samedi 11 octobre 2008

MUSIQUE

Mon prof de musique au secondaire m'avait dit que je ne savais pas jouer.

Elle avait raison. Je n'avais pas un très bon rapport avec le xylophone. Je détestais ça, taper sur des lattes de métal avec des petits bâtons. Je ne connaissais pas encore Lionel Hampton et, bref, ça ne m'allumait pas du tout.

Et puis j'étais nul pour la lecture d'une partition.

Mon rapport avec la musique est le même qu'avec l'amour. Je n'aime pas lire en ces moments-là. Je me laisse aller et youppi.

Je ne dis pas que je suis Mozart, loin de là, mais je me laisse aller et youppi.

J'ai donc refoulé la musique quelques années, sûr que j'étais nul en musique.

Jusqu'à ce que ça revienne me hanter.

J'avais vingt-trois ans.

Je me suis mis à jouer du tamtam avec Rob Bob. Je suis allé voir des shows de Steve Hill, de Jim Zellers, etc. Et je me suis acheté un puis plusieurs harmonicas. J'avais le beat dans le sang. Il fallait que ça sorte.

Dès lors, je me suis mis à jouer à tous les jours, sans partition, n'importe quoi qui me passait par la tête. Et n'importe quoi, c'était souvent When The Saints Go Marching In. Sol-si-do-ré-si-sol-la-sol... La première toune que j'aie apprise au xylophone... Qui devint aussi la première que j'aie apprise à l'harmonica, puis à la guitare et enfin, à l'accordéon, au clavier.

L'harmonica m'a ouvert à la magie de la musique. J'ai tout de suite compris le principe dès que j'ai eu un harmonica en bouche, peut-être parce que j'avais ça dans le sang, comme mon oncle Fernand, un joueur de ruine-babines lui aussi.

J'ai appris vite, en voyage, sur le pouce.

Pendant les longues attentes sur le bord de la route, entre Vancouver, Whiterhorse et Labrador City, je me réchauffais en pratiquant des rigodons, des blues, n'importe quoi.

Le monde m'embarquait, me demandait parfois de jouer des riffs, et l'un des passagers sortait sa guitare et on bluesait jusqu'à notre destination. Des moments magiques que je ne saurais vous expliquer. Des inconnus qui se croisent, font de la musique, arrêtent le temps, et poursuivent leur route vers d'autres gammes.

J'ai joué partout, tout le temps, jusqu'à ce que je puisse répéter à l'harmonica ce que j'entends, même le bruit du cycle de rinçage d'une laveuse, le train qui siffle, Lucky Luke, La Bolduc et toutes ces niaiseries que réclament les néophytes et que je leur joue pour leur bon plaisir et le mien. J'avais fait le tour.

C'est bien beau l'harmonica, mais je me sentais toujours un peu frustré. J'écrivais des poèmes que j'aurais souhaité mettre en musique, mais je ne savais pas jouer de la guitare. Et chanter tout en jouant de l'harmonica, ce n'est pas évident.

Je me suis donc procuré une guitare et, pendant un an, je n'ai jamais dépassé le stade de jouer péniblement When The Saints Go Marching In au note à note. J'ai donc vendu ma guitare. Et je l'ai regrettée malgré tout. Même si je me fendais le cul pendant deux heures juste pour l'accorder avec l'hostie de diapason électronique. Je me sentais un peu con de l'avoir laissée partir si vite...

Un jour, Phil est débarqué et nous a demandé d'être hébergé pendant un mois, le temps qu'il se revire de bord. Comme il jouait de la guitare, on jammait de temps en temps avec Rob Bob, mon coloc du temps. Des tounes apparaissaient, lentement. On riait. On se débouchait une petite bière et on recommençait. On jouait de trois à quatre heures de temps, pas trop fort, pour ne pas déranger nos voisins qui, heureusement, faisaient aussi de la musique.

Avant de partir, au bout d'un mois, Phil m'a vendu sa guitare, une guitare classique Yamaha, sur laquelle je joue encore aujourd'hui, tous les jours. Je ne m'en sépare plus jamais depuis bientôt douze ans.

Cette guitare est magique, je vous le dis. J'ai commencé à jouer quelques notes, puis tout de suite j'ai sorti deux ou trois blues, comme jamais je n'avais été capable auparavant. C'est souvent comme ça en musique, pour moi en tout cas. Tu penses que c'est fini, que tu n'iras pas plus loin, que tu es un lamentable amateur, puis le feu s'empare de toi, et tu trouves les notes, les accords, la voix, tout, parce que t'es d'dans. C'est dur à dire, mais t'es d'dans.

J'ai composé mes premières tounes avec Rob. Puis, au fil de mes rencontres, s'est ajouté Mark Cavanaugh, un génial guitariste électrique qui a réussi l'impossible de parfaire mon éducation musicale, le type qui a été mon maître en musique comme mon autre pote Dan Langis a été mon maître en chanson. Fuck! Ces deux-là m'ont tout appris, sans vouloir me l'apprendre. On s'est assis ensemble, on a ouvert les micros et c'est passé du jam à la vraie affaire, accorde-toé comme du monde pis joue serré, découpe tes chansons en pieds pour que ça soit chantable, change tes riffs pour varier le menu, etc.

Je suis capable maintenant de chanter tout en jouant de la guitare et de l'harmonica simultanément, comme mes idoles Bob Dylan et Neil Young... L'impossible s'est réalisé.

Je ne prétends pas être à la hauteur de mes idoles, mais juste le fait de pouvoir le faire, c'est comme si j'étais capable de me sucer tout seul. C'est un incroyable sentiment de liberté. Ça ne s'explique pas. Mes journées ne seront plus jamais tristes. Je pourrai toujours me rabattre sur la musique pour me délivrer des mots ou de la pression que les obligations courantes de la vie peuvent exercer.

Les mots me sauvent de la paresse intellectuelle.

La peinture me sauve du bruit et de l'agitation inutile.

Et la musique me sauve de tout.

Je suis comblé.