guy, ne suscitait que l'approbation de tout un chacun.

Comme son côté artiste maudit tardait à se faire reconnaître comme tel, Ti-Guy se regardait souvent dans le miroir pour tenter de désintégrer son air aimable et ses sourcils trop ronds. Pourtant, ce naturel sympathique qu'il avait revenait tout de suite au galop après avoir vainement tenté de le chasser.

-Ti-Guy, c'est un bon gars, disait tout le monde, même ceux qu'il aurait cru ses ennemis.

Ti-Guy se refusait à le croire, évidemment. N'avait-il pas perdu tel ou tel emploi parce qu'il était monté sur les barricades de la révolte? N'allait-il jamais à l'église et encore moins aux événements dits publics qui ne s'adressent qu'à des coteries de crétins improductifs? N'avait-il pas cette gueule de colère et de justice que tous les puissants devaient craindre du haut de leur tour d'ivoire?

Eh bien non. Personne ne détestait vraiment Ti-Guy et personne n'arrivait à dire du mal de lui, riches comme pauvres, bons et méchants.

-Bien sûr que c'est un rêveur... Mais ces pénis et ces vulves sont tellement réalistes... Et quel musicien! Dommage qu'il refuse de rentrer dans le moule parce qu'il serait connu partout dans le monde... C'est comme s'il avait peur de plaire et on ne sait pas trop pourquoi puisqu'il plaît à tout un chacun. Tout le monde dit Ti-Guy par-ci, Ti-Guy par-là, et rien de méchant ne colle à cet énergumène...

Ti-Guy s'enfonça dans la drogue, le sexe et le rock and roll pour détruire cette image trop positive qu'on avait de lui. Il se couvrit de dettes. Il fût bientôt incapable de payer ses factures et son loyer. Il se retrouva presque tout nu dans la rue. Cette fois, se disait-il, tout le monde allait comprendre qu'il était vraiment un artiste maudit!

Mais non! Tout le monde se mit à l'aider alors que la plupart du temps tout le monde se fout de ceux qui se cassent la gueule. On se mit à acheter ses oeuvres, à racheter ses dettes, à lui retrouver un loyer avec de l'eau chaude et de l'électricité.

-Je ne sais pas trop comment vous remercier, bredouillait Ti-Guy, sûr que cette fois-là il avait réussi à devenir un authentique artiste maudit sinon un vrai raté.

-T'es un bon gars, Ti-Guy. Personne ne va te laisser aller comme ça. T'as un bon coeur et tu ne parles jamais contre personne... Prends le bien qui t'arrive, tu le mérites...

-Je ne mérite rien! Je suis un artiste maudit! Un drogué! Un obsédé sexuel! Un fan de rock and roll!

Ti-Guy n'arriva pas à devenir maudit, quoi qu'il fasse ou ne fasse pas.

Ce qui fait qu'un jour, tout naturellement, il réalisa qu'il était aimé de tous.

-Pourquoi? fût sa seule question.

Il cherche encore la réponse de nos jours mais s'habitue peu à peu à cette situation.

Il a mis de côté Baudelaire, Rimbaud et Morrison pour la forme.

Il n'a pas encore fréquenté l'asile psychiatrique.

Il est là, présent dans le siècle, et soucieux de ne pas froisser personne pour une raison ou une autre.

C'est vraiment un bon gars, Ti-Guy, c'est moi qui vous le dis.