lundi 27 octobre 2008

PAYÉ POUR EMPÊCHER UN GUS DE SE SUICIDER

J'étais affecté au département de psychiatrie ce jour-là. La belle affaire! Je n'aurais pas besoin de torcher. Juste surveiller un seul patient pour ne pas qu'il se suicide. Ce serait moins épuisant que de travailler sur le département de gériatrie où je devais courir comme un fou toute la journée, débarbouillettes et gants de latex en main.

***

L'infirmière en chef, une stressée à la coupe Longueuil sur le bord du burn-out, me fait part des événements survenus au cours des heures précédentes en relevant ce qui avait été consigné dans le journal de bord. Comme il n'y a rien d'écrit au sujet de mon patient, elle me dit nonchalamment que je peux aller m'asseoir sur la chaise placée devant la porte 516. Elle me regarde à peine, comme si je la dérangeais.

-Comment s'appelle-t-il déjà? que je demande à l'infirmière.

-Roméo Mongrain. Il est en dépression nerveuse. Il est entré samedi dernier, me dit-elle tout d'un souffle.

Puis elle fouille dans ses poches et en extirpe un paquet de cigarettes, des Mark Ten.

-C'est pas icitte que j'va's arrêter d'fumer! Tu fumes-tu toi? qu'elle me demande.

-Non. Je fais juste boire.

-Ah... qu'elle me dit, comme si je n'étais qu'un type pas intéressant.

Heureusement qu'un psychiatre entre sur le département. Elle cache son paquet de Mark Ten dans ses poches et fonce vers le sosie de Abraham Lincoln, en plus péquiste.

-Ah! Docteur Gingras! Avez-vous passé une belle fin de semaine docteur Gingras? Hahaha! Hihihi!

Et là, elle rit à s'en fendre les lèvres, la conne. Et pendant qu'elle rit avec Doc Gingras, je vais tout bonnement m'asseoir devant la porte de la chambre 516.

Mon patient, monsieur Mongrain, est un homme dans la quarantaine bien entamée. Il n'a plus qu'une couronne de cheveux teints en noir autour de la tête. Il n'est ni très grand, ni très gros, ni très beau, ni très laid. C'est l'archétype de l'homme moyen.

Pour le moment, il dort encore. Je lis Vers l'autre flamme de Panaït Istrati en le regardant dormir.

Huit heures, neuf heures, dix heures. Puis le dîner. Il n'a pas voulu déjeuner, selon ce que m'a dit le préposé que j'ai remplacé, un gros lard qui fait des mots croisés, lui.

Il est midi douze. Il faudrait bien qu'il mange Roméo, que je me dis.

-Monsieur Mongrain, votre dîner est arrivé!

Et là je lui présente son plateau, l'installe à la hauteur de son lit.

Roméo ne dit rien. Il feint de ne pas entendre. Je vois bien qu'il ne dort pas.

-Monsieur Mongrain! C'est l'heure du dîner!

Il ne dit encore rien. Je lui remue un peu l'épaule.

-Monsieur Mongrain! Monsieur Mongrain!

-Hein? finit-il par répondre. Qu'est-cé qu'i' y a?

Il parle lentement, comme un gars en dépression nerveuse quoi.

-Votre dîner monsieur Mongrain! Votre dîner est arrivé!

-Mon boss...

-Votre boss?

-Oui, mon boss...

-Votre boss? Quoi votre boss monsieur Mongrain?

-Mon boss... J'y ai toujours été fidèle... Mon boss... Quinze ans d'service! Jamais absent!

-Votre dîner monsieur Mongrain... tiens... juste devant vous! Miam! Miam! Des bons épinards... Avec du pain de viande pis des pétates!

-Mon boss... Mon boss est parti avec ma femme! Quinze ans d'mariage à l'eau!

-Hum...

Et là, je ne sais plus quoi dire.

Roméo se relève péniblement et, le plus lentement possible, il essaie de prendre sa fourchette, sa cuillère. Rien à faire!

-Je suis épuisé... si épuisé...

-C'est pas grave monsieur Mongrain! C'est pas grave!

Et là je plonge moi-même la fourchette dans le pain de viande et la lui porte à la bouche, comme je suis habitué de faire en gériatrie. Je ne fais pas l'avion avec la fourchette mais presque.

-Heille! Ça, ç'a l'air bon m'sieur Mongrain! J'pense que j'va's aller m'chercher un cabaret rien qu'pour moé! Menoum! Menoum!

-Tu peux tout' manger. J'ai pas vraiment faim... Mon boss... Ma femme... Si épuisé...

