mercredi 15 juin 2016

Mort, destruction et célébrité



"Je savais qu'ils étaient mes ennemis, mais eux ne le savaient pas. Ils s'aimaient entre eux, ils se serraient les coudes; et moi, ils m'auraient bien donné un coup de main par-ci, par-là, parce qu'ils me croyaient leur semblable. Mais s'ils avaient pu deviner la plus infime partie de la vérité, ils m'auraient battu."
Jean-Paul Sartre, Érostrate (Le Mur)

On ne se souvient pas du nom de l'architecte du temple d'Artémis à Éphèse. Ses dimensions colossales et  la richesse de ses décorations faisaient en sorte qu'il était mentionné parmi les Sept merveilles du monde. On se souvient par contre du nom de celui qui l'a incendié en l'an 356 de notre ère. L'hurluberlu s'appelait Érostrate et souhaitait devenir célèbre de cette manière.

Dans Crime et châtiment de Dostoïevski, l'ancien étudiant en droit Rodion Romanovitch Raskolnikov est un fervent admirateur de Napoléon Bonaparte. Il est sans le sou et rumine l'idée d'assassiner une vieille prêteuse sur gages pour lui voler quelques kopecks. Il trouve la justification de son crime dans le fait que Napoléon n'hésitait pas à tuer des milliers de gens sur le champ de bataille pour atteindre son objectif. Pourquoi devrait-il hésiter à tuer une vieille s'il voulait lui-même devenir un grand homme?

Chez Érostrate comme chez Raskolnikov, la recherche de la célébrité sert de caution morale.

Cet exemple peut maintenant s'appliquer à tous les auteurs d'attentats. Ils souhaitaient, eux aussi, devenir célèbres.

Le dictionnaire des noms propres est rempli de noms sales. Les biographies consacrées aux brutes et aux assassins couvrent plusieurs rayons de nos bibliothèques.

Des poètes ont chanté les exploits de ces tueurs.

On a rarement lu un poème à propos d'un architecte.

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Incendier un temple ou tuer des centaines d'êtres humains pour en retirer de la célébrité relève de la plus authentique bêtise qui soit. Malheureusement, nous baignons dans une culture qui se charge d'en faire la promotion. Le culte de la mort et de la destruction est omniprésent dans notre monde.

On dit des Incas qu'ils étaient civilisés parce qu'ils vivaient dans des villes. On aurait pu tout aussi bien dire parce qu'ils pratiquaient des sacrifices humains.

Les tribus nomades et pas du tout civilisées n'étaient pas exemptes de tares. Mais on n'y gaspillait pas la chair humaine comme le faisaient les civilisés.

Je sais que je vais encore passer pour quelqu'un qui entretient le mythe du bon sauvage.

Pourtant, je me questionne sur l'accroissement des attentats et des destructions irraisonnées. Ils surviennent en cette époque que le poète Ovide appelait à juste titre l'âge de fer, le pire âge de l'humanité, un âge où tout le monde s'étripe pour un rien.

Quelles réponses peut-on offrir à tous les problèmes soulevés par ces meurtres gratuits que l'on camoufle sous un vernis de civilisation, de religion ou de politique?

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Dans un autre ordre d'idées, je me souviens d'une histoire survenue dans le quartier de mon enfance. Un père de famille s'était levé en pleine nuit pour aller étrangler son fils dans son lit. Il entendait des voix...

Était-ce cette même voix qu'Abraham entendait pour lui dire d'éviscérer son fils Isaac?

Je ne le sais pas.

Ce père de famille n'a pas eu la bonne fortune d'Abraham.

Il a été retiré de la circulation.

Comme quoi ce qui est un crime pour l'un devient un acte de gloire pour l'autre...


2 commentaires:

Misko a dit...

Ce père de famille psychotique qui a tué son fils me fait penser à tous ces petits voleurs qui se font emprisonner tandis que les grands voleurs(ses) sont souvent récompensé(e)s, promus à des postes élevés et sont souvent même adulées.

Il me semble aussi qu'il y a une escalade de meurtres de toutes sortes. Mais c'est pas ça qui me surprend. Moi je suis plutôt surpris qu'il n'y en ait pas plus.

Gaétan Bouchard a dit...

@misko: un terroriste est un assassin qui n'a pas réussi... Blague à part, nous vivons à une sale époque qui se cannibalise elle-même. Beaucoup de religion et de politique. Si peu de spiritualité ...