mardi 21 octobre 2008

UNE NUIT À LA SALLY, À TORONTO


Un long silence. Quelques toussotements. Des hommes en chaussettes font la file devant les chaudrons de la cafétéria de la Sally, l'agréable surnom que l'on donne au Men's Hostel de la Salvation Army, sur Sherbourne Street, à Toronto.

Ces hommes en chaussettes effraient l'honnête homme lorsqu'il les croise sur la rue. Tous des ivrognes, des drogués, des pouilleux.

Il se glisse parfois une âme qui a tout simplement rompue les rangs parmi tous ces gars à la mine patibulaire, une âme douce qui saigne de partout, un type qui ne se sent pas à sa place parmi ses compagnons d'infortune, à manger du pain sec trempé dans de la soupe tiède. Une âme égarée parmi les clochards et les repris de justice.

Un long silence. Quelques flatulences. Les lits craquent dans le dortoir. Le crack qui s'y fume embaume l'air d'un parfum de canette de Coke chauffée. Le Mister Clean s'y boit sans sourciller, avec un quartier de citron dedans, pour la fantaisie. Un schizophrène éclate de rire, un rire maniaque qui effraie même ceux qui ont fait du temps au fédéral: anciens violeurs de femmes ou de lois; personnes qui ont étranglé leur mère, n'ont jamais connu leur père; ceux qui ne savent plus siffler et encore moins chanter à la levée du jour. Bref, ces restes d'humanité que bientôt l'on retrouvera mort dans un parc, un stationnement ou bien une bouche de métro. Personne n'entendra parler de leur mort. Ils mourront sans ami, ni femme, sans le sou, comme toujours.

Un long silence. Et pourtant une âme qui réfléchit dans la puanteur du dortoir de la Sally. Une pensée s'étranglant lentement, rêvant de beauté autant que de chaos. Et un jeune homme étonné de se retrouver sans-culotte quand il n'y avait qu'amour et douceur dans son large coeur maintenant écrasé.

Ce jeune homme qui ne se plie plus aux vertus du Travail s'emploie à écrire des poèmes. Et il les écrit pour Elle, là où rien de parfumé ne devrait sortir, dans le dortoir dégueulasse de la Sally.

Un long silence. Il entend les toussotements. Il sent les flatulences et le gras de peau. Il voit la Misère couchée devant lui, la Misère qui expose son corps sans pudeur, un corps disgracieux, des cheveux sales sur le grabat de Lazare.

Et le jeune homme compose tout de même ses vers malhabiles à la lueur de la pleine lune, des vers prosaïques et froids, qu'il déchire aussitôt qu'il les a écrits pour ensuite recommencer de plus belle, la tête plus bouillante qu'auparavant.

Un trop long silence. Une trop longue tempête. Un trop grand isolement.

Et tous ces vagabonds ne sachant plus rien de ce que peut être la souffrance. Tous ces hommes sans larmes ni joies. Ces hommes tellement vides qui pourraient répéter mille fois les Massacres de Septembre, rétablir la Terreur, plonger le monde dans un précipice pour une seule nuit d'ivresse et de sang.

Un trop long silence.

Un schizophrène qui pleure maintenant.

Un fou qui fume sa dernière boulette de crack.

Une bagarre qui éclate entre deux voyous.

Un rastaman détraqué haut comme trois pommes qui prie Jah de lui venir en aide en ajoutant qu'il veut tuer tout le monde.

Un Terreneuvien qui pue des pieds.

Aucun poème ne sortira de cette nuit de pleine lune. Une larme au coin de l'oeil. Presque rien. Sécheresse même de la tristesse.

Demain, le jeune homme s'enfuira du côté de la Toronto Public Library -et plus loin encore.

Pour le moment, il est vide, vide, vide...

-Wanna smoke dude? que lui dit le Terreneuvien qui pue des pieds en lui tendant un briquet et une canette de Coke surmontée d'une boulette de crack.

S'enfuir...

-No thanks buddy. I try to quit.

-Ok then... Fffff-fff... Fffff... Waaaa!!! Geez! I'm flying out!

-Ok... Gimme some.

Et le poème revient, beau et fabuleux, la gloire, la foi qui soulève les montagnes. Demain, il partira. Il le sait maintenant, advienne que pourra. La poésie lui chatouille le coeur et l'âme. Il renaît. Il va bouger. Il va partir. Il va enfin revivre. Il s'en ira à Vancouver, demain, voir la Mer.
Tout est possible, enfin.