Il finit par avaler une bouchée, puis deux, mais la troisième ne passe pas puisqu'il n'avale rien. Il déglutit ses trois bouchées de pain de viande sur sa jaquette d'hôpital en me faisant des yeux de merlans frits.

-Si épuisé... Mon boss... Ma femme...

-L'pain d'viande... Bon, ben j'vas ramasser ça j'cré ben.

J'enlève le plateau. On se reprendra plus tard dans la journée. Roméo se tourne encore sur le côté et adopte la même position foetale qu'au début de mon quart de travail.

Je le laisse ainsi pendant une ou deux heures. Je lis mon livre debout dans le corridor. J'ai mal au cul d'être assis sur une chaise depuis huit heures le matin.

Puis, finalement, Roméo se lève pour aller pisser. Ça lui prend au moins une demie heure juste pour sortir une patte de son lit. Ce qui fait que je vais l'aider pour se rendre à la toilette. Roméo se laisse conduire comme un petit enfant qui aurait bu une caisse de vingt-quatre. Et là, je pense à la pharmacopée de Docteur Gingras. On l'a peut-être gavé de pilules, Roméo, juste pour calmer une crise d'anxiété ou d'agressivité. Roméo finit par pisser et lâche un gros pet sur une note prolongée tout en se vidant la vessie.

-Prrrrrrrrriiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii-out!

Quelle job de cul, que je me dis en moi-même...

Je me dis que je pourrais emmener Roméo à la salle de séjour au lieu de le faire glander dans une chambre d'hôpital aux murs blancs comme de la chaux.

-J'vais vous mettre votre robe de chambre monsieur Mongrain. On va aller faire un tour dans la salle de séjour. Vous fumez j'pense, hein? que je dis en pointant son paquet de cigarettes, des Mark Ten lui aussi...

-M'oui... Mon boss... Ma femme...

J'emmène Roméo et son paquet de Mark Ten à la salle de séjour. Nous sommes seuls. Je fouille dans les disques et je lui mets un vieux 33 tours de Robert Charlebois où il chante Je vais à Rio, une chanson entraînante. Roméo est en train de me déprimer et je n'aime pas ça.

Roméo n'a aucune réaction pour Charlebois. Il n'est même pas capable d'allumer sa cigarette. Ce que je fais, bien sûr. Un peu plus et je la fume pour lui, sa cigarette.

-Merci... Ma femme... Mon boss... Si fidèle... Quinze ans de fidélité...

Je lui propose une partie de croquignoles, bref de pichenotes. Je l'installe devant le jeu et me place devant lui. La partie commence. Je défonce le jeu, comme au billard, d'une solide pichenote sur ma croquignole. Paf! Patlak!

C'est au tour de Roméo. Il donne une toute petite pichenette. Sa croquignole n'a pas bougé d'un pouce. Je la replace devant son pouce et son index.

-I' faut qu'vous frappiez plus fort monsieur Mongrain... C'est pas d'même que vous allez gagner! Héhé!

Il frappe un peu plus fort. Il entrechoque la croquignole rouge la plus près, sans plus.

C'est à mon tour. Je m'applique à vider la table, tiens, avec des coups à tout défoncer. Pif! Crack! Patlak! Les poches se remplissent. Je n'ai jamais aussi bien joué.

Chaque fois que c'est le tour de Roméo, il ne se passe pas grand' chose évidemment. Mais ce n'est pas une raison pour diminuer l'aspect compétitif du jeu. Comme je viens pour remporter la partie, Roméo en a malheureusement assez.

-Ça m'tente p'us... J'veux r'tourner à ma chambre... dans mon lit... Ma femme... Mon boss...

On retourne vers sa chambre. Il se remet en position foetale dans son lit. Je reprends le livre de Istrati là où je l'avais laissé.

Puis je finis mon quart de travail. Un colosse vient me remplacer. Il lit du Stephen King, lui.

-Puis? qu'il me demande.

-Il dort tout le temps. Il n'a presque rien mangé. Il se lève juste pour fumer et pisser. À ma connaissance, il n'a pas encore chié.

-Bon, ben une chance que j'ai emmené Stephen King.

Je salue le type. Je croise une autre infirmière qui discute de sa fin de semaine avec un autre psychiatre.

Et je franchis la porte magnétisée du département de psychiatrie.

Dehors, l'air est encore doux même si nous sommes bien avancés dans l'automne.

Je siffle, comme si j'étais heureux.

Je boirais bien une petite bière dans Limoilou, avec mes camarades, avec lesquels je refais le monde autour de plusieurs pichets.

Le monde est fou, c'est c'qu'on en dit, mon chum pis moé, Roméo Mongrain...