lundi 6 octobre 2008

RENCONTRE AVEC DEUX GARS BARRÉS DANS TOUS LES BARS DE LA VILLE

L'automne, c'est le meilleur moment de l'année pour marcher. Ça, je le savais depuis longtemps. Cependant, j'ai réalisé en fin de semaine que l'automne est aussi le meilleur temps pour rencontrer des gars barrés dans tous les bars et dépanneurs de la ville.

SAMEDI MATIN - STAN MAROTTE, 50 ANS, DROGUÉ, POCHARD, MOPPEUR DE BAR

Samedi matin, alors que je me baladais avec ma bienaimée sur la rue des Forges, à Twois-Wivièwes, je suis tombé sur Stan Marotte, un polytoxicomane spécialisé dans les menus travaux échangés contre de la bière, de la poudre, voire des pilules de toutes les couleurs, du pot, du sirop pour la toux, du gelage pour le mal des dents, de la colle pour modèles réduits, n'importe quoi pourvu que Stan ne soit jamais tout à fait ici.

Stan est tout petit. Il doit faire cinq pieds huit pouces, cent quinze livres. Quand je l'ai croisé, près de la bibliothèque Gatien-Lapointe, il avait une barbe de trois semaines et ses joues étaient plus collées ensemble que de coutume. Évidemment, il m'a salué.

-Comment c'qui va mon Butch de big grizzli de Gaétan Bouchard, hein? Ha! Ha!

-Super. Stan, j'te présente ma blonde.

Ils se saluèrent. Puis j'ai enchaîné.

-Qu'est-ce que tu fais d'bon c'temps-ci Stan?

-Moé? J'su's barré partout. Y'a juste au bar Tayo qui m'tolère... J'su's barré au bar Le Saudit, barré à L'Amicale, barré à la Taverne Pinocchio, barré partout... Au Tayo, ben Tayo est d'mon bord pis j'm'entends ben avec.

-Tu salueras Tayo d'ma part. Le dernier gars en ville qui a encore du respect envers les gentlemen!

-Moé gentleman? T'es-tu malade Butch? Ha! Ha! Ha!

Stan m'a serré la main, puis celle de ma blonde, et nous avons poursuivi notre chemin.

Stan Marotte, vous ne l'auriez pas reconnu si vous l'aviez vu il y a quinze ans, à l'époque où il avait des cheveux et que ses joues n'étaient pas collées ensemble. Il vendait toutes sortes de produits pour planer, Stan, et il roulait dans une belle Trans-Am rouge, modifiée et chromée pour au moins dix milles piastres. C'était le king. Et maintenant, ce roi déchû traîne sa déchéance chez Tayo, le seul qui lui donne encore de grandes claques dans le dos et qui l'encourage à crever comme il a vécu, un doigt dans l'oeil pis l'autre dans l'cul.

Sacré Stan! Irrécupérable! Barré partout! Et du coup, tout un personnage. Un anti-héros de la misère noire qui vit dans une maison de chambres dégueulasse.

-Une chance que t'es pas comme lui, m'a dit ma blonde, en souriant.

-Pourquoi que j'serais comme lui? Chacun son rôle. Et Stan joue bien le sien. Je ne changerais pas de place avec lui!

***

DIMANCHE MATIN - PINOTTE LACERTE, 46 ANS, DROGUÉ, DEUX SEMAINES À VIVRE

Dimanche matin, j'étais au dépanneur avec Massif et j'attendais mon taxi pour me rendre au Wal-Marde. Le temps était à la pluie. J'aurais bien fait le trajet en marchant, autrement. Et comme il n'y a pas de bus le dimanche avant onze heures, parce qu'il n'y a pas d'usagers du transport en commun sur le conseil d'administration de la STTR, eh bien je me suis rabattu sur le taxi. Vous aurez deviné que je n'ai pas d'auto. Jack Layton non plus. Je ne veux rien savoir des automobiles: je m'en sacre comme de l'an quarante. Je préfère remplir mon frigo et me taper des bonnes bouffes. Et marcher ensuite pour maintenir la forme et me permettre de manger encore plus.

Bref, j'attendais le taxi avec Massif, bien engoncé dans nos manteaux, à faire des ronds de buée dans l'humidité du bord du fleuve.

Tout à coup, je le vois, c'est lui: Pinotte Lacerte tabarnak! Pas ce maudit junky de Pinotte Lacerte... Il peut bien s'appeler Pinotte, cinq pieds huit, cent quinze livres, les joues collées ensemble, dans les quarante-six piges, la barbe de trois jours, la calotte de baseball inversée vers l'arrière, les yeux sortis de leurs orbites, trente ans de prison par intermittance à son actif, pour des vols de bouteilles de shampoing et des vols de caisses de bière.

