dimanche 9 novembre 2008

LA GUERRE DES GLANDS




















À ce temps-ci de l'année, c'était la guerre des glands dans la paroisse Notre-Dame-des-Sept-Allégresses, à Twois-Wivièwes. Chaque automne nous ramenait des rivalités joyeuses qui se terminaient mal, souvent, sans que cela n'émeuve qui que ce soit. Ah! heureuse sauvagerie de l'enfance!

-On n'est pas des Sauvages tabarnak! disait mon père, un Sauvage, rejeton d'une mère algonquine de la réserve d'Oka et d'un père né à deux pas de Métis-sur-Mer, dans le Bas du Fleuve.

Il disait ça pour qu'on arrête de gueuler dans la maison ou bien de se battre partout, comme lors de chaque saison qui nous ramenait la guerre des glands.

On apprivoisait la sauvagerie dans des jeux d'une cruauté à la hauteur de nos racines autochtones mâtinées d'un peu de France, de Vatican et de Kénya. On se battait comme des guerriers algonquins, on parlait avec nos mains comme les Français, on sacrait comme une robe noire en train de rôtir sur le feu, et on jouait du tamtam sur tout ce que nous trouvions, comme un Africain, avec le beat dans le sang, un beat simple, boum-boum-boum, comme dans la toune Ani kouni de la fille à Chartrand, le sacreux préféré de mon père.

Christ qu'il sacrait bien, Chartrand. Ça venait nous chercher dans le fin fond de notre faubourg à m'lasse, quand on sentait qu'il n'y avait pas que les planchers de nos taudis qui étaient croches...

Revenons à la guerre des glands.

Alors que l'été l'on jouait à la ceinture et à l'enfer mécanique, sports d'une extrême violence, l'automne c'était à tout coup la guerre des glands, du fait que c'était de saison justement. On disait que c'était la guerre des glands, mais illettrés comme nous l'étions, nous ne savions pas que c'était plutôt des marrons. Si je dis la guerre des marrons, ça n'évoquera rien du tout aux oreilles de mes amis d'enfance qui vont me dire «ta yeule Butch avec ta guerre des marrons. Hostie qu't'es trèf'.»

Trèfle? Mangez d'la marde. Enfin, c'est ce que je leur dirais, tout en leur rappelant que le titre de mon histoire c'est bel et bien «la guerre des glands».

Il y a plein de marronniers dans la cour du Séminaire St-Joseph. C'est notre père qui nous l'avait fait découvrir. Il nous emmenait parfois marcher de ce côté pour nous dégourdir un peu et laisser un peu de répit à ma mère, aux prises avec le ménage pour les quatre enfants.

On a vite retenu que c'est là, dans la cour du Séminaire où Duplessis jetait des dix cents à la foule stupide, qu'on trouverait des glands à profusion pour nous partir une guerre.

Et du coup on s'est mis dans l'idée qu'on pourrait s'en lancer au visage ou sur les cuisses, en formant deux équipes. Et voilà qu'on vide la cour du séminaire de tous ses marrons pour mener notre guerre fratricide, à l'ombre de la Wabasso Textile and Co.

Et là, en voulez-vous des marrons? Vous allez en avoir. Partout. Et pas toujours sans leur enveloppe parsemée d'aiguilles assassines. Avec l'enveloppe, et les aiguilles qui rentrent dans les cuisses, tiens. À l'attaque! À l'assaut! C'est la guerre des glands. Ça saigne. Ça fait des bleus. Ça fait mal. Mais il faut souffrir en ce monde cruel pour affronter ne serait-ce que les batailleurs de la polyvalente. On s'endurcit à manger des coups. V'nez-y mes tabarnaks. On a peur de rien.

On trouve même une manière d'inventer un nouveau jeu sadique avec les marrons. On perce un trou au travers du marron avec un clou pour ensuite passer un vieux lacet de bottines d'un bout à l'autre. Cela prend deux joueurs. Le but est de fesser le marron de l'autre joueur, marron qui est lui aussi retenu par un lacet.

Et on essaie de frapper sur le marron de l'autre joueur jusqu'à ce qu'il éclate. Le premier joueur dont le marron éclate perd la partie. Dans les faits, il s'agit plutôt d'un prétexte pour se crisser des coups de marron dans la face sans déclencher un conflit majeur impliquant toute la communauté.

-Ayoye tabarnak!

Cela devient une expression courante dans Notre-Dame-des-Sept-Allégresses. Jusqu'à la première neige.

Alors là, c'est clair, c'est la guerre des tuques version hardcore. La guerre, pour nous, c'est une raison pour se faire mal. On se lance de la glace, de gros morceaux de glace, et des boules de neige améliorées, en y ajoutant parfois un peu des marrons qu'il nous reste. On se fait des lavages. On se bouscule. La guerre est reprise.

Puis un jour, ça va trop loin. Sont rendus fous hostie. Un de la bande nous arrive avec une caisse de bâtons de dynamite. Je ne sais pas où il a pris ça le christ de fou. Ça vient de monter d'une coche beaucoup trop vite pour moi. Quelque chose me dit que je suis mieux de prendre mes distances, ne serait-ce que parce que c'est de la dynamite, une matière qui m'est encore inconnue en plus d'être explosive.

Je prends mes distances tout de suite après les avoir vus faire sauter un banc de neige dans un parc...

Quelle déflagration... Je n'oublierai jamais ce bruit! Boooooum! Puis un gros trou noirci à la place du banc de neige.

Cette explosion a mis fin à la bande, par le fait même.

Le lendemain, mon père ouvre Le Nouvelliste et tombe sur un article où il est fait mention d'un vol de dynamites dans un hangar quelconque. Ils sont sur la piste d'adolescents...

-Ah ben les hosties d'Sauvages! s'exclame mon père. Voler d'la dynamite! Jeunes calices de niaiseux! Délinquants! Faudrait pas que ça souaye un d'mes gars qui souaye impliqué là-d'dans j'i botterais l'cul en tabarnak!

Je mange mes céréales en ne disant rien. Tout comme mon jeune frère qui peine à s'enlever de la face ce sourire en coin. J'espère qu'il va se la fermer. Il est incapable de mentir. Et ce n'est pas parce qu'il n'a pas essayé plusieurs fois, croyez-moi. Seulement, ça ne lui va pas. Dès qu'il ment il bégaie et cligne des yeux.

On a quel âge? Treize ou quatorze ans. Et, sans mentir, je dirais qu'on est les deux petits gars les plus tranquilles du quartier depuis que les autres sont armés de bâtons de dynamite.

Reprendre la guerre? Es-tu fou hostie! J'veux pas mourir!