samedi 8 novembre 2008

ALBERT LE SENTEUX D'PIEDS


Tout le monde à Twois-Wivièwes connaît le «senteux d'pieds». Grosso modo, c'est un pauvre type qui effraie les madames du fait qu'il renifle leurs souliers dans les lieux publics en se masturbant. Parlez-en à n'importe quel Trifluvien, et vous allez l'entendre dire, oui, oui, le Senteux d'pieds, ah ben, j'cré ben que j'le connais, tout le monde le connaît!

Je me suis dit qu'il fallait bien un jour que l'on s'intéresse vraiment à son histoire, qu'un artiste vous la recense une fois pour toutes. Cent quatre-vingt chefs d'accusation en vingt ans, ça commence à faire un dossier criminel assez pesant. On a plus écrit sur lui que sur bien des gens. C'est donc dire que son talent, si talent il y a, n'a pas échappé aux scribes qui se sont improvisés mémorialistes ou biographes pour le plus grand bonheur des générations futures. On ne saura rien sur monsieur et madame Tout-le-monde, mais on aura une pile haute comme ça de documents historiques sur Albert Simoneau, le senteux de pieds. Dont ce texte, le plus vivant sans doute quant à tout ce qui s'est écrit à son sujet jusqu'à ce jour.

Albert Simoneau est né le 6 février 1953 et vit seul dans une maison de chambre du centre-ville.

Grand, mince, avec des sourcils broussailleux, des yeux fous, une barbe taillée à la Abraham Lincoln, Albert-le-senteux-de-pieds est certainement un drôle d'oiseau.

Pour donner libre-cours à son fétichisme, avant qu'il ne soit réhabilité, Simoneau fréquentait surtout les magasins de chaussures et les vestiaires pour dames des centres de conditionnement physique. Cependant, il en était venu à ajouter la bibliothèque, l'autobus et même l'église. Simoneau en était rendu à sniffer des souliers de femme partout, n'importe quand. Un hostie de fucké. Bref un senteux d'pieds.

Je l'ai connu un matin d'avril 2001, le Senteux d'pieds. Je l'ai eu devant moi pour lui faire exécuter des travaux compensatoires. Je n'avais pas grand chose à lui faire faire ce jour-là et, compte tenu de son dossier, je ne croyais pas que c'était une bonne idée de lui faire nettoyer les chiottes, au cas où il aurait trop aimé ça.

Il y avait quelque chose de désagréable dans le fait de me trouver devant cet homme, ce ridicule maniaque qui se faisait toujours coffrer pour avoir reniflé des souliers ou des pieds de femmes tout en se crossant. Je le trouvais gluant, Simoneau, gluant comme une limace, visqueux comme du vieux sperme séchant dans un vieux bas de laine au pied d'un lit miteux. J'hésitais même à lui serrer la main, c'est tout dire.

Simoneau avait le teint blême et l'oeil fuyant de ceux qui se masturbent trop souvent. Une vraie pinte de lait entourée d'une couronne de poils roux, cette barbe à la Abraham Lincoln, bien qu'il n'ait d'aucune manière le port de tête et la fierté de l'auguste président.

Il y avait plutôt comme une impuissance chez Simoneau. Une impuissance à bander autrement qu'à la faveur d'un pied ou, à la rigueur, d'une chaussure. On avait d'ailleurs trouver un tas de chaussures de dames chez-lui la dernière fois qu'on l'avait coffré. Des souliers tachés de sperme, évidemment. Vous n'imaginez pas le sale métier des policiers, je vous jure...

-J'passais de longues journées à les sniffer, me dit-il pour expliquer son geste. Pis j'me crossais, me crossais, me crossais... J'veux m'en sortir! Je veux me... réintégrationner dans la société!

Simoneau semblait avoir appris ça par coeur «se réintégrationner dans la société»... Il avait déjà suivi une vingtaine de thérapies inutiles. Et on en avait pas fini avec lui.

Je lui ai donc signé son papier sans qu'il ne fasse de travaux compensatoires.

-Va et ne pèche plus! lui dis-je sur un ton à la fois indifférent et magnanime.

-Merci m'sieur! Merci!

