mercredi 20 mai 2009

Raymonde

Elle s'appelait Raymonde.

Raymonde quelque chose, j'me souviens plus.

Elle habitait dans la ruelle où nous jouions, moi et les autres voyous, quand j'étais enfant.

On savait d'instinct que nous étions rois et maîtres de cette ruelle. Partout, on faisait ce qu'on voulait. On se crissait des baffes. On remuait de la poussière. On crevait des sacs à ordures. On se lançait des couvercles de poubelle. Partout. Partout sauf chez Raymonde.

Était toffe en sacrement Raymonde.

Elle nous faisait pas la vie facile. Quand elle poignait un de mes amis voyous en train de jouer dans ses poubelles, elle lui caliçait un de ces hosties de bon coup d'pied dans l'cul qui t'donne pas envie de r'venir. Et moi, bien sûr, j'en riais. Mon rôle dans ce monde de fous ayant toujours été d'être bon public. Pendant que mes amis faisaient des mauvais coups, moi je regardais et je riais. C'était pas un rôle difficile à tenir. Et somme toute, je l'aimais bien. Et comme je riais de bon coeur, les autres me trouvaient d'agréable compagnie. Tout le monde y gagnait. Y'a rien comme le travail d'équipe.

Et pour ce qui est de Raymonde, eh bien on n'entrait pas dans sa cour. C'était sa réserve autochtone. On l'avait bien compris.

Raymonde était une Indienne. De quelle tribu, ça je ne pourrais pas vous le dire. Mais c'était du genre armoire à glace, très certainement, puisqu'elle mesurait six pieds et pesait trois cents livres, Raymonde.

Et c'est pas tout. Vrai comme je suis là: Raymonde était doorwoman à la taverne Le Petit Houblon. C'est elle qui sortait les ivrognes à minuit, quand la taverne fermait. Elle en prenait un sous chaque bras pis elle les caliçait su' l'trottoir toé chose.

-Allez dessaoulez ailleurs tabarnak! qu'elle leur disait, mégot au bec, la Raymonde.

Vraiment, c'était une créature mythique de mon enfance.

Et je ne sais vraiment pas ce qu'elle est devenue.

Le Petit Houblon est devenu Le Bar L'Excentrique, un bar un peu gay où il y a de la belle musique.

Peut-être que Raymonde y est encore doorwoman.

Vous irez voir vous-même, tiens.

C'est au coin des rues Tremblay et Saint-Marc, dans la paroisse Notre-Dame-des-Sept-Sacrifices.

Au coeur de ce pays où coule la rivière Métabéroutin.