dimanche 19 octobre 2008

I WAS A REAL NOWHERE MAN SITTING IN A NOWHERE LAND

Ce n'est pas toujours facile de faire du pouce. J'ai bloqué deux journées complètes lors de mes randonnées en auto-stop à travers le Canada.

D'abord à Wawa, un petit village de l'Ontario où tous les auto-stoppeurs doivent passer au moins un bon douze heures sur le bord de la route, selon la légende que je contribue moi-même à colporter. Une légende que je tiens d'autres auto-stoppeurs, dont plusieurs ivrognes qui me l'ont racontée alors qu'ils étaient au bord de s'écrouler sous la table. Cela vaut ce que cela vaut. Mais j'ai tout de même attendu douze heures à Wawa pour que cela vous mette la puce à l'oreille.

On m'a souvent raconté que tous les membres d'une famille de Wawa avait été égorgés par un auto-stoppeur, dans les années '70. Depuis, les Wawasseux ne ramassaient plus de pouçeux. «Va pouçer ailleurs, crotté! Va te faire couper les cheveux!» C'est du moins tout ce que je pensais la fois où j'y suis resté bloqué.

Puis j'ai changé de stratégie. J'ai ramassé du carton dans les vidanges du restaurant près duquel je pouçais, et j'ai écrit Toronto Maple Leafs au crayon feutre. Je me disais que ce serait plus efficace que Montreal Canadians... Je laisse à Don Cherry de raconter l'autre version de la légende de Wawa. Le type qui m'a sorti de Wawa, un jeune fumeur de pot qui m'avais pris à bord pour que j'en roule tandis qu'il conduisait, n'aimait pas le hockey. «I just like pot», qu'il me disait sans détour. Et tout le long du trajet, il ne m'a parlé que de pot, que de la fois où il a été le plus gelé. Ce qui finissait par être lassant, même s'il me permettait de voir Wawa et le bouclier canadien sous un tout autre angle.

ALBERTA, ALBERTA... (Eric Clapton)

Quoi qu'il en soit, c'est en Alberta, au sud d'Edmonton, qu'il m'a semblé le plus difficile de pratiquer l'auto-stop, après l'épisode de Wawa qui figure au sommet de mon palmarès.

Jusqu'à Edmonton, c'était lent mais constant, toujours pittoresque et somme toute sympathique. Je les revois sur leurs tracteurs, avec leurs calottes de baseball, tous ces grands gaillards qui ne me parlaient jamais de politique et qui m'écoutaient parler tout en riant de mon accent français, simplement et sans malice.

Et cet anglais plus raffiné, plus précis de ces vieux Albertains. L'anglais du Dominion of Canada, parlé par ces descendants slaves, je ne peux pas vous le rendre par écrit. J'ai appris l'anglais dans les manufactures et les arrières-cuisines, pas à l'école. J'était un enfant da la loi 101, un Garde Bleu unilingue francophone jusqu'à ce que je quitte le Québec pour voir autre chose que les clochers de nos paroisses et les cloches que l'on voudrait clencher.

Donc, sympathiques et vieillots, les Albertains du Nord, du moins ceux qui embarquent les pouçeux parce que les autres, dans les bars, ne me parlaient jamais, malgré mes efforts. J'étais seul, les mecs, et j'ai affronté seul des tas d'Albertains qui ne m'ont pas battu à mort ni traité de frog ou de pea soup. Suis-je souverain?

Quoi qu'il en soit, j'avais plutôt l'air d'un roi déchû entre Edmonton et North Battleford.

Je trainais lourdement mes bottes d'armée sur le bord de la Yellowhead Highway 16. J'ai senti un moment de faiblesse après avoir arrêté ma cassette des Doors pour sauter à la radio. En zigounant avec le tuner je suis tombé sur Radio-Canada. C'était Gilles Vigneault qui chantait Les gens de mon pays. Une toune que j'aurais détestée au Québec, comme je détestais tout ce qui était québécois à cette époque, par pur anti-conformisme, pour enlever ma peau de petit catholique et de petit Garde Bleu de la loi 101 qui fait des saluts au drapeau. Je me sentais citoyen du monde, métis, aborigène, habitant de l'Île de la Tortue.

Pourtant, sur le bord de la route, en Alberta, à patienter depuis des heures sans que personne ne m'embarque, j'étais susceptible de devenir la proie de la nostalgie. Au fond, je les aimais bien les gens de mon pays... Je revenais vers eux, me sentais parmi eux, partout, même ici en Alberta. Ce n'était pas du nationalisme stupide. C'était la langue de ma ruelle que j'entendais. La langue de mes parents, tout simplement. «Les gens de mon pays, ce sont gens de parole, et gens de causerie, qui parlent pour s'entendre...» Fuck, Vigneault, j'te trouvais hot cette fois-là. Tu m'as presque fait pleurer mon tabarnak! (NDLR: Au Québec, le tutoiement est une marque de respect.)