Pinotte est à vélo et il zigzague sur la rue Royale. Puis il s'enligne sur l'entrée du dépanneur et fonce littéralement dans l'escalier. Moi et Massif avons bien sûr fait un pas de côté. Pinotte a fait un pas par-dessus les poignées de son vélo et a frappé le mur du dépanneur avec sa tête. Pouf! Il titube et se tourne vers nous.

-Survaillez mon bicik asti! J'veux pas qu'parsonne vole mon bicik! C'est-tu clair?

Il joue au motard, Pinotte, et il ne suffirait que d'une pichenotte pour qu'il tombe les quatre fers en l'air.

-Occupe-toé z'en pas Massif... Y'est saoul... J'le connais... I' s'appelle Pinotte.

Pinotte rentre dans le dépanneur et en ressort presque tout de suite en sacrant, saoul raide, gelé dur, ou juste en crise de delirium tremens.

-Tabarnak! I' veulent pas m'faire crédit les hosties d'chiens d'calice de sale! M'a leu' z'arranger ça, moé! I' vont sawouère c'est qui Pinotte Lacerte!

Comme il venait de me remarquer, je me suis dit que le mieux c'était encore de le saluer, histoire de dégonfler sa crise et d'éviter qu'il n'y ait plus de dégâts. Je connais bien la psychologie de ce type d'imbécile. Et j'interviens dans la mesure de mes capacités à éteindre les conflits.

-Salut Pinotte. Beau temps pour faire du bécique c'matin, hein?

-S'lut... Ah ben... C'est gros Butch, le frère de gros Butch? C'est ça, t'es l'frère de gros Butch, hein?

Il faut dire que Pinotte a le même âge que mon frère et qu'ils jouaient ensemble au hockey, quand ils étaient adolescents.

-Qu'est-cé qu'i' d'vient ton frère, y'est où?

Évidemment, je ne lui en dis rien. Je n'ai pas envie que cette épave débarque chez mon frérot.

-J'sais pas... À que'que part... Y'est à que'que part.

Pinotte était juste assez frosté pour se foutre de mes réponses. Il n'entendait plus rien dans l'état où il était.

-I' veulent pas m'faire crédit ces hosties d'chiens sales! J'su's barré dans tou' 'es clubs pis tou' 'es dépanneurs de Twois-Wivièwes... Les tabarnaks! LES HOSTIES D'SALES! J'les aura's payé l'premier! GANG DE MANGEUX D'MARDE!

-Qu'est-cé qu'tu veux Pinotte, le monde n'a plus d'respect pour les gentlemen.

Évidemment, ma réplique a fait rigoler Massif un peu.

Et Pinotte aussi la trouva pas trop pire.

-Moé gentleman? Pinotte Lacerte, un gentleman? Ha! Ha!

Comme il me répondait ça, voilà que mon taxi est arrivé. Nous sommes embarqués, moi et Massif et, en démarrant, le chauffeur dut éviter un ivrogne sur son vélo qui lui tendait le majeur bien haut en fonçant vers la voiture.

-Tasse-toé du ch'min mon tabarnak! Tu vas sawouère c'est qui Pinotte Lacerte, toé aussi, mon hostie d'plein d'marde!

Le chauffeur de taxi, crampa le véhicule vers la gauche et Pinotte poursuivit son chemin jusque vers le premier poteau de téléphone devant lui. Il fit un autre pas par-dessus ses poignées et se péta la margoulette.

Nous avons poursuivi notre chemin vers le Wal-Marde. Et j'ai cru bon, au cours du trajet, de lancer une petite leçon de morale à Massif.

-J'le connais un peu c'gars-là... C'que j'sais c'est qu'il a toujours mangé des volées. Il bave tout le monde et tout le monde finit par le cogner. Y'est pas gros, Pinotte... Pis i' s'ramasse en prison... Pis comme y'est pas gros, i' s'est fait tatouer une larme sur le bord de l'oeil... Pis i' s'saoule, i' s'gèle. Pis i' tombe. Dans le fond, personne ne lui crisse de plus grosses volées que celles qu'il se crisse à lui-même... J'vois déjà comment va finir son histoire. Il va s'claquer une jaunisse d'ici quelques jours et il va soit finir mort, soit finir au foyer en couche, avant d'atteindre la cinquantaine... Dans l'fond j'ai un minimum de compassion pour lui...

-Moé, répliqua le chauffeur, plutôt sympa pourtant, moé j'ai pas d'compassion pour ça! C'est un hostie d'trou d'cul qui fait des dépanneurs à la pointe du couteau... J'sais c'est qui c'te calice-là! C'est Pinotte Lacerte!

-Voilà pourquoi j'utilise l'expression «un minimum de compassion» pour Pinotte. J'lui donne seulement le minimum.

Ouais. Et ce minimum, ce sont les quelques lignes que je viens d'écrire ici.

On peut donc être l'avocat du diable et même celui de Pinotte Lacerte.