***

Trois semaines plus tard, j'apprends par un journal local que le Senteux d'pieds a récidivé... Il s'est fait prendre à renifler des bottes à l'entrée d'un presbytère. La secrétaire, une grande femme sèche et grise, avait dû prendre un congé de quelques jours suite à cela. Elle n'avait jamais voulu porter ses escarpins rouges à nouveau. Escarpins rouges que Simoneau avait baptisé de son sperme, ému d'être surpris en train de commettre son vice habituel par une grande femme sèche et grise. Évidemment, c'est la secrétaire qui l'avait prise le nez dans ses escarpins, et elle n'aurait pu imaginer un scénario plus bestial.

-Les hommes sont vraiment des animaux! avait-elle déclaré aux policiers et au journaliste qui avait rédigé l'article.

-Eh bien! que je me suis dit en lisant l'article. On pourrait m'en vouloir d'être aussi laxiste avec les travaux compensatoires...

***

Ça ne s'arrête pas là. Nenon!

Simoneau me téléphone à frais viré quelques jours après. Il m'appelait de la prison. Il avait été transféré à Orsainville. La prison de Twois-Wivièwes était surpeuplée.

-Ceci est un appel à frais virés de: ...hee....hee... Albert Simoneau... là... Acceptez-vous les frais?

-Oui, lui dis-je.

-Bonjour m'sieur, c'est Albert... On s'est parlé y'a que'ques jours... Écoutez! J'le f'rai p'us jamais! Pourriez-vous appeler mon agent d'libération conditionnelle pour qu'i' m'laisse sortir, hein? J'ai eu une enfance difficile, moé, m'sieur. On était vingt-deux enfants à 'a maison. Ça buvait soir et matin. J'avais pas de chambre à moé. J'ai couché dans un tas de bottes jusqu'à l'âge de seize ans. Et ch'tais pubère depuis l'âge de douze ans. C'qui fait que j'me su's crossé quatre ans d'temps dans des bottes. Quatre ans! Dans des bottes! J'ai vécu ma puberté dans un tas d'bottes, j'le dis avec honte m'sieur, pis j'me crossais, crossais et crossais tout l'temps! Oui, j'me crossais! J'me crossais!

Il disait cela sur un ton un peu jouissif, comme s'il prenait plaisir à me raconter ça.

-J'aime ça m'crosser, m'sieur. Pis j'me crossais, crossais, crossais...

-Ok! Wo! C'est quoi l'affaire?

-Hee... Hoo... Dites au juge que j'su's guéri m'sieur! me dit-il en retrouvant son souffle. Ou dites-z'i que vous allez me r'prendre pour travailler!

-Hee... Ouin...

Je lui ai donc écrit une lettre, sobre, pour me débarrasser de lui. J'ai écrit qu'on était prêt à le reprendre pour des travaux compensatoires, quelque chose du genre.

Ma lettre l'a aidé à sortir semble-t-il.

La dernière fois que je l'ai vu, Simoneau était devenu l'homme le plus heureux du monde. Il m'a serré la main. Et j'ai tout de suite remarqué qu'il avait une main froide et poisseuse. Ce qui m'a dégoûté. J'ai essuyé ma main sur le bord de mon pantalon.

-J'su's content d'vous voir m'sieur! m'a dit Simoneau en clignant des yeux comme s'il s'était trop crossé. Votre lettre m'a ben aidé! Le Seigneur vous l'rendra!

En plus de croire au Seigneur, Simoneau avait été affecté au tri des vêtements et des chaussures dans une friperie communautaire.

Apprécié par ses patrons pour sa bonne organisation au travail, Simoneau le Senteux d'pieds se sentait au Paradis. Il y travaille encore au moment où j'écris ces lignes.

Je l'imagine à passer ses journées à jouer dans les souliers. Évidemment, Simoneau doit surtout aimer les souliers pour dames. Chaque fois qu'il en tient un dans ses mains, ses yeux s'écarquillent, ses narines se dilatent et tout son corps se met à trembler, trembler, trembler...

Depuis qu'il travaille là, et ça fera bientôt cinq ans, on peut dire qu'il est complètement réintégré dans la société. Il ne se fait plus prendre nulle part à renifler des souliers. Il vit collé sur la matière première de ses fantasmes. Et aussi con que cela puisse paraître, eh bien, il est heureux.

Comme quoi, tout finit toujours par s'arranger.

Pour tout le monde, même pour les senteux d'pieds.