Bon, j'étais au bord des larmes. Mais j'avais une graine dans l'oeil, sûrement. Je ne suis pas un braillard d'habitude.

DEUX CENTS QUELQUES KILOS DE DÉSIR MAQUILLÉ D'ACNÉ

Mon émotion finit par attendrir une charmante automobiliste de deux cents quelques kilos qui me prend à bord de sa Toyota. Elle s'excite de m'entendre parler avec un accent français. J'ai comme l'impression qu'elle me prend pour un morceau de steak, un beau grand et gros bonhomme, menoum menoum.

Je ne prête pas trop attention à ma bonne Samaritaine qui, franchement, ne m'inspire pas du tout. Premièrement, elle a beaucoup de boutons dans la figure et elle postillonne énormément quand elle s'esclaffe comme une personne sur le bord de la crise de nerfs. Cela m'inquiète. Elle parle vite, tout le temps, sans arrêt, de tout, de rien, de n'importe quoi, n'importe comment. Et elle me dévisage, me fixe l'entrejambe en se pourléchant les commissures des lèvres... Je vous jure! Pourquoi mentirais-je? Ce n'est plus dans mon karma. Je suis trop vieux.

-Djitane! qu'elle me dit. Would you like to stop for a night at my place? Just for a night, I've got a room for you if you want, y'know? Hum? That would be great, hu? What-d'ya-think-o'...

-For sure, I appreciate, que je lui dis, but I've got to go... Well, I ought to be in Montreal for the next week and... hum... I've got a friend in Winnipeg and I'm supposed to be there tomorrow, y'know...

-Hoo... I see... qu'elle me répond, dépité. Elle ne nous regarde plus, moi et mes gosses.

Elle parle moins par la suite, ma sympathique grosse boutonneuse qui rit comme une personne qui a la bouche pleine. Et elle a effectivement la bouche pleine. Elle n'a pas cessé de manger des noix de cajous tout le long de notre trajet ensemble. Cela fait une pâte qui colle à ses dents et en déforme son sourire.

Bon, elle me débarque nulle part entre Lavoy et Innisfree. Et là, calme plat, plus rien, plus personne pour m'embarquer, plus d'automobiles, ni de tracteurs. Je ne sais pas où je suis et je ne vois aucune indication sur la route. Le soleil se couche. Je deviens anxieux.

I WAS A REAL NOWHERE MAN SITTING IN A NOWHERE LAND

J'avais de grosses ampoules sous les pieds d'avoir marché toute la journée. Encore une heure et ce serait la noirceur. J'étais dans le pétrin, au beau milieu de nulle part, d'un nulle part où il y avait tout de même un lac et un parc. Et des sapins sous lesquels je pouvais dormir... Le comble de la déchéance: dormir sous un arbre... J'étais triste ou bien j'avais une graine dans l'oeil. Il fallait que je trouve une solution pour la nuit, d'autant plus que je m'étais départi de ma tente à Edmonton pour voyager plus léger.

À l'entrée du parc il y avait une grosse affiche collée sur un panneau de contreplaqué peint en noir. «Nowhere» Park. Closed. Le parc était fermé.

Mon instinct m'a dit que je devais aller de ce côté pour passer la nuit. J'avais faim. J'avais du gruau, des noix et du riz avec moi. Il me manquait quelque chose comme du sucre.

Tout en marchant, je suis tombé sur des cerises, des tas de cerises. Il y en avait plus que je ne pouvais en prendre dans mon chaudron.

Je l'ai rempli jusqu'à ras bord et, là, je suis arrivé à une cabane en bois ronds vide.

Il n'y avait pas de cadenas. Je me suis permis d'entrer. Il y avait une toilette, un lavabo, une douche et l'eau courante n'avait pas été coupée. Quelle aubaine! Je me suis dit qu'une fois n'était pas coutume et je me suis cuisiné un riz aux cerises parsemées de noix. Et j'ai dormi à même le sol après avoir pris une douche froide, froide parce que l'eau chaude avait été coupée, mais pas l'eau froide, un oubli qui me fit du bien cette nuit-là, à contempler la Voie Lactée au milieu de nulle part, sous un toit inconnu, dans un parc dont je ne me souviens même plus du nom.

Et là, je me suis mis à chanter une toune des Beatles, tout fin seul dans mon abri de fortune, à me souhaiter une nuit paisible, un sommeil de brute quelque part en Alberta...

He's a real nowhere Man,
Sitting in his Nowhere Land,
Making all his nowhere plans
for nobody.

Doesn't have a point of view,
Knows not where he's going to,
Isn't he a bit like you and me?
Nowhere Man, please listen,
You don't know what you're missin',
Nowhere Man, the world is at your command.