vendredi 3 octobre 2008

MES VISITES AU SUPER CALICE

Je vais faire mon épicerie à tous les jeudis au Super Calice.

À tous les jeudis, il y a une voiture de police stationnée dans la zone de livraison, devant la sortie.

Il y a deux semaines, c’était pour attraper un vieux voleur un peu miteux. Pendant qu’ils enfermaient le vieux sur la banquette arrière du véhicule, les menottes aux poignets, un lascar d’une quarantaine de piges, pas très propre lui non plus, s’en allait l’air de rien avec une caisse de 24 sur l’épaule qu’il croyait avoir subtilisée sans que cela ne paraisse.

Il devait avoir chaud, le voleur, parce que tout le monde le pointait du doigt en criant qu’il s’était faufilé aux caisses sans payer sa caisse. Il est même passé devant les policiers qui, sur le coup, ne se rendirent compte de rien.

Jusqu’à ce qu’un commis du supermarché vienne les voir pour leur dire que le gus qui s’en allait avec une caisse de 24 sur l’épaule dans le stationnement était un sacré voleur.

Les flics, déjà pris avec le vieux, ont refermé la portière et sont partis à courir après l’autre malandrin qui marchait en faisant semblant de ne pas entendre ce qui se disait derrière lui.

-Monsieur! Arrêtez-vous monsieur! Police!

Finalement, le pauvre ivrogne n’a pas eu le choix. Il a déposé sa caisse de 24 sur le sol et les flics lui ont passé les menottes. Une autre voiture de police est arrivée en renfort. Deux voleurs pour le prix d’un, en même temps, c’est rare qu’on voit ça. C’est rare partout ailleurs, sauf au Super Calice, sur St-Maurice, à Twois-Wivièwes…

***
La même scène s’est reproduite hier. Une femme de quarante ans s’est fait passer les menottes. Une autre voleuse de moins au Super Calice…

En la voyant, j’ai tout de suite pensé à une chanson de Georges Brassens, La mauvaise réputation.

Je ne fais pourtant de tort à personne
En laissant courir les voleurs de pommes (...)


Je l’aurais laissée courir, elle, et les deux ivrognes. C’est ce que je faisais du temps que j’étais commis à l’épicerie. Je ne l’ai jamais pris personnel, qu’ils volent des pommes, des bonbons, de la bière ou de la viande. Je n’ai pas l’instinct de l’inspecteur Javert et préfère les chansons de Georges Brassens, que voulez-vous.

***
Comme la femme se faisait enfermer dans la voiture de police, mon taxi est arrivé. Le taxi bloquait un peu la sortie du Super Calice parce que son chauffeur voulait s’avancer dans la zone de livraison, où était déjà stationnée la voiture du policier dans laquelle se trouvait la voleuse.

Je lui faisais signe d’avancer un peu plus loin, au chauffeur de taxi, mais il n’en faisait qu’à sa tête. J’étais un peu en tabarnak mais je me contenais.

-Qu’est-cé qu’i’ attend ciboire? Y’a juste à stationner plus loin hostie! que je me suis dit en moi-même, sans le laisser voir.

Le policier n’était pas pressé de s’enlever de là. Et il était armé. Tout le monde sait qu’on ne doit pas perturber un homme armé. Donc, le chauffeur attendait, j’attendais, et la femme menottée aussi.

Le policier a finalement refermé con calepin de notes puis il a bougé son véhicule pour aller porter sa cargaison derrière d’autres barreaux.

Le taxi a pris la place laissée vacante, bloquant un tant soit peu la sortie, obligeant les clients à zigzaguer autour.

Un type s’est mis à gueuler après le chauffeur de taxi, un Français.

-Ôte ton char du ch’min tabarnak! Y’a pas d’place pour passer avec les carrosses d’épicerie hostie d’mongol!

Le Français est venu pour dire quelque chose, mais un autre Français est sorti du supermarché au même moment pour le saluer.

-Bonjour! Bonjour! Celui-là même que je voulais voir! Hého! J’suis bien content d’te voir Didier! Merci d’m’avoir parlé de la pension que j’pouvais toucher en France… Je l’ai enfin reçue et, franchement, Didier, je t’en dois une!

J’ai placé mes sacs d’épicerie dans le coffre arrière de la voiture tandis qu’ils discutaient ensemble.

Puis le chauffeur a salué le mec et il est revenu au volant avec le sourire aux lèvres.

-Voyez comme la vie est bizarre… Y’a c’te gars-là qui se plaint de ne pas pouvoir passer alors qu’il avait de l’espace en masse pour circuler… Et, au même moment, ce gars que je n’ai pas vu depuis un an qui me remercie de lui avoir appris qu’il pouvait toucher une pension de la France… Nous avons fait la guerre ensemble en Algérie… Alors… Bizarre. La vie est vraiment bizarre! Héhé!

Oui, c’est bizarre.

Voilà pourquoi je vous en parle, pour être certain que je n’ai pas rêvé.