vendredi 10 octobre 2008

BERNIE, AMBASSADEUR DE TWOIS-WIVIÈWES


Il n'y a pas que des Rogatien qui chauffent des taxis. En tout cas, pas à Twois-Wivièwes. On ne fait rien comme ailleurs ici, même nos chauffeurs de taxi sont des orignaux.

Prenons ce monsieur, que je ne connais ni d'Ève ni d'Adam. Court sur pattes, la soixantaine, des cheveux gris peignés sur le côté, notre homme ressemble vaguement à Benny Hill. Il a la gueule qui porte à sourire sans se moquer, et sur cette gueule s'est imprimé un sourire de philosophe. Appelons-le donc Bernie pour simplifier la narration.

Chaque fois que j'embarque dans un taxi, je parle. Ça peut faire chier certains chauffeurs, il y a même des chauffeurs caves à Twois-Wivièwes, mais ce n'est pas le cas de Bernie.

Il prend bien ça, la discussion. Tellement que je ne parle plus quand j'embarque avec. Je pense que Bernie fait honneur à notre ville. Si notre ville gouvernée par des grenouilles de bénitier a tant de prestige, c'est à cause des gens comme Bernie. Des gens naturels, lucides et souverains. Des gens qui ont de la colonne et des mots pour que les Trifluviens ne passent pas tous pour des caves. Des caves à cent milles lieues lumière de la civilisation. Des épais à deux pas de Hérouxville et de sa morale de lycanthrope laurentien rêvant de revoir sa Normandie et d'enlever de leur décor en carton-pâte ces têtes de plumes et ces étrangers qui portent des linges à vaisselle autour de la tête. Ils sont même minoritaires, ces caves, mais l'apathie généralisée des gens bons font qu'ils se hissent aux postes de commande. On peut se réjouir: leur temps s'achève. La puck ne roule plus pour eux autres. Ils vont se planter tout seul, sans que personne ne fasse d'efforts. Bye, bye! Tatas! Ouste!

Bref, Bernie, mon chauffeur de taxi, sauve la face de Twois-Wivièwes, tous les jours.

Bernie fait toujours preuve de respect et de curiosité envers tout un chacun, surtout les étrangers, pour ne pas attraper une maladie dégénérescente du cerveau.

-Vous voyez m'sieur, m'a dit Bernie, l'cerveau, pour que ça fonctionne, ça y prend pas juste des certitudes, des réponses toutes faites...

-Vous avez bien raison, lui ai-je répondu.

-Moé j'fais pas des sudokus pour faire travailler mon cerveau, j'parle au monde, de tout, de n'importe quoi, pis j'lis, j'prends des livres de science à la bibliothèque, des livres d'histoire, n'importe quoi. Pis j'écoute... J'écoute parce qu'on a pas toujours raison. Pas toujours. Ceux qui ont toujours raison, m'sieur, pour moé c'est des gens qui ont pas de respect envers eux-mêmes. I' s'mentent à eux-mêmes. C'est des caves.

-C'est pas fou ça, ajouté-je.

-Ouais, ouais... J'prends-tu par Bellefeuille ou St-Prosper?

-St-Prosper s'i'-vous-plaît. Y'a des travaux sur Bellefeuille.

-C'est vrai! J'fais juste commencer... Pour revenir à c'que j'disais, poursuivit Bernie, savez-vous c'qu'i' cherchent en religion ou ben don' en politique?

-Du monde qui dévisse leur tête et la laisse au vestiaire? que j'ai dit, pour le fun.

-En plein ça! Et vous savez comment c'qu'i' font pour les attraper, ces maudits-là? Eh ben, i's attendent que l'gars soit à terre ben comme i' faut. À terre, au plancher... Mon beau-frère, par 'xemple, i' s'est fait embarquer dans les Témoins de Jérolas parce qu'i' l'ont pogné un jour où y'était ben saoul, au bout du rouleau, le cerveau lessivé. Quand le cerveau est lessivé, m'sieur, c'est comme un ordinateur quand le disque dur est vierge: tu peux imprimer tout c'que tu veux d'ssus, c'qui veut dire pas mal de niaiseries, trop souvent. Là, t'apprends qu'un gars peut marcher sur les eaux ou ben don' qu'le projet Twois-Wivièwes su' St-Laurent c'est pas vraiment un éléphant blanc en devenir, le plus grand projet de terrain de parking à Twois-Wivièwes, pas d'référendum rien, les citoyens traités comme dans une république de bananes... Tu penses p'us, quand t'es enrôlé. Tu mangerais d'la marde si l'cheuf te disait qu'c'est bon. C'est ça qu'ça fait quand tu dévisses ton cerveau, comme vous dites m'sieur...

-Ne me parlez pas du maire, s'il-vous-plaît. Parlons de choses respectables.

-Vous avez ben raison... Pour r'venir su' l'sujet, ben j'pense qu'en politique ou en religion, les recruteurs font comme dans l'armée, i' profitent du fait qu'le gars est à terre, faible émotiffement et espsyquilogiquement, pour l'enrôler dans leu' patente. C'est comme un... qui dirait... comme un enrégiment...

-Un embrigadement?

-C'est ça! Un embrigadement. I' les prennent à terre, au plancher, pis i' leu' mett' n'importe quoi dans 'a tête. Ben moé, i' m'auront pas. J'me cultive m'sieur. J'lis pis j'écoute pas juste les nouvelles, mais les gens aussi. Pis j'en vois passer en maudit pendant 'a journée. J'finis par savoir toutes sortes d'affaires su' pleins d'sujets, comme si j'étais à l'université quand j'faisais mon taxi, c'est pas mêlant! J'aime tout l'monde moé, noirs, blancs, mauves, on est icitte pour avoir du fun et pas s'faire des accroires!

-J'suis bien content qu'un monsieur comme vous représente aussi bien l'honneur des Trifluviens. J'espère que tous les touristes tombent sur vous.

-Ha! Ha! Ha!

Il riait de bon coeur Bernie. Nous étions rendus à destination.

-Bon ça va faire... dit Bernie en laissant un silence en suspens. (...) Maudit! J'ai oublié d'partir le compteur! Ça fait trois fois depuis à peine quinze minutes... Peut-être que j'parle trop! Ha! Ha! Ha!

-D'habitude il me revient deux piastres sur un dix piastres avec le pourboire. C'est-ti un bon deal?

-Parfait! Vous m'excuserez m'sieur... J'y ai pas pensé. Marci, m'sieur, marci.

-C'est pas grave. Si vous me promettez de ne pas voter pour les conservateurs.

-Les conservateurs? Jamais d'la vie! Qu'i' baisent mon cul! Eux autres, Harper, Bush, Dumont, l'ADQ pis Lévesque!

Il cracha par terre, Bernie, juré craché quoi. Ça ne pouvait pas être plus clair.

Et voilà. C'était l'histoire de Bernie, le plus loquace et le plus aimable des chauffeurs de taxi de Twois-Wivièwes.