dimanche 5 octobre 2008

LE FESTIVAL DE LA POÉSIE ET LES HABITS NEUFS DE L'EMPEREUR

C'était la grande soirée du Festival de la poésie, la soirée des soirées, celle où l'artiste ne s'adressait plus aux clients du Roi du Barbecue, pris en otages par les poètes, mais bel et bien à ses pairs, à ceux qui permettaient d'acquérir des espèces sonnantes, des bourses, des prix, des publications, des per diem ici et là. La chance pour l'artiste de devenir un poète prébendé, bandé ou pas.

Jean-Jules était le préféré de tous cette année-là. D'abord, il était toujours habillé en rose, Jean-Jules, et il portait toujours un lys dans sa belle chevelure bouclée aux reflets roux. Imberbe, les doigts toujours maquillés de noir, Jean-Jules était un original, c'est bien certain. Tout petit, avec une gueule d'aspirateur de maison, Jean-Jules s'était démarqué comme étant le poète des poètes tout au long du festival. Il allait réciter, encore une fois, son célèbre poème intitulé Les babines.

Honnêtement, ses poèmes étaient nuls à chier. Ils ne témoignaient d'aucune grandeur d'âme particulière ni d'un quelconque zeste de talent littéraire, même infime. C'était un stunt, Les babines. Rien de plus. Et un stunt minable, même pas d'action quoi. Juste un stunt cérébral. Les babines, c'était Jean-Jules en rose avec les ongles maquillés en noir, rien de plus. Vous auriez fait lire ce poème par un comédien et toute la magie se serait envolée, s'il est possible de parler de magie dans le cas de cet attrape-nigaud.

Oh! Je ne suis pas un grand connaisseur en la matière, bien sûr, mais je me dis qu'il n'y a rien de mieux qu'une bonne syntaxe. C'est un bon début, à tout le moins, pour s'approcher un tant soit peu d'un talent littéraire. Jean-Jules, voyez-vous, ne connaissait rien à la syntaxe. Ça paraissait non seulement dans ses poèmes -où il pouvait toujours camoufler cela sous le coup d'une démarche artistique-mais aussi dans sa correspondance, ses courriels et ses listes d'épicerie. Jean-Jules, ça, un écrivain? Voyons donc! Il détestait autant lire qu'écrire.

Bref, Jean-Jules n'avait pas de talent et il était aussi poète que votre grand-mère était pompier. Pour moi, c'était tout bonnement un escroc, encensé par d'autres escrocs, comme ça se passe partout où il y a des associations nationales d'écrivains. Demandez-le à Mikhaïl Boulgakov, tiens, ou à Henry Miller. Même s'ils sont morts, demandez-leur ce qu'ils pensent des belles institutions littéraires...

Le plus drôle dans tout ça, c'est que le Festival de la galette de L*** a lieu en même temps que le Festival de la poésie de T***. Un festival pour l'agriculture et un pour la culture. Et on se demande encore dans lequel des deux il y a le plus de fumiers...

Je sais que je vais passer pour passéiste et rétrograde, aux yeux des petits copains de Jean-Jules. Je ne souhaite pas qu'ils m'en veuillent d'être aussi cru. Je suis trop simple. Je dis ce que mes yeux voient et ce que mes oreilles entendent. Je suis comme l'enfant dans le conte de Andersen. Et ne me dites pas que vous n'avez jamais lu Les habits neufs de l'Empereur. Cela se trouve facilement et ça se lit en un clin d'oeil. Vous n'avez aucune excuse pour ne pas l'avoir lu, surtout si vous aspirez au titre d'écrivain.

Donc, je suis comme l'enfant dans ce conte. Des escrocs confectionnent de nouveaux habits pour l'Empereur, pour sa prochaine procession, et ils prétendent utiliser des tissus tellement fins que seules les personnes intelligentes peuvent les voir. L'Empereur voit bien qu'il est tout nu mais il ne veut pas passer pour un con. Donc il demande l'avis de ses courtisans. Eux aussi ferment leur gueule et trouvent ses habits bien jolis. Puis l'Empereur affronte finalement la foule. C'est le Festival de la poésie, tiens. Personne n'ose dire que l'Empereur est nu, sauf un enfant qui, d'une seule phrase, allumera le feu qui dispersera toutes les ombres.

-L'Empereur est nu! La syntaxe de Jean-Jules est ridicule!

Et tout le monde se demande ce que l'enfant a dit... Et tout le monde répète les dires de l'enfant. Et tout le monde, finalement, rit de l'Empereur, de Jean-Jules et du Festival de la galette.

Je sais que j'ai gagné contre Jean-Jules, c'est évident.

Je le sais depuis longtemps.

Jean-Jules a reçu des honneurs, comme les escrocs de l'Empereur. Poète à la mode en son temps, il sera un jour perçu comme une erreur du siècle. Il était au-dessus des gens de sa condition. Il sera maintenant en-dessous. Triste histoire.

La nature a horreur du vide et si le Festival de la poésie continue d'encenser les Jean-Jules illettrés, cela finira par être remplacé par autre chose.

Avant qu'il ne nous quitte, Jean-Jules, je m'en voudrais de ne pas révéler une de ses dernières compositions. Cela date de 1988. Il n'écrit que pour être publié, Jean-Jules, peu et beaucoup à la fois. Ses oeuvres complètes mises bout à bout rempliraient au moins dix feuilles de cartable.

Voici donc, juste pour vous, Les babines...

C'est la grande soirée du festival. Jean-Jules est encore tout vêtu de rose, un lys dans les cheveux. Et il monte vers le micro comme on grimpe en chaire. Il est fin prêt pour réciter Les babines, comme s'il avait un cheveu sur la langue. Bravo Jean-Jules! Bravo!

Il y a des babines rouges
Des babines roses
Bleues babines des marins
Marins des babines que je babine beaucoup
Oh! babines de babines
Sucer des cornets
Il y a des babines rouge fuschia
Il y a des babines vertes
Être sont babines ainsi que votre honorée du tant
Rage, rage, rage
Il y a babines et babines
Sucer des phares lus
Il y a des babines rouges
Des babines roses
Bleues babines des marins d'eau douce
Houlala-lala!

Sérieux, ce poème a gagné un premier prix.

Et ce n'est pas de la poésie, hostie.

Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. C'est ce qu'on dit, n'est-ce pas?