mardi 28 octobre 2008

856, CLOUTIER, À TWOIS-WIVIÈWES

J'ai vécu toute mon enfance dans un bloc un peu croche du faubourg à m'lasse. C'était un bloc à quatre logements coincé entre un bloc à quatre logements et un bloc à six logements, eux-mêmes coincés entre des blocs à logements. J'habitais sur la rue Cloutier, une rue de blocs à logements, à deux pas de l'usine de textile Wabasso, un bloc industriel sans souci architectural, entouré d'une clôture de broche rehaussée de fils barbelés. On restait dans Notre-Dame-des-Sept-Allégresses, juste à côté de la P'tite Pologne. J'ai pensé que ça pourrait être à cause des fils barbelés de la Wabasso et de ceux de la Canadian Pacific Railroad. Ça faisait P'tite Pologne, en effet...

La devanture de notre bloc était en briques. L'arrièrure était en papier-brique. Évidemment, il manquait toujours quelques pieds de papier-brique, sous l'effet du vent ou des délinquants. Le papier-brique était alors remplacé par du simple papier goudronné. Ou bien on le laissait tel quel, avec un trou qui laissait voir le bois, jusqu'à ce que l'hiver arrive. Alors on les bouchait n'importe comment, les trous, surtout si le propriétaire ne venait pas les réparer.

Mes parents faisaient de leur mieux pour conférer un certain confort bourgeois à cette maison tout croche qui semblait toujours leur dire qu'ils n'arriveraient jamais à lui refaire une beauté.

D'abord, le bloc était accoté sur rien. La cave était en terre battue, ni plus ni moins du sable de plage, comme on en trouve à l'Île St-Quentin. Ce qui fait que vous ne verrez pas souvent de blocs à dix étages à Twois-Wivièwes. Il faut creuser une centaine de pieds avant de trouver du roc.

Notre bloc était comme un radeau échoué sur la plage. Les murs et les planchers étaient tout croches. On s'amusait à faire dévaler la côte à nos petites autos. On les faisait partir du salon et elles se rendaient dans la salle de bain, vingt pieds plus bas.

La cave était froide, humide et sentait un peu le moisi. Il fallait parfois y laisser traîner des pièges à souris ou de la mort-aux-rats pour protéger notre caveau de patates. J'étais le seul qui me risquait à y jouer, parce que j'y trouvais ce qui m'était le plus précieux au monde dans la promiscuité d'une famille de quatre garçons: la solitude et l'esprit d'indépendance. Je m'amusais à clouer, à sculpter, à dessiner, n'importe quoi, à la lueur d'une lampe. La trappe s'ouvrait à l'heure des repas.

-Ok l'gros z'ours! Sors de ta tanière! disait mon père. C'est l'heure de manger!

Je remontais en haut pour m'empiffrer. En haut, sur le plancher tout croche, garni d'un prélart qui finissait toujours par trouer par endroits, sous l'effet des clous qui ressortaient. Ce qui fait qu'on devait changer de prélart aux deux ans.

Les murs de la cuisine étaient en plywood imitation bois. Comme on en mettait dans les sous-sols petit-bourgeois à l'époque, sauf que ce n'était pas un sous-sol, mais un rez-de-chaussée.

Les murs de ma chambre étaient boursouflés près de la fenêtre. Il y avait de la moisissure, des champignons, chaque année, quoi que mes parent fassent pour l'enrayer: eau de javel, repeinture, prières, chapelets, etc.

Le salon avait été recouvert d'une tapisserie classique. On se serait cru au temps de Mozart dans le salon. Même que mes parents avaient mis le paquet pour le prélart, une imitation de marquetterie qui coûtait un bras, que le propriétaire ne voulait jamais payer anyway. Mes parents investissaient dans leur logement chaque année. Le proprio ramassait le cash en faisant le strict minimum. Et ça se passe encore ainsi de nos jours dans les bas-quartiers, même s'il y a la Régie du logement. Il y a des locataires sans-dessein, parfois, mais il y a aussi des proprios sans coeur, souvent.

Mes parents mettaient leur coeur dans leur logement tout croche. Ce qui fait que nous avions l'air de gosses de riches dans mon quartier. Mes amis vivaient dans une misère bien pire que la mienne. Je me sentais privilégié. Je voyais bien que j'avais droit à mes huit repas par jour dans un salon à la Mozart, avec de la belle imitation de marquetterie. Même qu'on avait le câble et un beau stéréo tout neuf, toé. Pis des beaux meubles en bois solide, rustiques mais confortables.

On chauffait à l'huile. Ça puait toujours l'huile dans la maison l'hiver. Même si ma mère mettait toutes sortes de push-push pour enlever l'odeur, ça sentait le fuel.

Tout jeune, j'ai vu ma mère laver le linge avec une vieille machine à tordeur. Elle posait ensuite le linge sur des cordes posées d'une extrémité à l'autre de la cuisine. Quand la sécheuse est entrée dans la maison, on se cassait moins le cou pour regarder la télé, comme on le faisait auparavant, entre les caleçons qui séchaient sur les cordes.

Puis les deux plus vieux de mes frères quittèrent le nid pour aller mener leur vie. Mes parents se risquèrent pour la grande aventure de leur vie. Ils décidèrent de déménager... en face!

En face, c'était le grand luxe. Un bloc d'à peine quinze ans, chauffé à l'électricité, le plancher droit, une douche en plus d'un bain, une cave en ciment, des portes vernies en bois presque naturel, des armoires neuves. Le grand luxe, je vous dis.

Ça nous a pris une heure pour déménager d'une porte à l'autre. Mon père et ma mère étaient énervés comme jamais. Ça faisait vingt-cinq ans qu'ils demeuraient au même endroit. Leurs gars étaient tous devenus des colosses qui s'amusaient à prendre deux divans à la fois, un sous chaque bras. Maintenant qu'ils étaient devenus des hommes, ils pouvaient enfin quitter ce loyer tout croche pour finir paisiblement leurs jours dans un palais enchanté qui semblait avoir été conçu sous les indications de Bob Parker lui-même, comme s'ils avaient gagné à The Price is Right.

Du coup, il y eut un peu moins de chicanes. Un peu plus d'harmonie. Un peu plus de qualité de vie.

Pourtant, rien ne m'enlèvera les souvenirs que j'ai du bloc tout croche où j'ai grandi, mi-briques, mi-papier-brique, avec l'air qui rentrait de partout et qu'il fallait chauffer à faire fendre la fournaise à l'huile qui trônait dans la cuisine.

Bob Parker peut aller se rhabiller, finalement.

Je me souviens avec nostalgie du 856 de la rue Cloutier, à Twois-Wivièwes.

C'est là qu'j'suis né. C'est là qu'j'ai grandi. Et c'est peut-être pas loin d'là que j'va's crever.

C'est mon monde. C'est ma gang.